Ateliers d’écritures de @fbon été 2017 : Les 18 secondes d’Artaud

Voici mon texte écrit pour le sixième atelier de François Bon pour l’été 2017 , intitulé « les dix-huit secondes d’Artaud, le roman collectif« . Vous trouverez sous le lien les autres contributions.

Photo m Christine grimard

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Seconde 1 : Tombée de la nuit.

Seconde 2 : Sur la route côtière le soleil descend sur l’océan. A l’horizon, la brume de chaleur se dissipe. Deux goélands volent de concert survolant les rochers, à la recherche de leur dîner.

Seconde 3 : Deux files continues de voitures se croisent à petite vitesse. Une moto arrive d’un chemin de terre sur la gauche et s’insère dans la circulation en frôlant le capot d’une petite Citroën blanche. La conductrice freine brutalement surprise et apeurée, laissant une distance respectueuse entre elle et la camionnette qui la précède pour faire place au motard imprudent. Il s’en est fallu d’une seconde pour qu’elle ne l’accroche. Le motard qui ne s’est aperçu de rien, chante à tue-tête sous son casque intégral où la radio lui délivre le dernier tube de métal à la mode.

Seconde 4 : La voiture qui suit la Citroën pile à quelques centimètres de son pare-chocs. Le conducteur était au téléphone avec son épouse qui lui annonçait son intention de le quitter. Il hésite entre reprendre tranquillement sa route et doubler cette voiture en s’écrasant sur la Peugeot qui arrive en face. Il se déporte légèrement vers la bande centrale continue, croise le regard triste de l’adolescent blond assis à la place du mort dans la voiture d’en face, et renonce à son projet malsain. Il réalise la raison du brusque ralentissement de la Citroën en voyant le motard qui la précède faire des embardées. Il la laisse repartir et la suit en roulant très à droite, le front moite et le cœur battant.

Seconde 5 : Le motard fait des embardées pour tenter de doubler la camionnette, mais il n’y a aucune possibilité tant la circulation est dense. Les gens reviennent de la plage tous à la même heure. Tous les soirs, lorsqu’il part pour prendre son service en cuisine, les mêmes embouteillages le retardent.

Seconde 6 : La file de voitures aborde la courbe longeant Le Bois St André, l’ombre des arbres gêne la visibilité, créant des reflets trompeurs dans les pare-brises. Il prend son élan, lance sa moto et passe entre deux voitures, in-extremis, soulagé d’avoir doublé la camionnette. Il se dit qu’il l’a échappé belle, n’ayant aucune visibilité derrière cet engin aux vitres arrière occultées. Il n’a pas de temps à perdre, le chef va encore l’incendier en arrivant pour quelques minutes de retard. Il en a marre de son caractère de chien. La saison prochaine, il se trouvera un autre restaurant.

Seconde 7 : la conductrice de la Citroën blanche est soulagée, au moins ce motard n’est plus devant elle. Elle ne supporte pas ce genre de conduite inconsciente. Ces écervelés, il vaut mieux les avoir loin devant…

Seconde 8 : La camionnette de chantier oblique vers l’entrée d’une propriété jouxtant le bord de mer, et la Citroën se retrouve derrière le motard. La conductrice pousse un soupir et ralentit, laissant une distance certaine entre elle et la moto.

Seconde 9 : Le motard recommence à zigzaguer pour tenter de doubler le monstrueux quatre-quatre BMW qui le précède maintenant. Il se demande ce qu’il a prévu au menu de la soirée. Il déteste ouvrir les huitres, mais son commis est si maladroit qu’il va encore devoir le remplacer pour cette tâche ingrate. Perdu dans ses pensées, il décide de doubler en oubliant que dans la courbe où il se trouve, il n’a aucune visibilité sur ce qui arrive en face.

Seconde 10 : Il se déporte brutalement sur la file de gauche, franchissant la bande continue.

Seconde 11 : Un Berlingot arrive en face, le conducteur surpris donne un coup de volant à droite et freine en bloquant ses roues. Son épouse qui était retournée pour parler aux deux enfants assis sur les sièges arrière, a le cou cisaillé par sa ceinture et s’évanouit de douleur.

Seconde 12 : Le motard, comprenant trop tard qu’il ne passera pas, tente de repasser la ligne médiane en se jetant sur son côté droit. Trop tard, l’impact est inévitable. La moto explose sur le capot de la Berlingot dans un bruit d’enfer, des morceaux de tôles brulants s’envolent sur les bas-côtés cisaillant les pneus des véhicules alentour. Le motard est projeté en avant par-dessus le toit de la Berlingot et retombe lourdement sur la chaussée derrière elle, la tête la première.

Seconde 13 : Le quatre-quatre BMW, malgré le bruit assourdissant de l’impact qui s’est produit à hauteur de sa portière gauche, continue sa route tranquillement. Il accélère et disparaît à la seconde suivante derrière la courbe de la départementale.

Seconde 14 : La conductrice de la Citroën s’arrête, sort de sa voiture les jambes flageolantes, et se précipite vers le jeune motard étendu sur la ligne blanche. Il est conscient, et tente de se relever. Elle arrive à le convaincre de rester tranquille.

Seconde 15 : Les conducteurs des voitures suivantes descendent de leurs véhicules et forment un cercle autour du blessé. Certains appellent les secours, d’autres donnent des conseils.

Seconde 16 : Les badauds commencent à se regrouper sur le bord de la route.

Seconde 17 : Le jeune motard arrache son casque. La conductrice de la Citroën est soulagée qu’il n’ait pas perdu connaissance, il arrive à bouger les bras, mais une de ses jambes est inerte et son pied a pris une position très anormale. Elle n’ose lui dire, mais lui demande s’il a mal. Il répond qu’il a mal au bras et ne sent plus son pied gauche. Elle hoche la tête et tente de le rassurer en lui assurant que les secours sont en route. Ce qui l’inquiète, c’est cette tache de sang qui teinte doucement la jambe de son jean, mais elle le garde pour elle …

Seconde 18 : Elle demande son prénom au jeune motard pour le détourner de sa douleur et l’obliger à rester conscient. Il s’appelle Nicolas et lui demande d’appeler son père. Elle trouve son portable dans la poche de son blouson, trouve « papa » dans le répertoire, compose le numéro et tend le portable au jeune homme. Il a les larmes aux yeux en entendant la voix de son père, elle se dit qu’il a l’âge de son fils. Il la regarde dans les yeux et dit à son père :
— Ne t’inquiète pas, j’ai eu un accident. Je vais bien mais la moto est foutue. Papa, pourquoi j’ai pris ma moto aujourd’hui ? Si tu savais, j’ai eu si peur…
Sa voix se brise et il lui tend le portable, n’ayant plus la force de poursuivre. Elle tente de rassurer l’homme au téléphone, lui indique le lieu de l’accident et raccroche. Elle s’assoit à côté du jeune homme et lui prend la main pour attendre les secours.
— C’était pourtant une belle journée, dit-il. C’est si bête la vie…

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