Ateliers de @fbon : Construire une ville avec des mots, proposition 7 : là, tout près, mais…

Voici la suite du texte écrit pour le premier atelier d’été de François Bon, pour ceux qui ont plaisir à le lire…

 

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Proposition 7 : Là, Tout près, Mais

Elle a besoin d’air, tout à coup. Si elle se souvient bien, il y avait un porche qui menait au jardin où sa mère faisait pousser fleurs et légumes. On dirait qu’ils l’ont condamné. A la place elle remarque une loggia recouverte d’un plancher de bois où l’on a installé des transats, des oliviers en pots et une table de jardin. Elle s’approche en hésitant. Une pancarte avec une flèche indiquant « appartement témoin » l’invite à entrer.

Elle pousse la porte vitrée et se retrouve dans un salon aménagé en bureau où une hôtesse l’accueille avec un sourire commercial. Elle explique qu’elle cherche un appartement en rez-de-jardin avec un extérieur privatif. La jeune femme, lui indique sur le plan les surface disponibles à la vente, sans se douter qu’elle connaît les bâtiments mieux qu’elle. Elle repère facilement celui qui donne sur le jardin de sa mère et demande à le visiter. La commerciale lui demande de remplir un dossier avec ses coordonnées, ce qu’elle fait rapidement. Peu importe si elle reçoit des offres immobilières à n’en plus finir, si c’est le prix à payer pour visiter appartement et revoir le jardin de sa mère. Elle commence à s’impatienter lorsque la jeune femme cherche au milieu de centaines de clés dans un tableau mural, en vain. Son collègue arrive avec des visiteurs et remet la clé dans le tableau. Enfin, elle va pouvoir descendre au jardin, elle tremble légèrement mais sourit à la jeune femme pour cacher son trouble. Elles suivent un corridor passant au fond de l’ancien porche et débouchent sur une large entrée, où se distribuent trois appartements et un escalier monumental qu’elle reconnaît avec un pincement de cœur. Les marches de marbre blanc sont intactes, la rambarde de fer forgé a été repeinte en gris anthracite à la mode moderne, elles se dirigent vers une porte en contre-bas, descendent cinq marches et entrent dans un coquet salon au décor blanc et bois clair, scandinave minimaliste. Elle sait qu’elles se trouvent dans l’ancienne cave, où une immense baie vitrée triple a été percée, donnant sur le jardin. Le reste de l’appartement lui importe peu, elle ouvre la porte-fenêtre et sort sur la terrasse en béton.

Sa déception est immense. La terrasse sonne sur un carré de pelouse  de deux cent mètre carrés, barré par un mur de pierres sèches plus haut qu’elle. Elle n’aperçoit que la cime des cèdres qui encadraient le jardin. Elle ne pourra voir ce qu’il reste de la bande de terre où elle cultivait des roses trémières et des dahlias multicolores à cette époque de l’année.

Elle s’approche du mur, la jeune commerciale reçoit un coup de fil et retourne dans l’appartement pour répondre. Elle attrape une chaise de jardin, la pose contre le mur et grimpe. Ça y est, elle peut l’apercevoir entre les arbustes qui ont pris une ampleur incroyable. Le mur est couvert de volubilis, alors que sa mère passait son temps à les maintenir dans un coin pour qu’ils n’envahissent pas tout. Ils ont gagné finalement. Une seule rose trémière a survécu, éclatante, couleur pèche de vigne. Magnifique corole à contre-jour remplissant à elle seule tout l’espace.

La vie est encore là, finalement. Maman serait contente de la voir, pense-t-elle, la gorge serrée.

Un oiseau chante, laissant éclater sa joie au sommet du cèdre.

Oui, la vie gagne toujours songe-t-elle en essuyant une larme.

 

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Photo M Christine Grimard

 

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