La ronde de Novembre : Lettres (2)

Pour ceux qui souhaiteraient relire mon texte écrit à l’occasion de la ronde du 15 novembre, je le publie de nouveau ce matin. Merci pour vos lectures fidèles et commentaires qui font le sel de ce blog !

 

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Amour,

Voilà bien longtemps que je n’ai utilisé cette écriture manuscrite. Par facilité ou manque de temps peut-être. Par timidité aussi…

Maintenant, que les claviers ont pris la main sur notre écriture, c’est une mise à nue que d’offrir ainsi ses mots manuscrits. J’en suis toute intimidée et trace ces lettres en rougissant comme si j’avais encore quinze ans.

J’aimais recevoir des cartes postales. C’était une belle surprise qui arrivait dans la boite aux lettres avec ses odeurs exotiques et ses timbres colorés. Des petits cadeaux venus du monde entier. Mais voilà bien longtemps que les mails les ont remplacés, et la boite où je les collectionnais ne sera jamais pleine.

Mais je m’égare, pardonne mon bavardage…

Je voulais simplement te faire le cadeau de mes mots pour qu’ils caressent ton âme aussi tendrement que le feraient mes doigts. Que leur douceur s’insinue sous ta peau jusqu’au frisson. J’imagine ton regard sur mes phrases comme s’il se posait sur moi, et mon cœur s’envole vers le tien en un battement de cils. Tu pourras relire ces phrases lorsque je serai partie et imaginer toutes celles que je n’ai pu écrire, puisqu’elles sont impuissantes à décrire ce que nous sommes. Aucun mot n’est assez pastel, sucré, tendre, aimant, charmant, câlin, soyeux, suave, pour peindre ce qui nous relie. Je te laisse les inventer pour nous. Remercions la vie de nous avoir permis de naître dans le même siècle, et de nous rencontrer. La terre est si vaste et le temps est si long, il aurait été si facile de ne jamais se croiser.

J’ai toujours pensé que les rencontres importantes étaient programmées depuis toujours et qu’elles ne pouvaient que se produire. Je remercie le ciel de t’avoir inventé et de m’avoir conduite jusqu’à toi.

Au plus profond de mes souvenirs, je savais que tu étais là.

Amour, souviens toi de nous.

                                                                                     Chris

                                                                                     Lyon, le 11 septembre 2058

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Photo M.Christine Grimard

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La ronde du 15 Novembre : Lettres

Le 15  Novembre 2017, la ronde autour des Lettres.

Participant depuis un an à la ronde à la demande de Dominique Autrou,  je remercie tous les participants de leur partages amicaux et vous rappelle le principe retranscrit ici depuis le blog de Dominique : «La ronde est un échange périodique bimestriel de blog à blog sous forme de boucle, sur une idée d’Hélène Verdierle promeneurquotiriens et Dominique Autrou à l’automne 2012. Le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, et ainsi de suite. Pour chaque échange, un thème, un simple mot. Prétexte à un travail d’écriture pouvant prendre la forme d’un récit, une fiction, un poème, une page de carnet…»

Selon l’ordre de cette ronde, je publie le texte de Dominique Hasselmann  et le mien est publié chez Marie-Noëlle Bertrand.

Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde de septembre, dont le thème est : «Lettres».

La ronde tourne cette fois-ci dans le sens suivant, par ordre du tirage au sort (un clic sur le lien de son blog libère le nom de l’auteur) :

chez Dominique Autrou  chez Hélène Verdier  chez Jacques   chez Franck  chez Giovanni Merloni  chez Noël Bernard  chez Jean-Pierre Boureux  chez DH, etc.
 
Bonne lecture à tous au fil de la ronde !
 
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Lettres ou pas lettres

 

Ces jambages s’incrustaient sur les murs et maintenant sur les gens. Les traces de rouge, de bleu, de jaune, de vert striaient les surfaces urbaines et les piétons peu précautionneux. Il suffisait de sortir dans la rue pour que des tirs de « paint-balls » maculent les passants. Le prétexte invoqué par la Brigade des tireurs à blanc (BDTAB) : « Habituer les habitants des villes aux attentats futurs sans leur faire de mal ».

Le projet, contre lequel les forces de police avaient été mobilisées, mais jusqu’à présent inutilement et sans résultats, avait d’abord envahi la capitale. Les tags qui s’étalaient sur les palissades de chantiers ou sur les murs longeant les voies de chemins de fer ne retenaient plus l’attention de quiconque. Le « street art » était remplacé désormais par le « Dead body art ». Les teinturiers gagnaient soudain beaucoup d’argent, même si les boutiques de capsules de peinture étaient étroitement surveillées.

On écrivait sur les corps des passants : les terrasses de café étaient visées – l’exemple historique du 13 novembre 2015 à Paris demeurait toujours présent dans les mémoires – et les tireurs agissaient depuis des scooters plus aptes que les voitures à déjouer les pièges de la circulation et ses encombrements.

Le préfet de police avait fait rédiger une lettre adressée à tous les Parisiens par la Poste soudain redynamisée. Le paragraphe principal était celui-ci :

« À l’heure grave où des petits malins ont décidé de faire régner un « terrorisme » de mauvais goût, il est indispensable que chacun prenne ses responsabilités. Je vous demande donc de signaler tout comportement suspect, en premier lieu dans votre entourage (famille, amis, connaissances proches ou lointaines) ou dans vos relations (collègues de travail, voisins d’immeubles, commerçants, clients, artisans, employés, fonctionnaires, etc.) qui pourraient participer à ces jeux macabres. Vous enverrez, par la Poste uniquement, pour éviter toute interception, dans le style « hacking » sur Internet, une lettre détaillant les noms et coordonnées des suspects que vous auriez pu détecter.

Une récompense de 10 000 euros sera attribuée pour chaque nom inscrit, une fois prouvée après enquête la véracité de la dénonciation.

Il s’agit d’une entreprise de salut public à laquelle vous aurez contribué et dont l’État saura non seulement vous remercier pécuniairement mais également honorifiquement grâce au nouveau statut donné à l’attribution de la Légion d’honneur. »

Si les lettres commençaient à s’empiler dans les boîtes ad hoc (on avait dû en installer de nouvelles, peintes en rouge, dans les rues alors qu’on était justement en train, comme pour les cabines téléphoniques, de les faire disparaître), c’est parce que tout le monde surveillait tout le monde. L’idée panoptique d’un Bentham, limitée à la prison, avait pris une dimension urbaine et quotidienne. Chacun était devenu lui-même, dans son existence, une caméra de vidéo-surveillance (ou de « vidéo-protection »).

Les citoyens récalcitrants à cette délation généralisée étaient immédiatement couchés sur le papier, et il n’était pas nécessaire, comme sous l’Occupation allemande, de signer les lettres envoyées à la préfecture de police. Les forces de l’ordre préféraient faire chou blanc et obtenir un taux de réussite de 2% plutôt que d’aller cultiver des carottes ailleurs.

Dans cette atmosphère de suspicion généralisée, l’idée même de démocratie ou d’opinions différentes, s’affrontant tranquillement au sein du Parlement, avait régressé puis disparu peu à peu. Le consensus était la version « soft » d’un nouveau totalitarisme. On s’étonnait que des jets de peinture aient produit un tel effet : l’attentat coloré avait pris même plus d’ampleur que les mitraillages, hélas bien réels, que le pays avait connus et subis.

Ainsi, le flot des missives adressées aux autorités grossissait inexorablement, ce qui n’empêchait pourtant pas les actions du BDTAB de se poursuivre. Ce moyen « littéraire » de résistance était-il le mieux adapté à la nouvelle situation ? « Lettres ou pas lettres », c’était la question.

Au sommet de l’État, on envisageait déjà, d’après certains journalistes bien en cour, des mesures plus radicales que même un George Orwell n’aurait sans doute jamais imaginées.

 

 

texte et photo : Dominique Hasselmann

 

 

Poème : D’encre et de sel

“Les mots sont nos esclaves.”
Robert Desnos
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photo d’auteur inconnu

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Écrire à la main

Pour dessiner sa vie

A l’encre ou à la craie

Pour caresser les lettres

De l’endroit à l’envers

A rebrousse-poil

Ou dans le sens du vent

Dans le sens du frisson

Et qu’elles s’allongent sur la page

Voluptueusement

Amoureusement

Pour plaire à l’auteur

Qui les a fait naître

Des brumes de son âme.

Les jeter dans la lumière

Teintées d’encre violette

Pour que dans le soleil

Elles puissent enfin briller

Dans un éclat de rire

Et que le souvenir

De leur simple beauté

Et de leur goût de sel

Reste sur les papilles

Du lecteur consentant

*

Poème : Au bal des lettres

« Les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d’eux. »

de René Char

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Regarde petit, les lettres qui dansent

Elles dessinent un mot

Elles courbent leurs cursives

Elles ont tous les culots

Elles s’accrochent à leurs voisines

Écrivez dit le maître

 *

Regarde petit, tous ces mots qui valsent

Ils dessinent une phrase

Ils dansent avec emphase

Un ballet à l’encre violette

Avec arabesques et pirouettes

Écrivez dit le maître

*

Regarde petit, les phrases qui s’étirent

Elles racontent une histoire

Elles chantent leur mémoire

Elles respirent et soupirent

C’est ta vie qui les inspire

Écrivez dit le maître

 *

Regarde petit, ces histoires décrivent ta vie

Dessine tes lettres, tes mots, tes phrases, ta vie

Sème tes mots dans le vent

Dessine toutes tes folies

Donne ta vie et ton sang

Et Vivez dit le maître

Une Image…une histoire: Lettres (3/3)

Photo d'un auteur inconnu

 

 

Les semaines passèrent et Léa oublia cette histoire de boîte aux lettres, prise par les formalités de son installation. Elle s’adaptait à sa nouvelle vie sans trop de difficultés mais la solitude commençait à lui peser, même si elle s’était inscrite à des cycles de conférences, avait pris un abonnement au théâtre local, à la bibliothèque et à la salle de sport à la mode. Il était évident qu’elle tentait de construire un barrage à l’ennui, bien qu’elle eût toujours aimé apprendre et bouger, elle sentait bien que ce qu’elle préférait c’était partager ses découvertes et ses plaisirs avec quelqu’un de proche, et maintenant qu’elle avait choisi de vivre seule, les échanges étaient devenus rares.

Elle avait beau avoir rempli ses journées d’activités diverses, les soirées étaient souvent longues et mornes. Un soir, assise devant son écran de télévision où défilaient des images sans intérêt, elle laissa son esprit s’évader. Elle aimait bien cela, se sentir légère comme un papillon et imaginer qu’elle s’envolait par-dessus les toits de son quartier. Elle ferma les yeux et se vit flotter d’un immeuble à l’autre, suivant mentalement le dédale des rues. Elle aimait bien cette ville finalement, aux allures anciennes et à la tranquillité désuète.

Elle pensa aux gens qu’elle avait rencontrés depuis son arrivée, ce qui la renvoya à cette histoire de Boîte aux lettres.

Après tout, se dit-elle, pourquoi ne pas essayer ?

Elle ne sut jamais si c’était par défi, par curiosité ou par ennui qu’elle se lança dans cette histoire. Ce soir-là, elle ne se doutait pas que ce qui en résulterait, modifierait à jamais sa vision simpliste de la vie.

Elle réfléchissait à toutes les erreurs qu’elles avait faites dans sa vie, aux relations désastreuses qu’elle avait partagées, et à ce qu’elle aurait dû faire pour s’améliorer. Elle décida de s’inventer une nouvelle vie avec un nouvel amour, et d’échanger avec lui une correspondance fictive, via cette boîte aux lettres mystérieuse. Elle savait bien qu’elle n’aurait jamais de réponse puisque son correspondant n’existait pas, mais cela l’aiderait à réfléchir, et elle se réjouissait à l’avance de ce défi.

Ce qui était un jeu devint vite une nécessité. Chaque soir, elle écrivait une partie de ses missives, en forme de journal. Elle avait baptisé son correspondant Tom, puisque la boîte était anglophone, et lui racontait ses joies, ses attentes et ses déceptions. Elle se faisait douce ou coquine, en fonction de son humeur ou de ses envies, et se disait qu’elle n’avait jamais écrit autant de phrases pour ces précédents petits amis, aussi réels fussent-ils. Tom lui devint peu à peu indispensable. Chaque matin, elle glissait sa lettre dans la boîte bleue, comme on jette une bouteille à la mer.

Au bout de quelques semaines de ce manège, elle réalisa qu’elle s’enfermait progressivement dans un monde onirique. Cette histoire ne la mènerait nulle part. Aussi elle décida d’y mettre fin, et écrivit une lettre de rupture, aussi douce qu’elle put le faire, et par jeu ou par remord, elle donna rendez-vous à Tom au « Café des amis », le samedi suivant, pour « ne pas que l’on se quitte comme ça.. ».

Elle postait sa dernière lettre avec l’impression qu’elle tournait cette page avec regrets, quand elle vit Max s’approcher d’elle. Il l’aborda avec un sourire:

« Je vous ai vu poster du courrier dans cette boîte désaffectée tous les jours depuis presque un mois. Vous savez que personne ne lira ces lettres ? demanda-t-il.

« Bien sûr, dit-elle, on m’a raconté plusieurs choses sur cette boîte, mais l’essentiel est que personne ne sait pourquoi elle est là, ni à quoi elle peut servir. Alors, je m’en sers comme exutoire, et cela m’a fait du bien. mais rassurez-vous je postais aujourd’hui la dernière. »

« Je comprends, répondit Max. Enfin, il paraît que pour certaines personnes, cette boîte a eu des effets inattendus … enfin ce que j’en dis ! » ajouta-t-il en s’éloignant.

Léa le regarda en souriant, décidément les superstitions avaient la vie dure en province !

Le samedi suivant, elle se réveilla avec une sorte d’impatience, sans savoir vraiment pourquoi. Puis elle se souvint de la conclusion de sa lettre, ce qui l’amusa d’elle-même. Elle était restée une vraie midinette. Voilà qu’elle songeait à ce rendez-vous qu’elle avait inventé comme s’il allait avoir lieu. Elle n’en revenait pas d’être toujours aussi bête à son âge. Elle ne ferait jamais aucun progrès. Il fallait qu’elle fasse le deuil de cette histoire pour aller plus loin, et pas plus tard qu’aujourd’hui. Elle allait se rendre à ce rendez-vous, pour bien comprendre la différence entre réalité et rêve.

Elle entra dans le bar des amis, dix minutes avant l’heure de son rendez-vous imaginaire, et s’installa à la même table que la dernière fois qu’elle y était venue. Aussitôt, Justine, la jeune serveuse s’approcha d’elle, ravie de la revoir, pour prendre sa commande. Elles échangèrent quelques mots amicaux, Justine lui glissa à voix basse qu’elle avait des « tas de choses » à lui raconter si elle avait un peu de temps plus tard .. Léa sourit, mais n’osa lui répondre qu’elle aurait voulu avoir aussi beaucoup de choses à lui raconter.

Elle laissa infuser son thé, en faisant la moue. Il faudrait qu’elle se secoue, songea-t-elle. Se laisser ainsi envahir par la nostalgie de ce qui aurait pu exister si elle avait laissé un peu de magie entrer dans sa vie au lieu de ce matérialisme quotidien,  était vain. Il fallait qu’elle se contente de ce qu’elle avait et qu’elle regarde vers l’avenir. Elle finirait de boire son thé, et quand elle sortirait de ce bar, elle tournerait la page sur ses regrets. Le bar se remplissait peu à peu. C’était l’heure de l’apéritif, et toutes les tables étaient occupées. Le joyeux brouhaha qui en résultait montait peu à peu.

Elle remarqua à peine la porte qui s’ouvrait. De nombreuses têtes se tournèrent, dévisageant l’étranger qui était entré, et Léa suivit leurs regards. L’homme sans âge, avança dans la pièce, cherchant du regard une table libre. Il n’y en avait aucune. Il allait renoncer et sortir, lorsqu’il avisa la place libre en face de Léa. Ils échangèrent un regard, alors il s’approcha et demanda:

« Bonjour, accepteriez-vous que je m’installe à votre table, il n’y a plus aucune place libre ? »

Léa détailla son allure un instant, prête à lui dire qu’elle avait fini et qu’elle lui laissait sa table, mais sans savoir pourquoi, elle se ravisa et répondit :

« Avec plaisir, veuillez vous assoir, je m’appelle Léa. Enchantée de vous connaître. »

Elle rougit soudain de son audace, et se recula sur sa chaise en baissant les yeux.

L’homme lui tendit la main, et avec un grand sourire, il répondit:

« Merci beaucoup ! Je suis enchanté aussi, merci de votre accueil. Je m’appelle Tom … »

 

Une image… une histoire: Lettres (2/3)

boite lettres

 

La jeune femme s’arrêta au coin de la rue pour reprendre son souffle, arrangea sa coiffure, puis se dirigea vers le café de la place voisine baptisé le « Bar des amis » .

Léa hésita à la suivre, elle n’était jamais entrée seule dans un bar auparavant, puis se décida. L’atmosphère était conviviale, les gens s’interpelaient, riaient, jouaient aux cartes, ou refaisaient le monde accoudés au comptoir. Léa se dit que ce bar portait bien son nom ! Elle balaya la salle des yeux, sans voir la jeune femme. Elle semblait avoir disparu. Elle avisa une table libre près de la fenêtre et s’y installa. La patronne derrière le bar cria en direction de l’arrière-salle:  » Justine, pressons, tu fais attendre les clients ! »

Léa observait les clients du bar. Les conversations allaient bon train, se nourrissant des évènements récents, teintées d’un humour grinçant. Elle se sentit à l’aise dans cet endroit rempli d’inconnus et en oublia presque la raison de sa présence. Elle essayait de suivre la partie de belote qui se déroulait à la table voisine, et la conversation des joueurs qui était digne des films de Pagnol, quand une jeune serveuse arriva de l’arrière-salle. Elle ajustait son tablier noir et regardait sa patronne d’un air coupable. Celle-ci prit un air sévère, et lui désigna de la tête, les tables en attente, dont la sienne. La jeune Justine prit un plateau, et s’empressa d’aller débarrasser les tables désertées par les clients précédents, puis s’approcha de la table de Léa pour prendre sa commande.

Léa reconnut la jeune femme qui avait jeté rageusement une lettre dans la Boîte postale bleue. Elle n’osa pas l’interroger d’emblée et passa sa commande, puis observa ses allées et venues. Lorsque la jeune serveuse lui apporta son chocolat chaud, Léa se décida à lui poser la question qui lui brûlait les lèvres.

 » Je vous ai remarquée, lorsque vous avez posté votre lettre tout à l’heure, et je me demandais pourquoi vous sembliez tellement bouleversée. »

La jeune femme la fixa, d’un air incrédule, sans rien répondre. Léa se ravisa, soudain gênée de son audace.

« Pardonnez-moi, je ne voulais pas être indiscrète..  »

« Non, ne vous excusez pas, répondit Justine. Votre phrase m’a surprise, c’est tout. Je … Je préfère ne pas parler de cette boîte aux lettres. Il y a des oreilles indiscrètes ici, ajouta-t-elle, en tournant la tête vers les joueurs de carte.  Si cela vous intéresse, je finis mon service dans une heure, et je vous expliquerai. »

Léa la remercia, et paya sa consommation, puis elle prit son temps pour déguster son chocolat. Les tables se vidaient peu à peu, et lorsque l’heure fut écoulée, elle se leva et sortit pour attendre Justine à l’extérieur du bar.

Quelques minutes plus tard, la jeune Justine sortit du café. Elle avait retrouvé ses habits « civils » et se dirigea vers Léa sans hésiter, ce qui l’étonna beaucoup. Elle entama la conversation comme si elles se connaissaient depuis longtemps, alors qu’elles étaient de parfaites inconnues.

« Je suis contente de pouvoir parler de cette histoire, commença la jeune femme. C’est une histoire de fous, et j’aimerais que vous me disiez ce que vous en pensez. Mais ne restons pas là, ma patronne nous observe derrière les carreaux. »

Léa jeta un coup d’œil rapide vers le bar, et remarqua que la patronne les observait du coin de l’œil en rangeant ses tables. Les deux jeunes femmes s’éloignèrent rapidement, et prirent la rue de la fameuse boîte aux lettres d’amour. Justine s’arrêta devant elle, et se retournant vers Léa, s’écria:

« Vous voyez, cette boîte est un attrape-nigaud ! »

Elle pointait un doigt accusateur vers l’inscription en anglais qui barrait la porte bleue.

« Pourquoi, dites-vous cela ? » interrogea Léa.

« Parce que c’est vrai ! s’indigna Justine. Une de mes clientes fidèles qui est très âgée, vient souvent au bar pour prendre son café du matin. Elle habite cette rue depuis son enfance, et comme cette boîte aux lettres m’intriguait, je lui ai demandé si elle savait depuis quand elle était là. Elle me répondit qu’elle avait toujours vu cette boîte sur le mur, sans en connaître la provenance, mais que la rumeur disait que les véritables lettres d’Amour déposées ici, trouveraient toujours leur destinataire, et que l’Amour s’il était véritable en serait récompensé. »

Léa ne put s’empêcher de sourire en entendant le récit de la jeune femme, ce qui contraria Justine;

« Oui, encore une qui se moque de moi ! » dit-elle dépitée.

« Mais non, s’empressa je répondre Léa, je ne me moque pas de vous, mais cette histoire me fait sourire ! Avouez qu’elle est difficile à croire ! »

« Oui, je le reconnais, répondit Justine. Ce genre d’histoire à dormir debout, m’a toujours fascinée, et je voulais tellement y croire, que j’ai essayé … »

« Essayé.. de poster une lettre d’Amour dans la boîte ? « demanda Léa. « Celle que je vous ai vu y déposer tout à l’heure ? »

« Non, pas celle-ci répondit Justine. J’avais mis une lettre pour mon petit ami, dans la boîte, voici un mois, où je décrivais toute la belle vie qu’on aurait ensemble. Et puis, hier il m’a plaqué. Alors tout à l’heure, j’y ai jeté une autre lettre .. une lettre d’injures celle-ci ! Bien fait, pour celui qui la lira, et qui n’est pas capable d’exaucer les amoureuses malheureuses en mon genre ! »

Elle était rouge de colère et tapait du pied, comme une enfant dépitée d’avoir perdu son plus beau jouet. Léa la regardait avec l’envie soudaine de la consoler et d’en savoir un peu plus sur cette histoire. Elle lui proposa de venir prendre un thé chez elle, pour qu’elle se remette de ses émotions et qu’elles en discutent un peu plus. La jeune femme hésita un peu, puis se décida à la suivre. Quelques minutes plus tard, elles étaient installées dans son salon devant un thé fumant.

Justine, se détendit et lui déballa toute l’histoire. Léa avait l’impression de parler à la petite sœur qu’elle n’avait jamais eue. Elle lui raconta sa relation dans les détails, et plus la soirée avançait, plus Léa était atterrée pour elle. Peu à peu , Justine en décrivant l’attitude de ce fameux petit-ami, comprit d’elle-même à quel point son égoïsme forcené l’aurait menée rapidement à une vie d’enfer . Elle conclut piteusement:

« J’ai l’impression que je l’ai échappée belle, ne croyez-vous pas ? » demanda-t-elle à Léa.

« Oui , en effet, vous serez plus heureuse sans ce minable dans votre vie » répondit Léa. « Je crois que cette boîte est plus intuitive que vous le pensiez, elle semble détecter les amours véritables, et trier le bon grain de l’ivraie, si vous voyez ce que je veux dire .. »

La jeune Justine acquiesça et éclata de rire en disant:  » Oui , je crois que finalement, cette boîte est vraiment magique, comme le disais ma vieille cliente. Il faudra que je lui en parle ! »

Sur ces belles paroles, elle prit congé de Léa, et en la raccompagnant, celle-ci se prit à rêver de tester elle-même le pouvoir magique de la boîte bleue.

Enfin, elle n’avait jamais cru à ce genre de fadaises. Elle verrait bien …

 

A suivre …

Une Image…une histoire : Lettres (1/3)

boite lettres

En arrivant dans ce nouveau quartier, Léa ne connaissait personne, mais elle était bien décidée à se faire de nouveaux amis. Elle marchait sur les traces de sa mère qui été née dans cette ville, et sans savoir très bien pourquoi, elle avait choisi de vivre dans le quartier où elle avait passé sa petite enfance. Les choses avaient du bien changer, mais  sa mère ayant disparu depuis peu, c’était un moyen de se sentir un peu plus proche d’elle. Sa mère parlait rarement de son enfance, mais cette ville était tranquille, et elle avait besoin de tranquillité plus que de tout le reste, désormais. Elle l’avait accompagnée dans ses derniers mois, et avait besoin de s’en remettre.

Sa vie était un naufrage. Pourtant tout avait si bien commencé, des études brillantes, un métier en vue, des responsabilités successives qui l’avait conduite à un surmenage permanent. Elle vivait dans la capitale, ne ratait aucun spectacle à la mode, était invitée dans toutes les soirées branchées. Professionnellement elle louvoyait de services en services au gré des influences, suivant le vent des amitiés à la mode. Plusieurs mariages, tous décevants. De nombreuses amitiés empreintes de superficialité. Peu de partages. Peu de plaisirs.

Lorsque la santé de sa mère s’était dégradée, elle avait tout laissé tomber, sa carrière, ses pseudo-amis, son conjoint du moment, ses projets de grossesse, ses espoirs de promotions. Elle ne regrettait rien. Sa vie était si vide de sens que la laisser derrière elle n’avait pas été bien difficile. Pour sa mère, les choses n’avaient pas traîné, et elle aurait regretté à jamais de pas lui avoir consacré un peu de son temps pour accompagner ses derniers instants.

En y réfléchissant, c’était sans doute la meilleure décision qu’elle n’avait jamais prise.

Les premiers jours, elle fit le tour de son quartier, se familiarisant avec les habitudes de ses habitants. Elle avait toujours eu le contact facile, et en discutant avec les commerçants, elle repéra vite les endroits stratégiques pour avoir une vie agréable dans cette petite ville. Elle s’intégra facilement, s’inscrivit à plusieurs des activités proposées ce qui lui permit de se faire rapidement de nouvelles connaissances.

Sa nouvelle vie lui plaisait, même si elle était bien solitaire. Après tout c’est ce qu’elle souhaitait !

Un matin, se promenant dans un nouveau quartier, elle remarqua une boîte aux lettres de forme inhabituelle, bleue et rouillée. L’objet semblait désaffecté. Il pouvait provenir d’un autre pays ou sortir d’un autre âge. Elle le détailla attentivement, fit fonctionner la languette qui s’ouvrait en grinçant, examina la pancarte indiquant « Love Letters ». Elle n’avait encore jamais vu un objet pareil. Un homme ayant remarqué son manège, s’approcha d’elle et lui dit:

« Vous vous demandez, à quoi sert cette boite  ? »

Elle hésita à lui répondre, mais il semblait sympathique, et elle se décida à entamer la conversation. Il semblait se poser les mêmes questions qu’elle et ne put lui expliquer la provenance de cet objet. Il lui raconta qu’il surveillait souvent la rue pour voir si quelqu’un venait relever la boîte, mais qu’il n’avait jamais vu le moindre préposé venir récupérer les lettres déposées ici. Pourtant, il affirma que des personnes déposaient souvent des lettres dans cette boîte.

« Je me demande à quoi ça sert, puisque personne ne relèvera jamais ce courrier », ajouta-t-il d’un air pensif. « Je crois que cette boîte a été installée ici, comme décoration, ou par un illuminé, et tous ces gens lui confient leur missive en pure perte ! »

« Vous avez probablement raison » acquiesça Léa. « Je reviendrai examiner cette boîte mystérieuse aussi, et si je vois quelque chose d’intéressant, je vous le dirai si je vous croise de nouveau par ici. » Ajouta-t-elle avec un sourire.

« J’habite ici. » répondit l’homme, en désignant l’immeuble qui faisait l’angle de la rue. « Au rez de chaussée, précisa-t-il, vous n’aurez qu’à frapper au carreau si vous voulez, je vous répondrai ! Mon prénom est Max. » dit-il en s’éloignant.

« D’accord, répondit Léa. Je n’y manquerai pas. A bientôt alors ! »

Il répondit d’un geste de la main, en s’éloignant rapidement, et entra dans l’immeuble qu’il avait montré à Léa. Elle le regarda s’engouffrer dans le hall, et reporta son attention sur la mystérieuse boîte. A cet instant, une jeune femme en larmes, s’approcha et y jeta une lettre d’un geste rageur, puis repartit aussitôt presque en courant.

Léa, très intriguée, décida de suivre cette mystérieuse jeune femme, et lui emboita le pas.

A suivre…