Vases communicants de janvier : Grandir

Comme je le fais chaque mois, je poste de nouveau mon texte écrit pour l’échange des vases communicants de janvier partagé avec Dominique Hasselmann. Je le remercie chaleureusement d’avoir initié cet échange et du plaisir qui fut le mien d’écrire sur ces souvenirs d’enfance.

 

**dh

Grandir !

J’aimerais grandir plus vite, le temps de l’enfance est trop long.

Si j’étais grand je ferais tout ce que fait mon père, je serais libre, je serais…

Je serais quoi, je serai qui plus tard ? Quelqu’un d’important, quelqu’un qui compte pour les autres et sur qui les autres peuvent compter ? Quelqu’un de bien ? Quelqu’un qui laissera sa trace parmi les autres sillons ?

Je ne veux pas y penser, l’avenir c’est pour les grands. Moi, j’ai le temps.

Quand on est petit, le temps est long, l’espace est immense. Plus on grandit plus le monde se rapetisse, la table est de moins en moins haute, les jours sont de plus en plus courts. Ma grand-mère dit que son temps est passé si vite, et pourtant le mien passe si lentement.

En attendant, je cours, je vole, les papillons sont mes amis. On me dit que je n’aurai jamais plus le temps de rêver quand je serai grand, que je n’aurai jamais plus le temps de vivre. On me dit qu’il faudra être sérieux, on me dit que je dois apprendre à être un homme, et qu’un homme c’est solide !

Je ne suis pas sûr d’avoir envie d’être un homme, solide et sérieux comme mon père, dur comme mon grand-père…

Je veux grandir, mais j’aimerais aussi rester petit longtemps. J’aimerais que maman soit là pour moi jusqu’à la fin des temps, qu’elle me serre dans ses bras le soir et qu’elle me raconte des histoires de chevaliers et de fées. Je sais bien que les fées n’existent pas, je sais qu’il faudra grandir et oublier toutes ces histoires ridicules. Les merveilles qui volent sous mes paupières avant de m’endormir n’existent pas. Il faudra que je devienne intelligent comme mon père, sage comme ma mère, il faudra que j’élève à mon tour des enfants, il faudra que je sois grand et fort.

Je serai mari, amant aimant, père, grand-père peut-être. On pourra toujours compter sur moi. On m’admirera, on me demandera mon avis et on le suivra.

Et moi, dans tout ça, où serai-je caché ? Aurai-je encore le droit de me tromper, de pleurer ? Aurai-je le choix de mes faiblesses ? Saurai-je aimer et serai-je aimé ?

Grandir, il le faut. Je n’ai pas le choix. Je ne suis pas sûr d’en avoir envie.

C’est si bon de courir dans ce pré, en poursuivant les papillons, jusqu’à maman qui me tend les bras.

C’est si bon d’être petit, encore un peu…

texte : Marie-Christine Grimard

photo : Jules Hasselmann

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Vases communicants de janvier : Grandir (2/2)

« Tiers Livre de F. Bon et Scriptopolis  sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement…

Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. »

Sur le blog : Le rendez-vous des vases communicants, tenu désormais par Marie-Noëlle Bertrand vous retrouverez la liste des échanges de ce mois

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Je remercie pour sa présence une nouvelle fois sur cette page Dominique Hasselmann, qui anime le blog « Métronomiques », où vous pourrez découvrir ce qu’il partage.

J’ai pris un grand plaisir à réaliser ce nouvel échange avec lui et je le remercie chaleureusement de m’avoir proposé cet échange à partir de l’idée de « grandir » illustrée par des photographies de nos enfances.

Si vous souhaitez lire mon texte, rendez-vous sur son blog, où il me fait le grand plaisir de me recevoir.

Je vous laisse juger du résultat, et vous souhaite une navigation agréable entre les lignes et les textes de ce mois-ci.

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octo2015-018

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On aurait pu croire que tu venais de sauter par la fenêtre ouverte et centrale de la grande maison, ton chapeau t’ayant servi de parachute. Tu avais atterri sans encombre et tu te portais comme un charme. L’air était clément, le soleil marquait sa présence paradoxale par les ombres diverses dont il parsemait la scène.

Tu avais l’air contente puisque la vie était un horizon maritime – ta coiffe ressemblait à un petit navire – et tu ne voyais aucun obstacle se profiler devant le cours paisible des jours. C’était sans doute pendant les vacances scolaires, la parenthèse exquise que tous les gouvernements veulent sans cesse réduire, alors que la vie devrait être vacance perpétuelle.

Grandir n’était pas ta préoccupation : à quoi bon ressembler à ces géants affairés, à ces robots stressés, à ces pantins dénués de tous sentiments ? Ils pouvaient regarder les choses de haut, mais jamais ils n’observaient une coccinelle ou une libellule voler sans bruit, faisant la nique aux hélicoptères amenant les gros PDG jusque sur le toit du casino de la plage.

L’enfance n’était pas seulement une question de taille mais d’émerveillement : on voudrait te la retirer plus tard, comme si elle n’avait jamais existé, l’enlever de ta mémoire pour la jeter aux oubliettes. Tu aimais la simplicité du matin, du midi, du soir, de la nuit et leur recommencement au goût d’éternité.

Tu étais habillée simplement, tes socquettes empêchaient le sable de venir te chatouiller, tu attendais sans doute un compagnon de jeu (ils n’étaient pas interdits). Au loin, l’océan couleur prune scintillait, un voilier tout blanc se hâtait lentement vers une destination inconnue.

Souvent tu entendais cette phrase : « Tu verras, quand tu seras grande… » qui sonnait comme une mise en garde ou l’annonce de la fin du « vert paradis » dans lequel tu avais la chance d’évoluer sans en être réellement consciente. Mais c’était déjà comme un reproche, du style : « Tout cela ne durera pas, il faudra ouvrir les yeux sur la réalité ! »

Pourtant, elle était bien là, l’existence : le plaisir du petit déjeuner, des châteaux de sable, du bain avec l’affrontement des premières vagues qui te paraissaient gigantesques, le retour à la table du déjeuner avec tes parents, la sieste puis l’océan de nouveau, le tube orange de crème solaire Nivea, la serviette de bain et ce petit livre illustré (« Martine à la plage » ?), le vent qui caresse, les bras comme oreiller pour la tête.

Le soir, tu te retrouvais seule dans ta chambre avec cette petite lampe, tu avais déposé ton chapeau sur le coin de la chaise près de ton lit, tu reprenais un autre livre et puis tu t’endormais. Tu rêvais qu’un jour tu deviendrais obligatoirement une adulte, comme tout le monde, et que le téléphone sonnerait alors dans ton bureau ou ton cabinet de travail.

Mais tu avais gardé précieusement, sur un petit papier quadrillé, le numéro téléphonique de la grande maison de Vendée où tu pourrais t’appeler toi-même des années plus tard, abolissant ainsi les frontières du temps.

 

texte : Dominique Hasselmann

photo : Marcel Mailland

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