Vases communicants : Des visages dans la foule (1/2)

Voici le texte que j’avais échangé avec Dominique Hasselmann dans le cadre de la série des Vases Communicants du mois de juin. Il était inspiré d’une de ses photos originales pleine de mystère et propice à faire flamber l’imagination et je le remercie pour ce choix.

J’espère que ceux qui ne l’avaient pas vu à cette occasion, y trouveront du plaisir…

 

Fenêtre sur mur_DH

Photo Dominique Hasselmann

Chaque matin en partant prendre mon bus et chaque soir en rentrant, je passais devant ce mur. Depuis qu’ils avaient ravalé la façade, les fenêtres semblaient plus sombres et derrière les grilles semblaient se cacher de mystérieux secrets. Je jetais un coup d’œil machinal en passant, mais jamais je n’apercevais le moindre être vivant à l’intérieur quelle que fut l’heure de mon passage. Un soir où ma curiosité se fit insistante, je collai mon visage aux grilles pour en savoir un peu plus, mais ne vis que l’ombre de branchages se balancer de l’autre côté de ce qui semblait être la porte d’un patio. Il n’y avait âme qui vive. Malgré moi, cet immeuble désert m’intriguait, avec sa porte barrée de grilles dorées à l’or fin et son air grand bourgeois. Les commerçants du quartier ne pouvaient pas m’en dire plus et il n’y avait aucune inscription pour me mettre sur la voie.

Le quartier était très peuplé, il y avait toujours foule dans la rue aux heures de pointe, mais jamais personne ne pénétrait dans cet immeuble. Même les SDF semblaient l’éviter. Plusieurs fois j’avais vu l’un d’eux tenter de s’installer sous les fenêtres, mais ils n’y restaient jamais longtemps. Le dernier en date, un homme sans âge accompagné d’un chien massif, n’était resté qu’une dizaine de minutes alors que j’attendais mon bus. Son chien ayant flairé la grille du soupirail, se mit à grogner, crocs retroussés, jusqu’à ce que l’homme récupère ses affaires, se lève et disparaisse au coin de la rue.

Un matin, une photo apparût au beau milieu du mur fraîchement ravalé. Je restais en arrêt devant ce paysage exotique où quelques cocotiers se dressaient fièrement au milieu d’une jungle luxuriante dominée par un volcan accrochant quelques nuages tropicaux. On aurait dit une de ces publicités pour des voyages clé en main à l’autre bout du monde à des prix défiant toute concurrence. Malgré moi, j’étais fascinée par ce paysage et je crois que s’il y avait eu une adresse d’agence de voyage sur le panneau, j’y serais allée sans délais.

Le lendemain, quelqu’un avait ajouté son portrait à côté du paysage. Une femme blonde aux yeux turquoise, souriant de toutes ses dents. Elle avait l’air heureux, comme si elle était partie là-bas et y avait trouvé son paradis. Je me pris à l’envier…

Les jours suivants, d’autres portraits vinrent rejoindre le premier jusqu’à former une couronne de sourires tout autour de la photographie d’origine. Je les examinais attentivement, chaque jour un nouveau visage radieux se posait à côté du précédent. Même ceux qui ne souriaient pas, avaient dans les yeux, un reflet lointain comme si ce monde ne les intéressait plus. Ces visages m’attiraient plus que je ne saurais le dire. Cette humanité heureuse fédérée autour d’une terre vierge, vivant en harmonie, sans guerre, sans famine, sans froid, sans épidémie, dans un lieu paradisiaque où chacun respectait l’autre et la terre qui l’hébergeait…

Je savais bien que tout ceci n’existait pas, que cette publicité d’un nouveau genre était probablement un attrape-nigaud de plus, mais je ne pouvais m’empêcher de rêver chaque matin et attendant mon bus. Quarante-cinq jours et quarante-cinq portraits plus tard, je n’y tins plus et ce matin-là, je collai mon portrait parmi les autres tout en bas de la jungle verdoyante entre les deux cocotiers. Mon visage si pâle, encadré d’un casque de cheveux noirs de jais et mon air égaré contrastaient avec tous les autres sourires, mais une fois la photo mise en place, je me sentis soulagée. Ce soir-là, lorsque je passai devant la porte cochère de l’immeuble, celle-ci s’ouvrit brutalement. Je m’arrêtais attendant à voir sortir quelqu’un, mais il n’y avait personne. C’était comme si l’immeuble lui-même m’invitait à entrer. Je passais la tête par l’ouverture et ne vis rien qu’autre qu’un grand hall vide où l’on diffusait un air de violoncelle lancinant, presque hypnotique. Je reculai un peu effrayée, ma timidité habituelle m’interdisant de pénétrer dans ce hall inconnu. Le même manège se reproduisit chaque soir pendant toute une semaine, sans que je ne me décide à entrer. La porte me claquait rageusement au nez chaque fois que je renonçais. J’avais l’impression de la décevoir de plus en plus, et pourtant je voulais savoir ce qui se cachait derrière ces grilles.

Aujourd’hui, c’est mon anniversaire, personne ne me le fêtera une fois de plus. Peu importe. C’est le moment de tourner enfin cette page et de prendre ma vie en main. Ce matin, je passerai cette porte cochère, et on verra bien où cela me mènera, sur cette île si c’en est une ou ailleurs. Si je devais donner un nom à ce pays je l’appellerais bien « Océania ».

C’est un beau nom, évocateur de soleil et de paix. Un pays où il fera bon vivre…

Photo Dominique Hasselmann

Texte M. Christine Grimard

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Vases Communicants de juin : Des visages dans la foule (2/2)

« Tiers Livre de F. Bon et Scriptopolis  sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement…

Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. »

Sur le blog : Le rendez-vous des vases communicants , Angèle Casanova à qui Brigitte Célérier a transmis le flambeau, centralise la liste des échanges. La liste des Vases communicants du mois de juin 2015 est accessible .

Je remercie pour sa présence sur cette page Dominique Hasselmann, que je reçois pour la seconde fois avec plaisir, le suivant quotidiennement sur son blog  Métronomiques où vous pourrez découvrir ce qu’il partage…

Si vous souhaitez lire mon texte, il me fait l’honneur de me recevoir sur sa page de «Métronomiques».

L’échange de textes est inspiré de photos illustrant selon son souhait le thème de « Visages dans la Foule », je vous laisse juger du résultat.

Il a laissé voguer ses mots sur une de mes photos, celle de la foule sur les pontons de départ du Vendée-Globe, course autour du monde partant tous les quatre ans, de Port-Olonna en Vendée,  et je vous laisse le plaisir de découvrir comment…

Je souhaite à tous une navigation agréable entre les lignes et les textes de ce mois-ci.

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(cliquer pour agrandir)

Il m’avait dit que je la trouverais facilement, elle devait m’attendre sur le port, elle porterait un blouson bleu et une jupe grise. En suivant les panneaux indicateurs, je me dirigeai vers le lieu de notre rencontre. Un instant, je m’arrêtai devant la vitrine d’une librairie où paradait le dernier Musso et je pensais à la dictature éditoriale. Dans le reflet de la vitre, j’aperçus un type en polo noir et jean : je fis mine de prendre en photo l’étalage et je zoomais sur lui. Ses lunettes de soleil portaient le sigle Police.

Arrivé près des bateaux qui étaient amarrés sagement et comme escortés du cliquetis de leurs pendeloques et autres « brins » qui les maintenaient à quai, je me dis que j’aurais du mal à retrouver, dans cette foule qui ressemblait à une houle, la fille avec laquelle j’avais rendez-vous.

Il fallait que je me fraie un chemin parmi tous ces touristes ou amateurs de « gréements »  qui baguenaudaient ici et là, prenaient leur temps, discutaient avec des amis de rencontre. On aurait cru voir défiler une manifestation, mais sans banderoles, ni porte-voix, ni revendications.

Je savais que le pseudo de ma « correspondante » était Hermione, mais je n’allais pas le hurler, comme ça, au milieu des gens qui se croisaient, se bousculaient, allaient dans un sens ou dans l’autre, comme une « marée humaine » qui aurait juste manqué d’une plage.

J’essayai de lui téléphoner mais le réseau était saturé : chacun devait envoyer des SMS et des MMS de cette journée pour montrer et prouver sa présence. Les embarcations, bercées par l’eau pacifique, servaient de décor aux innombrables selfies.

Alors que je commençai à désespérer de la retrouver, j’entendis soudain derrière moi une voix charmante qui disait :

– Vous êtes bien Louis, n’est-ce pas ?

– En effet, dis-je, et vous, je pense que vous vous appelez Hermione !

– Exact !

– Alors, c’est parfait, mais comment avez-vous fait pour me trouver ?

– Oh, vous savez, on est bien organisés… Je crois qu’on vous a collé une puce GPS dans votre K-Way, alors, après, il me suffisait de suivre votre déplacement sur mon écran d’iPhone.

– C’est chouette, la technique, si on allait prendre un verre ?

Nous nous dirigeâmes vers l’inévitable Café du port (celui de la Poste avait disparu depuis quelques années), nous nous assîmes l’un en face de l’autre. Elle commanda une Affligem, je choisis une Leffe. Les bières sont un peu le champagne du pauvre.

Son visage était encadré de courts cheveux blonds et elle avait des yeux aux couleurs changeantes : entre bleu, vert et gris. Ses mains fines devaient taper très vite sur un clavier d’ordi. Elle alluma une cigarette, j’aspirais sa fumée avec plaisir.

– Alors, voilà, ce que nous avons prévu doit être reporté…

– Mince alors, mais à quand ?

– Sans doute plusieurs mois.

– Et pour quelles raisons ? Il me semblait que tout marchait comme sur des roulettes…

– Un soupçon, une situation pas normale : on pense qu’on a été infiltrés.

– Mais ils sont au courant de notre projet ?

– Difficile à dire : j’ai choisi ce café car il n’y a aucune caméra de surveillance mais nous ne devons absolument pas dire quoi que ce soit de précis. En fait, c’est comme un sentiment, une prémonition, une sensation bizarre.

– De toute façon, rien ne presse !

– Oui, cela nous permettra de peaufiner le programme.

Après ces quelques échanges, nous nous séparâmes. Il faudrait sans doute que j’attende maintenant plusieurs mois avant de revoir Hermione. Elle s’était levée et traversait la salle d’une démarche souveraine : je pensais à un voilier qui part vers New York, elle avait mis les voiles, le vent serait élégant durant sa traversée.

Je fendis à nouveau les attroupements, je me dirigeai vers la gare, mon train vers Paris démarrait à 15 heures 12. J’aperçus de nouveau le type aux lunettes noires (sans doute un débutant) qui l’attendait lui aussi, un peu plus loin sur ce quai finalement moins portuaire.

texte : Dominique Hasselmann

photo : Marie-Christine Grimard