Vases communicants de décembre : Heur(t)s d’Instant (2/2)

Pour ceux qui n’auraient pas eu l’occasion de lire le texte que j’avais écrit pour cet échange avec Alain Nouvel, je le poste de nouveau ce matin. J’en profite pour le remercier chaleureusement de m’avoir demandé de partager ainsi ces mots sur ces instants photographiques.

Voici la photo qu’il m’avait envoyée pour inspirer ce texte.

*

vasoceodec-2016

Photo Alain Nouvel

*

L’enfant se tait.

C’est l’instant où le temps hésite entre jour et nuit. Il sait qui gagnera mais il essaye de retenir la lumière.

C’est l’instant où sa peur se réveille. Les monstres habitent les buissons et n’attendent que la fin du jour pour s’approcher de la maison. Il les imagine tapis dans les fourrés, l’observant et se léchant déjà les babines à l’idée de le dévorer.

La maison est envahie peu à peu par l’obscurité. Aucun bruit autour de lui. Ce silence le glace. Il voudrait allumer le lampadaire mais n’ose pas bouger de son poste d’observation. S’il quitte la baie vitrée, ils en profiteront pour avancer. C’est une partie infernale de « Un, deux, trois, soleil » où le soleil serait mort…

Il ne faut pas bouger, il faut surveiller. Et se taire pour ne pas se faire repérer.

La grande horloge de sa grand-mère égraine les secondes qui lui restent à vivre avant qu’ils n’attaquent. Il sait que les êtres de la nuit sont maléfiques. Il l’a souvent lu dans les contes, il l’a souvent entendu à la télévision. Il sait que le monde est séparé en deux camps, celui des ténèbres et celui de la lumière.

Lui l’enfant blond, appartient au monde de la lumière, mais pour survivre à ses nuits, il devra se battre encore et encore. Si seulement sa maman était encore auprès de lui. Elle savait les mots qui apaisent, ceux qui chassent les dragons, ceux qui font battre le cœur.

Mais il la voit. Elle est là. Elle arrive. Elle va le sauver.

La lune se lève, affûtant sa faucille pour affronter les monstres.

Elle s’accroche à la rambarde du balcon, elle le protègera toute la nuit. Quand elle est là, les monstres noirs n’osent plus sortir de leur cachette. Elle les pourfendrait de son épée d’argent. Ils ont peur de sa lumière.

Il lui sourit et lui fait un signe de la main. Elle est là, assise à califourchon sur l’extrémité du croissant étincelant. Colombine, sa maman aux cheveux d’argent lui sourit. En clignant les yeux, un peu ébloui, il la voit qui lui fait signe. Elle claque des doigts, et une nuée de corneilles s’envole de la cime du gros saule. Il les voit disparaître à l’horizon.

Il lui envoie un baiser en le posant sur sa paume et en soufflant fort pour qu’il s’envole jusqu’à la lune. Elle éclate de rire en le recevant, on dirait le tintement d’une clochette d’argent.

Derrière lui, quelqu’un a éclairé le lustre du couloir.

L’instant magique est achevé. Sa grand-mère l’appelle :

  • Viens manger mon grand, le dîner est prêt…

***

Publicités

Vases Communicants de décembre : Heur(t)s d’Instant (1/2)

« Tiers Livre de F. Bon et Scriptopolis  sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement…

Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. »

Sur le blog : Le rendez-vous des vases communicants , tenu désormais par Marie-Noëlle Bertrand vous retrouverez la liste des échanges de ce mois

*

Je remercie pour sa présence sur cette page Alain Nouvel, qui anime le blog  Intolérable Mauron, vous pourrez y découvrir ce qu’il partage. Professeur de français retraité, ayant animé des ateliers d’écriture, il est pianiste et passionné de musique, et a publié un recueil de nouvelles: « Au nom du Nord, du Sud, de l’Est et de l’Ouest » aux éditions des Lisières.

J’ai pris un grand plaisir à réaliser ce nouvel échange avec lui et je le remercie  chaleureusement de m’avoir proposé cet échange qui m’a rendu l’envie d’écrire. Nous avons choisi le thème de « L’Instant », et avons laissé courir notre imagination à partir de photos échangées…

Si vous souhaitez lire mon texte, rendez-vous sur son blog, où il me fait le grand plaisir de me recevoir.

Je vous laisse juger du résultat, et  vous souhaite une navigation agréable entre les lignes et les textes de ce mois-ci.

**

vasodec-2

Photo M.christine Grimard

 **

Heur(t)s d’instants.

 

Ta main tenant

à peine

maintenant.

Hier n’est plus,

demain n’est rien.

Reste l’instant.

 

Jeudi 17 novembre 2016

Il a tourné son regard sur cette vitre-là, juste au moment où le soleil s’y reflétait. Une rencontre entre ses yeux et ce reflet. Un flash, soudain. Lui est venue l’image toujours brûlante et vive, toujours renouvelée de l’avion de ligne pénétrant la seconde Twin Tower, il a eu comme un coup au cœur. C’était peu après la rentrée scolaire, ce 11 septembre 2001. Peu après. Il faisait doux encore, il était tourmenté par il ne savait quoi, le temps qui passait, je crois. Il était professeur près d’Aix, il commençait l’année, sa fille était partie de la maison pour ses études à Lyon, il s’était senti seul, très seul. Son fils lui avait dit le matin : « Papa, viens voir ! » Et il y avait eu toute la journée, à la télé, en boucle, ces images sidérantes, qui tournaient, d’avions qui s’écrasaient, de tours qui s’effondraient, tout une Apocalypse qui lui parlait très fort sans qu’il sache de quoi. C’était il y a longtemps, très longtemps, c’était hier.

La veille de ce jour-là, il était sorti, le soir, dans le jardin, devant chez lui, il avait respiré un moment l’humidité de la nuit qui tombait, comme un parfum de temps. Il vivait à côté de sa vie, dans une vie qui n’était pas la sienne, mais il ne savait pas où aller, ni que faire pour vivre enfin ce qu’il était.

C’était le début d’un voyage, vers soi, mais ça, il ne le savait pas encore. Si jamais on pouvait savoir quelque chose comme ça. Aujourd’hui, vers où vais-je ?… En tout cas, aujourd’hui, en ayant regardé ce reflet de soleil, il entend qu’il était en partance. Le jardin doux où il vivait rendait malade celui qu’il n’était plus, celui qu’il voudrait être.

Et il y eut ce message immédiat, la table rase du 11 septembre 2001. Tout était parti de là.

texte Alain Nouvel

Photo M.Ch.Grimard

***

 

NB : Exceptionnellement, Alain n’ayant pas la possibilité de faire paraître une photo sur son blog, je poste ci-dessous la photo qu’il m’a proposée pour inspirer mon texte .

vasoceodec-2016

Photo Alain Nouvel