Un été bleu horizon (16)

« L’amour est une étoffe tissée par la nature et brodée par l’imagination. »

François Marie Arouet, dit Voltaire

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Les champs de tournesol 🌻 m’ont souvent inspiré des petites histoires.

Celui rencontré hier sur les chemins de Vendée mériterait aussi que l’on raconte son histoire.

Photo Marie-Christine Grimard

Il à y quelques années, un de ses cousins au grand cœur m’avait raconté la sienne.

Son nom était Hélios.

Écoutez-la de nouveau en mémoire de lui.

Photo Massimo Daddi

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Au début de l’été, j’ai déployé mes nervures sous un ciel bleu sans nuages. J’ai tout de suite senti que je serai heureux ici. Cette terre était la mienne, balayée d’embruns et de vent salé.

Le champ où j’ai grandi est situé sur une colline aux courbes douces exposée à l’ouest. C’est un lieu caressé par la brume de l’océan au petit matin, où le bruit des vagues berce le temps. Je me demandais ce que j’entendais le premier jour, quel était ce grondement sourd, cette respiration entrecoupée de soupirs, et un de mes frères nous a expliqué qu’il s’agissait de la chanson du sable glissant sous les rouleaux de l’océan. Chaque jour, je l’écoute pour m’endormir, et chaque jour il me réveille à l’aube.

Notre champ domine la campagne alentour. Il est bordé par un sentier de terre battue, où passent les touristes en vélo durant l’été. Ils arrivent, essoufflés d’avoir monté la côte contre le vent, et s’arrêtent près de nous, immanquablement. Il faut dire que nous sommes beaux, spectaculaires même ! Notre couronne couleur soleil contraste avec notre cœur sombre, tel un œil noir brillant sous les rayons du soleil. Lui, notre père nourricier, nous le suivons des yeux du matin au soir quitte à nous en tordre le cou. Certains de ces humains munis d’appareil photo, nous vouent un grand intérêt et nous immortalisent sur toutes les coutures. Je me demande bien ce qu’ils font de notre image une fois rentrés chez eux.

Autour de moi, d’autres graines ont germé, poussant à la verticale plus vite que moi. J’ai toujours été un rêveur, et j’oubliais de puiser mon énergie préférant admirer la course des nuages et le vol des oiseaux des marais. Bientôt, mes voisins ont fini par me cacher le soleil, ce qui était un comble pour un tournesol, alors j’ai compris que je devais arrêter de me prélasser, sous peine de ne plus voir le ciel, rapidement. Alors, j’ai fait un effort. J’ai puisé mes forces dans ce sol rocailleux au goût de goémon et de noisette. La pluie des nuits m’a fortifié, le soleil des jours m’a forgé un caractère de feu. Je suis devenu grand, fort et beau. Beau comme un soleil !

J’ai tellement grandi qu’un jour, j’ai pu apercevoir la mer, là-bas vers l’horizon, et je suis resté émerveillé devant cette dentelle étincelante qui ondulait sous la lumière. Je n’oublierai jamais ce moment de pure magie. Je suis sûr que de mémoire de tournesol, personne n’avait jamais vécu un moment pareil avant moi.

C’est à ce moment-là qu’elle m’a remarqué. Pourtant, nous étions côte à côte depuis le premier jour, mais elle ne regardait que le soleil et elle ne m’avait jamais vu. C’est incroyable ce que les filles peuvent être distraites parfois !

J’ai bien vu qu’elle tentait de se tourner vers moi, je suivais son regard et elle suivait mon regard. Mais il est difficile de lutter contre sa nature. Un tournesol se tourne vers le Soleil, comme son nom l’indique. Inutile d’essayer de le nier. Ce fut difficile, mais rien n’est impossible quand on le désire vraiment, et à force de résister, nous avons réussi à nous rapprocher l’un de l’autre, imperceptiblement. Semaines après semaines, tandis que les autres laissaient tourner d’est en ouest leurs minutes solaires, nous luttions pour rester plein sud. Peu à peu, notre obstination a payé, et j’ai pu me tourner vers l’est, tandis qu’elle se tournait vers l’ouest, et nous sommes restés là, à nous contempler !

Ainsi, depuis une semaine, le temps s’est arrêté. Elle a de si beaux yeux noirs et brillants, et ses pétales sont les plus lumineux du champ tout entier. Je suis subjugué et je remercie le ciel de nous avoir plantés l’un contre l’autre. Ma vie aussi courte soit-elle aura été magnifique près d’elle. Je veux profiter de chaque instant qui nous reste. Je sais que nos jours sont comptés. Hier des hommes sont venus pour nous examiner, et ils ont décidé que la grande faucheuse passerait dans la semaine pour récolter nos graines. Il paraît que le miel qui coulera de nos têtes, sera aussi précieux que l’or. Cela ne m’étonne pas puisque nous nous sommes nourris de l’or du soleil. Qu’y-a-t-il de plus précieux que cette lumière-là !

Ce matin, j’ai entendu la faucheuse monter le sentier, elle semble poussive mais ses crocs sont acérés et si aiguisés qu’elle ne fera qu’une bouchée de nos têtes. Telle qu’elle est placée désormais, ma douce ne peut pas la voir. Je ne lui dirai rien, et me contenterai de la couver de mon tendre regard. Elle sera si heureuse qu’elle n’entendra rien venir, et quand les mâchoires de la moissonneuse se refermeront sur nous, nous nous envolerons ensemble vers le soleil.

Elle se réveille…

« Mon amour, regarde-moi. Ce jour sera le plus beau, il est inondé de soleil. Approche-toi encore plus près et regarde-moi au fond des yeux… »

 

Texte : Marie-Christine Grimard

Photo : Massimo Daddi

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Une image, une histoire : Les tuiles de Noël ( partie 4)

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auteur inconnu

Le petit appartement se résume à une grande pièce agencée en cuisine-salon et deux chambres minuscules où la lumière pénètre seulement au zénith de l’été. Dans un coin de la pièce principale, une table de repassage est encombrée d’un monceau de linge attendant qu’on s’en occupe. Les cadres des fenêtres sont renforcés par des morceaux d’adhésifs dévoilant leur manque d’étanchéité, quelques traces d’humidité teintent le plafond d’auréoles beiges. Malgré cela, la pièce dégage une impression chaleureuse avec ses dessins d’enfant ornant les murs. Une odeur de sucre flotte dans l’air, adoucissant l’ambiance de grisaille qui provient de l’étroite fenêtre. Lina se demande d’où sort ce parfum de pomme d’amour qui lui est si familier.

La jeune femme ne lui laisse pas le temps de détailler plus la pièce. Elle invite Lina et Franz à s’asseoir autour de la petite table et prend place en face d’eux.

Lina jette un coup d’œil à Franz toujours silencieux, hésitant à lancer elle-même la conversation :

  • Jeanne s’inquiétait de ne pas avoir de nouvelles de vous depuis quelques jours. Elle voulait que nous vous remettions son petit cadeau de Noël…
  • Elle est si gentille avec nous, répond la jeune femme. Elle me donne du repassage et a réussi à convaincre la plupart de ses amies du club du troisième âge, à faire de même. Cela me permet de payer ce loyer et de travailler à la maison pour pouvoir m’occuper de Louis quand il n’est pas à l’école. J’ai dû abandonner mon travail quand le petit est né, n’ayant personne pour s’occuper de lui douze heures par jour, et depuis je me débrouille en faisant quelques travaux chez moi.
  • Que faisiez-vous de si prenant, douze heures par jour ? demande Franz
  • J’étais responsable commerciale dans une grande entreprise de service, récemment privatisée, où il ne fallait pas compter ses heures de travail si l’on voulait survivre. On me demandait de faire de plus en plus de choses contraires à mon éthique, et j’ai finalement été très contente de démissionner sous prétexte de maternité. Cela a changé ma vie, de tous les points de vue et même si elle est matériellement plus difficile, je préfère grandement la vie que nous menons aujourd’hui Louis et moi !
  • Et aussi Arthur ! renchérit le petit tout en continuant à empiler ses cubes dans un coin de la pièce.
  • Oui, tu as raison mon chéri, Arthur aussi ! approuve la jeune femme en faisant un clin d’œil à Lina.
  • Vous ne semblez pas très en forme, répond celle-ci en hochant la tête.
  • Je crois que j’ai dû attraper la grippe, la semaine dernière c’était Louis. A l’école, ils étaient tous malades durant la dernière semaine avant les vacances. Ce qui est difficile, c’est qu’il a retrouvé sa forme avant moi. J’ai du mal à le suivre, répond la jeune femme.
  • Si vous voulez nous pouvons vous aider ce matin, nous ne travaillons que cet après-midi, propose généreusement Lina.

Franz la regarde un peu étonné, fier aussi de sa générosité, il surenchérit :

  • Bonne idée ma fille, que pouvons-nous faire pour aider. Ce char de repassage par exemple, serait dans mes cordes, dit-il en s’approchant de la table.
  • Tout à fait, dit Lina, mon père est le roi du repassage. Il est minutieux avec les chemisiers en soie comme avec ses sucres d’orge, pour que les plis soient parfaits sur les manches ou que les rayures rouges soient bien toutes alignées sur la crosse du sucre. N’est-ce pas mon vieux père ?
  • Et alors ? s’exclame Franz, j’ai l’amour du travail bien fait ne t’en déplaise. Et quand on a élevé une enfant seul, il a bien fallu apprendre à repasser les robes plissées !
  • Tout à fait, même si ce n’était déjà plus la mode quand j’avais deux ans, réplique Lina en éclatant de rire.

Le petit, ravi, éclate de rire à sa suite, sans savoir vraiment pourquoi il rit. S’adressant à Franz, il dit :

  • Moi aussi, j’ai appris à faire des beaux plis et des jolies rayures à l’école. Regarde !

Il file dans sa chambre et revient aussitôt avec des guirlandes de papier peintes de rayures rouges et blanches.

  • La maîtresse nous a appris à faire des « spon-yon-yon » pour décorer le sapin. Les miens étaient les plus beaux de la classe !
  • « Spon-yon-yon » je ne connais pas ce mot, répond Franz.
  • Mais si, souviens-toi papa, j’en faisais aussi avec Madame Blanche, c’est une ribambelle de papiers pliés et collés en accordéon ! C’est vrai que les tiens sont très beaux, Louis, on dirait des sucres d’orge.
  • Oui, il est très doué avec ses mains pour un enfant de 6 ans, dit sa jeune maman avec un sourire plein de fierté. Ma mère était artiste peintre, il a dû hériter de son don, j’en suis très fière !
  • Oh, je suis désolée, répond Franz soudain sombre. Vous avez perdu votre maman ?
  • En effet, elle nous a quitté voilà deux ans, répond la jeune femme les yeux soudains pleins de larmes, je m’en remets difficilement. Elle s’occupait tant du petit, et puis…

Sa voix se brise. Elle retient un sanglot. L’enfant se précipite alors vers sa mère et l’entoure de ses bras, Arthur remet un petit sifflement douloureux et se couche auprès d’elle, le museau sur ses pieds.

  • Désolé d’avoir réveillé votre peine, dit Franz, je suis tellement maladroit parfois ! Les jours de fête sont difficiles à vivre quand il manque des gens autour de la table. J’en sais quelque chose aussi. Mais votre maman serait triste de vous sentir aussi mal, je pense…
  • Mamie est dans le ciel avec les anges et elle a dit au petit Jésus par quel nuage il devait passer pour descendre dans la crèche. Elle viendra nous faire un bisou à minuit quand on sera endormi, tu sais maman. Elle va pleurer aussi si elle voit des larmes sur ta joue !

La jeune femme essuie ses larmes. Elle couve son petit d’un regard plein de tendresse. Elle lui sourit, le serre dans ses bras et lui répond :

  • Tu as raison, mon poussin, Mamie serait fâchée que l’on pleure aujourd’hui ! je vais faire une jolie table et on va prendre le repas de Noël comme si elle était avec nous.
  • Vous êtes seuls tous les deux aujourd’hui, madame ? Demande Lina.
  • Appelez-moi Sophie je vous en prie. Oui, nous sommes notre seule famille, répond la jeune femme, les gens sont entre eux pour Noël, et je n’ai pas de frères et sœurs. Mais il y a eu un goûter de Noël à l’école la semaine dernière, où Louis a pu profiter de tous ses copains.
  • Ah c’est bien, et il y avait de la bûche ? demande Lina à Louis
  • Oh oui, j’en ai mangé trois fois ! mais elle n’était pas aussi bonne que les tuiles de Noël de maman.
  • Les « Tuiles de Noël » ? demande Franz. Je n’ai jamais entendu parler de ça auparavant ! Pourtant je croyais connaître toutes les pâtisseries du monde !
  • Elles sont là qui se reposent, il faut attendre qu’elles soient prêtes pour les toucher, répond l’enfant. Viens voir, mais fais attention de ne pas les réveiller !

Franz pose son fer à repasser et suit l’enfant vers le plan de travail de la cuisine où il lui montre plusieurs bouteilles de verre couchées à l’horizontale, où sont disposées des grosses pastilles de ce qui lui semble être du caramel en train de refroidir.

  • Si je les regarde, ça risque de les réveiller ? murmure Franz à l’oreille de Louis.
  • Je ne crois pas, chuchote l’enfant, mais il ne faut pas les toucher ! Mais regarde il y en a un petit peu, là, qui reste, dit-il en désignant à Franz un peu de l’appareil qui restait au fond de la jatte.

Sans attendre, il passe son doigt au fond de la préparation et le met sans la bouche de Franz. Celui-ci ouvre de grands yeux, surpris par le goût et le geste de l’enfant, puis en reprend une seconde fois sans attendre de permission.

  • Oh, alors toi, tu es encore plus gourmand que moi ! s’écrie Louis.

Lina et Sophie se lèvent et s’approchent à leur tour, le sourire aux lèvres.

  • Elles seront bientôt sèches, dit la jeune maman, et je pourrai vous en donner quelques-unes pour votre dessert de Noël. Ça me fera plaisir !
  • Je pense qu’il y a mieux à faire avec ces «tuiles de Noël maison » répond Franz. Vous allez venir tous les deux partager notre repas de Noël à la maison et on va en discuter. Je vous invite !
  • Oh, Chouette ! répond l’enfant, est-ce qu’il y aura des marrons ? J’aime bien les marrons !
  • Ne t’inquiète pas, il y a des marrons et une belle bûche aux marrons aussi. Je me demandais comment j’allais réussir à manger tout ça tout seul, tu vas bien m’aider ! répond Franz .

Le regard de Sophie va de l’un à l’autre. Elle reste silencieuse, émue de nouveau.

  • Ah mais je ne vais pas rater une fête pareille, s’exclame Lina. Je vais appeler maman pour lui dire que j’ai la grippe et que je ne peux venir à son repas, et on va prendre ce déjeuner tous les quatre ensemble. Pour une fois que je vais m’amuser au repas de Noël !
  • Mais je ne veux pas perturber vos habitudes familiales, répond Sophie un peu inquiète.
  • Les habitudes sont faites pour être bousculées réplique Franz d’un ton péremptoire. Allez mettre un manteau et venez avec nous. Notre maison est à deux pas de l’autre côté de la cathédrale. Vous n’aurez pas le temps d’avoir froid.
  • Ouais ! s’écrie l’enfant
  • Ouaff ! surenchérit Arthur.
  • Tu vois, il dit qu’il est prêt, traduit Louis.
  • Allons-y conclut Franz, c’est parti.

****

À suivre 

 

 

 

Journal : promenade en gris 

« Ce qui demeure des entreprises humaines, ce n’est pas ce qui sert, c’est ce qui émeut. » Le Corbusier 

   
    
   

Parfois ce qui a servi à aider nos ancêtres à vivre, est émouvant aussi, pour l’histoire humaine qui reste accrochée aux pierres. 

Promenade aux acqueducs de Bonnant, sous un temps gris de fin d’hiver. (Anciens acqueducs qui fournissaient en eau, la ville de Lugdunum).

Sous le soleil, les pierres laisseraient  éclater leurs nuances beiges et rousses, mais leur majesté n’a pas besoin de plus de lumière pour s’imposer. Il n’en reste que des bribes, mais chaque arche raconte les efforts des hommes qui l’ont conçue et bâtie. 

Et je reste là, à imaginer ce qu’était leur vie, peut-être au fond pas si différente de la mienne…

Photos et texte m.christine Grimard

Une image…une histoire : Lumières (Partie 5)

Khalil Gibran écrivait que l’amour était

« un mot de lumière, écrit par une main de lumière, sur une page de lumière ».

*

Photo d’un auteur inconnu

La vieille dame releva le menton et lui dit :

  • Alors ma petite, dites-moi ce qui vous a conduit dans notre vallée perdue, je veux tout savoir…

 Julia détaillait le visage de la vieille femme sans répondre. Elle avait fait un peu de morphopsychologie autrefois, et elle n’en avait retenu que les points positifs comme toujours, ce qui lui avait valu la plupart de ses déboires dans la vie. Le regard de cette femme était profondément humain, empreint de douceur, mais aussi pétillant de malice et d’intelligence. Son visage lunaire respirait la bonté et le calme ; c’était celui d’une personne sur qui l’on pouvait compter, quelqu’un qui ne trahirait jamais sa parole. Les petits plis autour des lèvres étaient la trace des sourires distribués et bien que ses dents soient peu nombreuses, ses incisives gardaient encore l’écartement que la tradition attribuait habituellement au bonheur. Julia se demandait si le bonheur avait vraiment traversé cette vie, la maison semblait si isolée au fond de cette vallée.

Ce qui la fascinait littéralement, était la profondeur de ce regard. Ses yeux immenses mangeaient la moitié de son visage, et effaçaient presque la bouche aux lèvres charnues généreuses. La vieille dame ne disait rien, se laissant détailler en silence puis sans plus de cérémonie se retourna et alla prendre une cafetière qui était posée sur le coin d’un fourneau, la déposa sur la table de bois, en disant :

  • Le café n’attendait que vous, et moi aussi. Vous ne me laisserez pas le prendre seule, pour une fois.

Elle attrapa trois tasses de porcelaine dans la vitrine de son buffet de bois sculpté et un sucrier, et les disposa devant ses invités et en regardant Julia dans les yeux, elle ajouta :

  • Ma maison est si isolée au fond de cette vallée que je ne vois pas grand monde par ici et même si le Bon Dieu m’a dotée des dents du bonheur, enfin pour celles qu’il me reste, je n’ai pas souvent l’occasion de montrer mon sourire aux voyageurs égarés en votre genre, ma petite. Vous me ferez bien ce petit plaisir ?

En guise de conclusion elle éclata de rire, devant l’air ébahi de Julia.

  • Ne vous inquiétez pas, ma petite, je n’ai pas l’intention de divulguer ainsi toutes vos pensées, bien qu’Erik serait très intéressé par le fait de les connaître, je pense !
  • Germaine ! Ne commencez pas vos tours, s’exclama l’intéressé. Vous allez faire fuir Julia de notre vallée avant même qu’elle n’ait eu le temps de se demander si elle voulait rester un peu !
  • Je ne savais pas si je désirais rester ou non, répliqua Julia, mais ces quelques minutes m’ont convaincu de le faire. J’ai toujours été curieuse, désirant découvrir le monde et les gens. C’est pourquoi j’ai pris la route, mais en quelques phrases, vous m’avez donné l’envie de vous connaître mieux, tous les deux. Et aussi de découvrir ce que cache cette vallée, ajouta-t-elle en regardant Germaine fixement.
  • Pour savoir ce que cache notre vallée, il vous faudrait plus de temps que ne vous en laisserait votre courte vie, mon enfant, répondit Germaine. Ce que cette région a fait de mieux au cours des siècles, est de garder le voile sur ses mystères…
  • Je relève ce défi, répliqua Julia sans réfléchir.

Elle regretta immédiatement sa dernière réplique devant l’immense sourire que Germaine et Erik échangèrent, comprenant qu’ils l’avaient amenée exactement à l’endroit où ils voulaient la voir arriver. Elle hocha la tête d’un air entendu et ajouta :

  • Il faudrait déjà que je trouve un hébergement, et je n’ai rien vu au village, ni auberge ni chambre d’hôte. Savez-vous où je pourrais poser mon sac pour quelques jours ?
  • Il n’y a aucune auberge au village ni dans les alentours. La dernière auberge de la région était un coupe-gorge au sens propre et le propriétaire a fini ses jours en prison. Ce n’était pas pour avoir vendu des plats avariés à ses clients, croyez-moi ! dit Germaine en s’esclaffant. Mais Erik a de la place chez lui, il me semble ! ajouta-t-elle en le fixant d’un air sévère.
  • Les dernières « chambres d’hôte » en service dans la région étaient celles que ma mère avait ouvertes avant sa mort. Mais la maison n’a pas été utilisée depuis des années et elle est à l’abandon. Je vis dans la bergerie attenante, si cela ne vous rebute pas. Le confort est spartiate mais la vue sur la vallée est magnifique…

Brida émit un aboiement joyeux qui fit éclater de rire Germaine :

  • Cette petite a beaucoup de bon sens et un instinct très sûr, dit-elle. Si elle approuve, vous ne pouvez que la suivre, ma chère !
  • Je m’en remets très souvent à son avis. Elle est souvent plus intuitive que moi, répondit Julia. Si vous nous acceptez toutes les deux, poursuivit-elle en se tournant vers Erik, je vous promets que nous ne vous perturberons pas longtemps. Brida est très silencieuse et je ne voyage qu’avec ce sac…
  • Je ne crains pas d’être « perturbé » s’empressa de répondre Erik, à vrai dire, je serais ravi que vous secouiez un peu mes habitudes de solitaire, et Pirus ne me pardonnerait pas de vous laisser partir !

Le chien acquiesça d’un aboiement autoritaire et vint s’asseoir aux côtés de Brida.

  • Je crois que tout est dit, conclut Germaine en découvrant son sourire si particulier. Allons, je vous offre un peu de café avant que vous montiez à la bergerie. Asseyez-vous.

Julia pris place à côté de la vielle dame, admirant ses mains burinées qui ne tremblaient pas en remplissant les tasses. Elles devaient avoir connu bien des travaux, ces mains fines et ridées. Elle se demanda comment seraient les siennes dans quelques années.

  • Le temps ne fait rien à l’affaire, murmura Germaine en lui faisant un clin d’œil, c’est ce que nous faisons de lui qui compte. Et vous, ma petite, vous avez encore tant à faire, que ces belles mains blanches et fines n’ont pas fini de servir …

Julia hocha la tête, et plongea le nez dans sa tasse. Cette femme étonnante l’intriguait plus qu’elle ne voulait se l’avouer, et dans toutes ses pérégrinations, elle n’avait jamais rencontré quelqu’un comme elle. Elle était sûre de ne pas être au bout de ses surprises, et elle bénissait le ciel qui avait conduit ses pas jusqu’à ce village. Elle avait envie de profiter un peu de la tranquillité de ce pays, elle qui n’avait jamais eu envie de poser son sac depuis que…

  • Un jour, on comprend qu’il est inutile de se fuir, mon enfant, puisque c’est encore nous que nous retrouvons au bout du chemin. Et ce jour-là, il est bon de ne pas être seul pour affronter sa propre vérité, murmura Germaine en la fixant.
  • Vous avez sans doute raison, répondit Julia en baissant les yeux.
  • Chacun de nous a besoin de l’autre et peut lui donner ce dont il a besoin en retour. Dans ce pays au climat si rude, les hommes l’avaient compris autrefois. Aujourd’hui, seules quelques âmes ont gardé leur bon sens. Je crois que vous pourriez en faire partie et nous apporter un peu de votre sève. Je crois que vous êtes plus forte que vous ne le pensez et il faudra beaucoup d’énergie pour que cette lande refleurisse…
  • Allons, Germaine, l’interrompit Erik. Julia est seulement de passage, elle ne connait pas ce pays et vous allez l’effrayer !
  • Cette petite a plus de courage que vous ne pouvez même l’imaginer mon cher ! Elle est moins fragile qu’elle en a l’air. Cependant, elle est fatiguée par sa longue marche, et moi aussi. Allez, mes enfants, je vous libère, que cette petite puisse s’installer correctement avant la nuit. Je compte sur vous pour venir me rendre une petite visite de loin en loin et je serai ravie de vous expliquer ma terre. Il semble que cela vous intéresse puisque vous avez décidé d’y poser votre sac…

Julia sourit en hochant la tête sans rien ajouter, elle prit Germaine dans ses bras et déposa un baiser sur chacune de ses joues. La vieille dame en rougit de plaisir, fermant les yeux pour tenter de cacher la grosse larme qui perlait au coin de ses paupières.

  • A très bientôt Germaine, et merci pour tout… dit enfin Julia en reprenant son sac.

Erik lui tint la porte et ils traversèrent la cour en silence. Lorsqu’ils s’engagèrent sur le chemin de sa bergerie, ils entendirent Germaine chantonner en patois. Il dit doucement :

  • Elle vous aime bien, je crois.
  • C’est une femme étonnante, répondit Julia sur le même ton.
  • Plus encore que vous ne pouvez le croire, vous verrez, ajouta Erik.
  • Comme ce pays, et les hommes qui y vivent il me semble, dit Julia.

Il se contenta de sourire et siffla Pirus qui était en arrêt dans un fourré en disant :

  • Dépêchons-nous, j’aimerais vous installer confortablement avant que la nuit tombe.

–> A suivre <–

Une image… Une histoire: La Bohème

 » La Bohème »

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Quand Sarah avait vu la photo de cette petite maison sur le journal, elle avait eu le coup de foudre, pour elle.
Elle s’était tout de suite projetée dans ses murs, se voyait repeindre les volets en bleu pervenche, arroser la glycine qui barrait la façade, accueillir ses amis les soirs d’été. Elle avait appelé l’agent immobilier dans une sorte d’urgence et les transactions avaient été accomplies sans qu’elle se préoccupât le moins du monde de l’état dans lequel elles laisseraient ses finances.
Elle avait envie de revenir dans cette région qui avait bercé son enfance, contre l’avis de toute sa famille, qui pensait que l’avenir était ailleurs.
Elle était seule, désormais, et loin de tous, elle se donnerait un nouveau départ.
Elle fut agréablement surprise en arrivant dans le village, par l’accueil de ses nouveaux voisins. Alors qu’elle s’attendait à être traitée comme une étrangère, les villageois lui facilitèrent la tâche. Il est vrai que lorsqu’ils avaient vu débarquer son camion de déménagement, les volets s’étaient ostensiblement fermés. La chaleur de juin en était peut-être la cause, mais Sarah avait pris cela pour la marque de leur désapprobation pour son arrivée.
Le lendemain, pourtant quand elle fit ses courses dans le village, l’accueil fut différent. La boulangère lui posa mille questions sur les raisons de sa venue, et les réponses eurent l’air de satisfaire les commères qui étaient là. La curiosité fit le reste, et probablement aussi l’éclat de son sourire et la note d’humanité qui vibrait en permanence dans son regard bleu. Il ne fallut que quelques jours pour qu’elle soit acceptée.
La saveur de ses tartes fit le reste et bientôt, elle ne manqua pas de bras pour l’aider à rafraîchir sa petite maison.
Lors de la fête du village, elle expliqua à ses nouveaux voisins, qu’elle avait tenu un salon de thé où l’on venait de toute la région, pour déguster ses gâteaux. Cette information fit le tour du village aussi vite qu’une traînée de poudre, et la rumeur qu’elle allait bientôt ouvrir un nouveau restaurant, lui revint aux oreilles, la semaine suivante.
Elle eut beau tenter de démentir, les gens ne lui parlaient plus que de cela, la remerciant de redonner vie au village en ouvrant un lieu de rencontre où chacun pourrait venir passer un moment agréable. Sa réputation de pâtissière hors pair s’était propagée jusqu’aux villages voisins, et elle voyait arriver des curieux qui lui demandaient la date de l’ouverture de son restaurant.
Après quelques semaines, Sarah se rendit à l’évidence. Il fallait qu’elle se décide. Ce lieu, elle ne l’avait pas choisi au hasard, c’est la maison elle-même qui l’avait choisie. On n’échappe pas à son destin .
Elle descendit à la cave et se décida à ouvrir ces cartons qu’elle avait soigneusement bloqués au fond de la pièce, derrière un amoncellement d’objets bons pour la casse.
En ouvrant le carton, l’odeur qui s’en échappa lui rappela immédiatement cette cuisine étrangère qu’elle avait laissée derrière elle, et les yeux de Xavier, dont le dernier regard la glaçait encore. Le cadre enluminé où son diplôme de « Meilleur ouvrier de France » étalait ses lettres tricolores, fut le premier à revoir la lumière du jour, puis ses ustensiles rutilants d’inutilité, puis ses livres de recettes…
Quelques heures plus tard, elle avait reconstitué son laboratoire. Il était inutile de nier plus longtemps ce qu’elle était, elle recommencerait, seule et différemment, mais elle recommencerait.

La semaine suivante, avec l’aide de ses nouveaux amis, la carte fut opérationnelle. Elle se contenterait d’un « salon de thé » pour commencer, la pâtisserie étant ce qu’elle préférait inventer. Et puis on verrait bien …

Quant au nom qu’elle donna à sa maison: « La bohème » s’imposa tout naturellement, puisque c’était ce qu’elle vivait depuis toujours, sans que ses origines gitanes n’en fussent responsables.

Ce qu’elle souhaitait sans l’avoir jamais avoué, s’accomplirait peut-être dans ce lieu qui lui était prédestiné: que toutes les bohèmes du monde se rencontrent autour de son sourire sucré et partagent avec elle, un peu de plaisir au goût de miel…