Une image…une histoire/ L’île des possibles. (Partie 3)

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L’atmosphère s’était soudain alourdie.

Lily regarda par la fenêtre où l’obscurité gagnait. Elle n’avait plus envie de poursuivre la conversation avec cet homme désagréable. Elle aurait voulu rentrer chez elle, mais avec l’orage et la nuit, elle était coincée ici. Elle pensa que si elle restait silencieuse, il déciderait d’écourter leur entretien. Elle se cala au fond de son fauteuil en tenant sa tasse à deux mains, regardant vers le sol, sans un mot.

L’homme ne lui prêtait plus aucun attention. Il but son café à petites gorgées puis s’approcha de la fenêtre pour examiner le ciel. Se retournant brusquement vers elle, il lui dit:

« Vous allez devoir supporter ma présence un peu plus longtemps que prévu, compte tenu de ce qui se prépare, je pense qu’il faudra attendre le jour pour pouvoir de nouveau traverser la lande. »

Lily, inquiète le rejoignit vers la fenêtre. Dehors les éclairs zébraient le ciel, illuminant les alentours. Au même instant un bruit formidable fit trembler tout l’espace et Lily ne put retenir un cri.

« Ne me dites pas, qu’en plus vous avez peur de l’orage ! » se moqua l’homme.

Lily lui jeta un regard mauvais. Cette fois-ci, elle en avait assez. Elle répliqua :  » Non, je n’ai pas peur de l’orage, mais j’ai été surprise, voilà tout ! Et puis arrêtez de me traiter comme une petite fille craintive. Si on doit  rester ensemble jusqu’au matin, autant se conduire en être civilisés. Maintenant, je comprends que ma présence puisse vous importuner. J’envahis votre espace sans crier gare, aussi indiquez-moi un endroit, où je puisse attendre jusqu’à demain sans vous ennuyer. »

Il la regarda avec un sourire amusé, et dit:

« Non, ma petite. Il n’y a pas d’endroit où vous puissiez attendre. Ma longère est petite, et le seul endroit où des êtres civilisés puissent se tenir est la pièce où vous vous trouvez. »

« D’accord, alors je vais attendre ici, en la compagnie d’un homme dont je ne sais rien, pas même le nom et qui me prend pour une demeurée… La soirée promet d’être agréable ! ajouta-t-elle ironiquement.

 » Je ne vous prends pas pour une demeurée. Votre attitude m’a agacé. J’avoue que je pensais passer une soirée à finir tranquillement mes corrections, dit-il en désignant son bureau d’un geste vague, mais enfin, je peux faire une exception, pour une aussi charmante compagnie, et oublier ma mauvaise humeur pour la soirée. »

Il retourna vers son fauteuil et posa sa tasse sur la table, et sans regarder Lily, ajouta:

« Mon prénom est Jacques. Revenez vous asseoir. »

Lily s’exécuta, décidant de faire un effort pour l’amadouer. Elle répondit:

« Enchantée Jacques, mon prénom est Lily. »

« Merci, je le savais déjà. Tout le monde connaît le prénom de la nouvelle institutrice au village. En règle générale, sur une île, tout le monde sait tout sur tout le monde. Il faudra apprendre à en tenir compte. »

« C’est un avertissement ? » demanda Lily

« Non, c’est plutôt une constatation, répondit Jacques. Les gens ne sont pas malveillants, pour la plupart, mais curieux. Il faut bien se distraire. Quoi de mieux pour cela, que de discuter de la vie de vos voisins, ajouta- t-il avec un sourire. Cependant, j’avoue que je n’ai pas appris grand chose sur vous jusqu’à présent. Finalement, je suis content que cet orage me permette d’en savoir un peu plus… »

Il semblait hésiter à continuer, puis il ajouta:

« Enfin plus que la première impression que vous m’avez donnée: celle d’une femme imprudente qui ne réfléchit pas plus loin que le bout de ses orteils. Ou pire encore, celle d’une femme qui ne connaît pas la valeur de sa vie et est capable de la brader sur un coup de tête ! »

Lily hocha la tête. Il revenait à la charge une fois encore. Il ne la lâcherait pas avec ça !

Elle attaqua à son tour.

« Vous êtes l’homme le plus têtu que j’ai jamais rencontré, commença-t-elle. Vous ne me laisserez pas en paix. Ce que je fais de ma vie ne regarde que moi, il me semble. J’aimerais comprendre pourquoi vous êtes si agressif avec moi. Vous ne me connaissiez pas il y a encore une heure. Et en quoi ce qui m’arrive peut bien vous intéresser ? »

Il laissa passer quelques secondes, l’orage redoublant de violence à l’extérieur, à l’unisson de leurs pensées. Quand le silence fut revenu, il dit d’une voix soudain adoucie:

 » Ce qui vous arrive m’intéresse, comme ce qui arrive à tous les humains que je rencontre. Vous semblez croire que je ne suis qu’un vieil ours vivant en ermite dans cette longère, et pourtant j’ai vécu de nombreuses années dans le tourbillon des apparences dans une grande capitale étrangère.  Mes amis me demandaient souvent mon avis quand ils avaient des interrogations sur leur vie, et j’étais considéré comme un sage, ne vous déplaise, conclut-il avec un sourire. Mais je n’ai pas l’intention de vous donner des conseils que vous ne voulez pas entendre, Lily. J’ai été choqué par votre geste cet après-midi parce qu’il a réveillé un de mes pires souvenirs. Et c’est pourquoi j’ai été si désagréable envers vous tout à l’heure. Je vous prie de m’en excuser. »

Lily, soudain adoucie par son ton attristé, resta muette, attendant qu’il poursuive. Ce qu’il fit à voix basse.

« Ma jeune sœur, Marie, a eu moins de chance que vous ce jour-là. Elle vivait dans la maison de ma grand-mère, la petite longère en ruines que vous avez vue le long du chemin des douaniers. Après elle, personne n’a plus habité là . En ce temps-là, j’étais déjà parti à l’étranger et ma mère n’a jamais voulu m’expliquer ce qui s’était réellement passé. Un soir d’orage, comme celui-ci, elle s’est aventurée sur la falaise, comme vous. Elle connaissait parfaitement les dangers encourus. On a cherché son corps pendant des semaines et on n’a retrouvé que sa pelisse déchiquetée sur les rochers en contrebas. J’ai appris plus tard qu’elle avait eu une déception sentimentale avec un marin qui avait quitté l’île pour s’établir sur le continent. je n’ai jamais su exactement ce qui s’était passé, mais je vis depuis avec le fantôme de ce qu’elle aurait pu faire de sa vie, et de ce qui n’a pas été.  »

Il s’arrêta, essoufflé, la regarda fixement, comme si elle pouvait lui donner une explication.
Lily ne put que dire faiblement:
« Je suis désolée… »
Jacques leva les yeux vers elle. Lorsqu’il croisa son regard plein de larmes, il baissa la tête pour canaliser la vague d’émotion qui le submergeait.

Reprenant son souffle, il se leva brusquement, et prit Lily par la main, l’invitant à le suivre.
« Venez, on va se faire un petit repas, il est inutile de rester là à ressasser nos regrets le ventre vide. On réfléchit mieux après un bon dîner. Venez m’aider. La cuisine est par là ! »
Lily, heureuse de cette diversion, le suivit. Rien de tel que le partage d’un repas pour apaiser les cœurs autant que les estomacs.

A suivre —>

Une image…une histoire: L’île des possibles (partie 2)

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Photo d’un auteur inconnu

Ils traversèrent la lande, le soleil déclinait derrière les arbres. Lily se sentait étonnamment sereine auprès de cet homme qu’elle ne connaissait pas.
Était-ce la magie insulaire, où celle de l’instant ? Elle ne voulait pas analyser, elle voulait juste savourer. Elle se prit à sourire au vent qui lui caressait le visage, au vol des échassiers qui partaient à la pêche, au bruissement des dernières feuilles des saules, aux nuages qui s’amoncelaient, elle qui avait toujours eu peur des tempêtes.

Elle jeta un coup d’œil aux épaules massives de son compagnon marchant devant elle sur le sentier des douaniers. Il avançait à grandes enjambées et se retournait régulièrement pour surveiller sa progression. Elle tentait de suivre et s’essoufflait, faisant trois pas quand il en faisait un. Ils arrivèrent près d’une maisonnette en ruines dont un arbre avait colonisé le toit. Lily commençait à s’inquiéter, mais l’homme lui indiqua de continuer son chemin.  La nuit allait bientôt tomber.

Lily s’arrêta un instant pour reprendre son souffle et se laisser envahir par le silence du crépuscule. Elle avait la sensation que rien ne pourrait plus lui arriver si elle restait là.
L’homme qui avait poursuivi sa route, se retourna soudain et lui cria:

« Dépêchez-vous, bientôt vous ne verrez plus le bout de vos orteils, ici le seul éclairage est la lumière des étoiles ! »

Elle sortit brutalement de son rêve, et se hâta de le rejoindre. Ils contournèrent un bosquet, la longère était là, telle qu’elle l’avait imaginée. Elle aimait ces maisons basses, accroupies sur la lande comme si elles voulaient échapper à la colère du vent, avec leur deux cheminées en guise de pignons. Les pierres grises et blanches habillées de vigne vierge lui donnaient l’air d’une cantatrice de la belle-époque drapée dans son boa de plumes. Elle se garda bien de dire quoi que ce soit sur ses impressions ou cet homme la prendrait probablement pour une folle. Voilà si longtemps qu’elle gardait ses impressions pour elle pour éviter les moqueries, que c’était devenu une seconde nature. Elle se contenta de détailler le tableau qu’elle avait devant les yeux et de sourire en silence. Son compagnon respecta son silence quelques minutes puis l’invita à entrer d’un ample geste du bras. Elle s’arracha à sa contemplation et le suivit.

A l’intérieur, l’atmosphère était telle qu’elle l’avait imaginée, chaude et accueillante. L’odeur du feu de bois emplissait tout l’espace. Par les fenêtres étroites entraient les derniers rayons du couchant. Il s’approcha du feu et le ranima, puis lui indiqua un siège proche de l’âtre.

« Installez-vous près du feu. Vous aurez bientôt oublié le vent de la lande. Je vais faire un peu de café, vous en avez besoin ! »

Sur ces paroles, il quitta la pièce et la laissa seule un instant.

Elle regardait les flammes s’élever dans l’âtre dispensant leur chaleur aux pierres. Elle préféra s’éloigner un peu, commençant à avoir trop chaud.  Elle fit le tour de le pièce, presque  étonnée qu’elle soit meublée avec goût, le décor lui semblant très différent du caractère de l’homme qui y vivait. Elle remarqua un bureau dans un recoin du salon, où un manuscrit était ouvert, couvert de corrections au feutre rouge. Elle s’était imaginée que son hôte était marin au long cours, et voilà qu’il semblait travailler dans l’édition. Sur une desserte, trônaient plusieurs portraits où elle reconnut son visage plus jeune, souriant au milieu d’un groupe d’amis. Plusieurs photographies le représentaient en compagnie d’un homme élégant au visage sympathique et au regard clair.

A cet instant, il apparut portant un plateau chargé de mugs fumant, de deux verres et d’une bouteille. Un fumet de café italien envahit la pièce. Lily s’approcha et lui fit de la place sur la table basse. L’homme lui tendit son café et s’installa près du feu. Bravant sa timidité, Lily entama la conversation:

« Je vous remercie de m’accueillir ici et de ce café qui me réchauffe le cœur.  Je suis confuse d’envahir ainsi votre maison, vous semblez très occupé, je ne voudrais pas vous importuner… »

« Arrêtez de vous excuser, répliqua-t-il. Et buvez votre café, vous en avez besoin. Votre teint ferait peur aux trolls de la lande ! »

Le ton bourru qu’il employait ne cadrait pas avec le sourire qui plissait de coin de ses yeux. Lily éclata de rire.

« J’aurais bien plus peur d’eux qu’ils n’auraient peur de moi, dit-elle. Je n’ai jamais été très courageuse, vous savez ! »

« Effectivement ! répliqua-t-il. Vous n’avez même pas le courage d’affronter vos démons. J’ai vu ça tout à l’heure !  »

Lily baissa la tête, une moue dépitée au bord des lèvres. Elle n’avait pas besoin qu’il lui rappelle ce qui s’était passé aussi sèchement. Piquée au vif, elle releva la tête et le regardant bien en face, lui dit:

« Vous ne savez rien de moi, et je ne vous accorde pas le droit de me juger. Je vous remercie pour ce café, et je ne vais pas vous déranger plus longtemps. »

En disant ces mots, elle posa sa tasse sur le plateau, et se dirigea vers la porte. Il l’atteignit avant elle et lui dit:

« Cessez de faire l’enfant et retournez vous asseoir. Vous n’avez aucune chance de retrouver seule le chemin du village. Je vous accompagnerai en voiture quand vous aurez repris vos esprits, si tant est que vous en ayez jamais eu ! »

Elle ne trouva rien à répondre, de plus en plus choquée par ce ton de maître d’école qu’il employait avec elle. Elle savait bien qu’il avait raison et qu’elle se perdrait sur la lande si elle partait seule. Inutile d’insister, elle décida de faire ce qu’il lui disait et de s’enfermer dans un silence désapprobateur. Elle lui jeta un coup d’œil en s’asseyant en face de lui, prodigieusement agacée par son sourire.

« Je ne vous donnerai pas l’occasion de le savoir », répliqua-t-elle le plus froidement qu’elle put.

« Nous verrons » répondit-il. « La soirée ne fait que commencer ».

Ils se jaugèrent du regard.

Lily soupira en se disant qu’elle s’était encore mise dans une situation impossible. La soirée risquait d’être longue…

 

A suivre —>