Photo du jour : jour de neige 

« Ce que je préférerais, c’est d’aimer la terre

comme l’aime la lune

et de n’effleurer sa beauté que des yeux. »

Nietzsche

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photo M.Christine Grimard

Elle est arrivée au petit matin.

Elle a laissé des traces au bord des chemins, sur les toits, dans les caniveaux, sur les sentiers abandonnés.

Elle a saupoudré mon chemin d’un nuage de sucre glace, sans bruit, l’air de rien.

Le vent glacial l’a portée à grand renfort de tourbillons mordants, piquants, givrants.

J’ai fait mine de l’ignorer et suis partie travailler comme si rien ne s’était produit. J’ai roulé plus doucement, cependant, histoire de ne pas lui donner de raison de m’envoyer par le fond…

Toute la journée, je n’ai pas eu le temps de regarder par la fenêtre si elle dansait dans les nuages.

Et puis, ce soir, en rentrant chez moi, elle est venue me secouer ses flocons sous le nez, avec un grand sourire glacial, à grands renforts de giboulées, averses à verse, et je n’ai plus pu l’ignorer. Je suis sûre qu’elle va demander de l’aide au vent nocturne pour que demain matin, ma voiture soit transformée en stalagmite glacée…

Première offensive de l’hiver…

Difficile de partir travailler au petit jour, ou plutôt dans l’aube noire et glacée, quand il fait si bon au chaud sous la couette.

Alors, penser au chocolat chaud que l’on prendra au coin du feu en rentrant en fin d’après midi. Après tout, l’hiver aussi a ses petits plaisirs…

*

Une image…une histoire: Glace

Milan Ljumovic

Photo Milan Ljumovic

Dans quelques jours, la glace reviendrait enserrant le paysage dans ses griffes.

Depuis l’enfance, ce lac marquait sa vie, saison après saison. Les plaisirs suivaient les caprices du temps. Des joies de la baignade à celles du patinage, du plaisir d’admirer les échassiers qui passaient quelques jours dans la région, ou les canards qui s’offusquaient de leur présence dans leur fief, chaque jour apportait son lot de surprise.

Elle aimait cette région, plus que tout, plus qu’elle-même. Elle l’avait quittée lorsque la vie l’avait contrainte à rejoindre la ville, mais dès qu’elle avait pu choisir, elle était revenue. Rien ne pouvait la consoler d’avoir perdu son paysage. Même Paul n’avait pas insisté, et il avait fait l’effort de la suivre jusqu’ici. Il avait même appris à aimer ce coin, ses brumes et ses marécages. Avec le temps, il avait su tirer parti de cette terre humide, où les mousses prenaient l’ascendant sur tout le reste. Mais l’hiver, il se repliait dans un mutisme pesant, dont elle ne savait pas comment l’extraire. Elle avait fini par lui demander d’aller passer ses hivers au soleil, en la laissant seule ici, préférant le sentir heureux même sans elle, ailleurs.

Chaque fois qu’il revenait, c’était une nouvelle découverte. Ils avaient changé chacun de leur côté, et cela nourrissait leur amour. Il rapportait des images de tous les pays de soleil qu’il avait visités, elle lui montrait celle de son hiver immobile. Chacun absorbant l’envie de l’autre en complément de la sienne.

Ce matin-là, il était rentré plus vite que les autres années, le printemps n’avait pas amorcé son retour. Après quelques jours et chaleur relative, l’hiver était revenu plus agressif, habillé de blizzard. Paul dormait, elle le laissa se reposer. Elle ne savait pas d’où il revenait mais à voir sa mine, le voyage avait dû être long. Elle sortit dans la brume de l’aube, pour voir les reflets du jour naissant sur la glace de l’étang. Les oiseaux ne bougeaient plus, perchés sur une patte pour réduire la déperdition de chaleur. On aurait dit un tableau silencieux. Cette image, elle l’avait vue des centaines de fois, et elle l’aimait, la rassurait d’habitude. Aujourd’hui, elle n’arrivait pas à la trouver belle, ce silence lui pesait, ce froid l’oppressait. Elle prit un seul cliché puis se retourna vers la maison, sentant un regard sur elle. Paul se tenait sous la véranda, emmitouflé dans une couverture. Ce n’était pas son genre d’être frileux. Elle prit le temps de détailler son visage qu’elle avait mal vu la veille à la lumière de la lampe. Il avait maigri, il lui semblait pâle et le sourire qui ne quittait pas son regard lui semblait éteint.
Elle reprit le sentier de la maison à pas lents, ne voulant pas précipiter ses pensées. Elle s’inquiétait probablement pour rien. C’était juste une impression. Elle était restée seule trop longtemps, et puis ce froid la fatiguait.
En s’approchant de lui, elle remarqua que ses lèvres tremblaient. Il resserra la couverture autour de des épaules, lui sourit et dit :
« Je ne suis plus habitué à la glace, j’ai dû rester trop longtemps au soleil. Je préfère rentrer, j’attendrai qu’elle fonde au coin du feu ! »
Elle lui sourit à son tour, mais les mots se figèrent sur ses lèvres quand elle vit à quel point ses mains tremblaient.
Elle le regarda fixement, une interrogation muette au fond des yeux. Il ne soutint pas son regard, ce qu’il n’avait jamais fait jusque-là.
Elle posa la main sur son bras pour le forcer à la regarder, mais il se détourna et fit mine de rentrer.
Avant de franchir le seuil, il fut pris d’une quinte de toux. Elle resta en arrière, attendant qu’il se calme, une main sur son bras. La toux fut si forte qu’il eut un haut-le -cœur, puis il se reprit et rentra brusquement dans la maison.
Elle le regarda se diriger vers la cheminée et secoua ses bottes avant de le suivre.

Son regard resta figé sur la fine couche de neige qui avait recouvert le seuil de la véranda.
Il est des jours qui restent gravés sur votre peau et celui-ci lui laisserait une cicatrice indélébile.
Juste devant le seuil, sur la blancheur de la neige, brillaient deux gouttes de sang.