Atelier d’été de François Bon : Un fragment de monde

Ce petit texte fut écrit en réponse à la demande de François Bon, pour son septième atelier d’écriture de l’été.

***

 

Un petit fragment de monde.

Il l’attendait mais comme d’habitude elle devait encore se disperser aux quatre vents. Il avait choisi cette terrasse ensoleillée parce qu’il aimait voir la vie couler devant ses yeux. La vie des autres. Il pouvait les imaginer, inventer leur monde, choisir leur destin. Cela lui donnait l’impression d’être tout puissant, de décider…

La serveuse lui apporta le diabolo-menthe commandé.

Le verre posé devant lui, exhalait ses gouttelettes de fraicheur dans l’atmosphère surchauffée de ce début d’après-midi. Une goutte plus grosse que les autres s’attardait au bord du verre. Les reflets du soleil scintillaient à la surface de la sphère, et c’était tout un monde qui brillait devant ses yeux. Un arc-en-ciel miniature étirait ses ailes, valsant dans le soleil. Il s’approcha, fasciné par cette image éphémère. Il suffirait que la bulle éclate et tout disparaîtrait. En attendant, il voulait retenir le temps, faire durer la magie de l’instant. Il était tout près, sentant les bulles éclater en gerbe sous son nez. Il crut les voir, tout au fond de ce diamant, vibrer puis danser. Ou peut-être les avait-il imaginées. Deux fées minuscules dansaient en se tenant les mains, et en riant, la tête renversée vers le ciel. Elles riaient, riaient. Puis l’une d’elle, le regarda et en souriant, lui fit un geste de la main…

Une seconde après, la bulle éclata…

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Photo du jour: Averse d’Or.

Une fin d’après-midi qui hésite entre la pluie et le soleil, et voilà que la fenêtre de ma chambre est constellée de gouttelettes.
Derrière la vitre, je regarde l’ombre des nuages, aussi morose que ce printemps qui se cache sous son écharpe grise. La barrière de mon balcon vire au vert de gris.

Soudain, un faible rayon de lumière traverse les nuées. Il serpente, l’air de rien, pour ne pas se faire remarquer, et se pose délicatement sur le sommet des pins.

Le vent se lève et écarte les nuages, et mon balcon est brusquement inondé de lumière.
L’atmosphère change brutalement, soudain joyeuse, tandis que le soleil transforme ces gouttelettes en paillettes d’or.

L’instant magique ne durera que quelques minutes et les fées regagneront leur cachette, sans se douter que j’ai réussi capturer leur reflet sur cette photo.
Ne leur dites rien ….

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Photo M. Christine Grimard

Elle et moi (Partie 12)

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En arrivant chez moi, je posai mon précieux cadeau sur le guéridon, n’osant pas l’ouvrir, comme on hésite à sortir marcher sous la pluie.

Etait-ce la crainte de refermer la porte derrière elle définitivement, ou était-ce pour garder le plus longtemps possible, le plaisir de l’attente de la revoir ?

Je ne pouvais détacher mes yeux de ce carton, mais je ne me décidais pas à y toucher. Finalement, je me persuadais qu’il était préférable d’attendre la nuit, lorsque la vie serait calmée, et que nous serons en tête à tête, Elle et moi, dans le silence de l’obscurité, pour échanger ces derniers instants de connivence.

Je n’avais pas envie de lui dire au revoir, j’avais envie de la porter en moi définitivement, comme un des trésors de ma vie.

Il fallait que je m’occupe en attendant que les déménageurs m’apportent le lit clos, pour éviter de penser à tous les évènements de la journée, pour éviter de m’effondrer. Je réalisais qu’il n’allait pas trouver sa place dans mon minuscule appartement dans son état actuel. Il fallait que je l’accueille à sa juste place, et à moins de pousser les murs…

Je tournais sur moi-même, inspectant tous les recoins de la pièce, lorsqu’un rayon de soleil entra par la fenêtre, et se posa contre le mur de ma chambre, sur le bureau. Cet éclairage doré me donna la solution, il serait si bon d’être couchée dans le cocon de ce lit et de laisser les rayons du couchant venir caresser mes jambes de leur douce chaleur. Je me voyais déjà éblouie par le contre-jour, savourant un peu de musique, avec un bon livre, ou un chocolat chaud.

Je déménageai mon bureau dans la chambre, fit place nette sur les murs, repoussai le canapé dans l’autre partie de la pièce, près de l’entrée. Je regardai la nouvelle configuration de ma pièce principale, lorsque les déménageurs arrivèrent. Ils n’avaient pas fait l’effort de démonter le corps principal du meuble, et eurent toutes les peines du monde à le faire entrer dans la pièce. Finalement, c’est par la porte-fenêtre qu’ils réussirent. Le bois craquait sous leurs efforts, semblant les réprimander de le traiter de la sorte. Je leur indiquai le mur que j’avais choisi pour l’adosser. Une fois en place, il était si monumental, qu’on avait l’impression qu’il y avait une pièce supplémentaire dans mon appartement. J’imaginais déjà les instants de plaisir passés à l’avenir, dans cette pièce secrète, comme on savoure un parfum d’enfance, comme on croise le souvenir d’un instant de douceur.

J’en étais encore à l’admirer, quand son fils arriva, avec l’air hostile qui le caractérisait. Il détailla mon appartement minuscule avec un mépris évident, mais je ne m’en formalisais pas, le monde matériel ne faisant pas partie de mes priorités. Seules les objets porteurs d’âme m’intéressaient, et je savais qu’il était incapable d’en distinguer autre chose que leur valeur marchande. Il détaillait les tableaux sur le mur, et détourna les yeux brusquement lorsqu’il vit qu’il s’agissait principalement de marines.

Il jeta sèchement : « Voilà, j’ai suivi la volonté de ma mère, elle m’aura contrarié jusqu’au bout ! Enfin si elle avait su que vous viviez dans un mouchoir de poche, elle aurait peut-être changé d’avis, et m’aurait laissé ce lit ! »

Je le regardais en souriant, navrée pour lui, et lui répondis simplement : « En fait, regardez, j’ai maintenant une petite pièce supplémentaire. Dans sa grande générosité, votre maman, a deviné ce qui me ferait plaisir, par exemple, me pelotonner dans ce lit magnifique, en sécurité derrière ses panneaux de chêne, et rêver aux fées qui dansent… »

Il me regarda en levant un sourcil, comme si je parlais une langue étrangère.

-Oui, je comprends maintenant pourquoi elle parlait autant de vous. Elle et vous, formiez une belle paire d’illuminées ! Et vous l’êtes probablement encore plus qu’elle ne l’était. »

A ces mots, je ne pus m’empêcher de rire. Les yeux brillants et le sourire éclatant, je le fixais sans oser répondre. Il ne savait pas qu’il venait de me faire le plus beau compliment dont je pouvais rêver. Je me tournais vers les déménageurs qui étaient en nage d’avoir transporté ce lit en bois massif d’un seul tenant.

« Messieurs, je vous offre un rafraîchissement avant que vous partiez. »

Il allait protester mais ces messieurs étaient ravis, et il fut bien obligé d’accepter le verre que je lui tendais. Je me tournai vers lui et le remerciai :

« Je vous remercie d’avoir accepté de suivre les volontés de votre maman, vous m’avez fait aujourd’hui un plaisir immense sans le savoir, de m’expliquer les derniers jours qu’elle a vécu, puis de me donner ce qu’elle avait préparé pour moi, alors que je ne m’y attendais pas du tout. Je vous en suis vraiment reconnaissante, c’est un geste que je n’oublierai pas… »

Il baissa les yeux, tiraillé entre ses émotions, puis il lâcha brusquement, avant de tourner les talons :

« Ma mère n’était pas si folle qu’elle voulait bien le faire croire. C’était une femme extraordinaire et je le savais, même si je ne lui ai jamais dit. Elle était si forte, sous son apparence frêle, tellement plus riche que moi, alors qu’elle ne vivait de rien. J’ai réussi dans ce monde, je suis bien placé dans la société, je suis arrivé, mais parfois je me revois avec elle, courant sur cette lande, les cheveux libres dans le vent, avec l’odeur des bruyères sous mes pieds, et le bruit des vagues qui se cassaient sur la falaise. Et je donnerai tout ce que j’ai pour être de nouveau là-bas avec elle. »

Sa voix se brisa, et je respectais son silence. Les ouvriers s’étaient éclipsés discrètement et il n’y avait plus que lui et moi. Je le regardais bien droit dans les yeux, ils étaient éclairés par le dernier rayon du couchant, et leur iris brillait d’étincelles, je crus voir un instant, l’expression que prenait mon amie quand elle parlait de son île. Je lui pris les deux mains, sans rien dire, et laissait les larmes perler dans mon regard. Il ajouta :

« Merci d’avoir adouci ses derniers mois, elle était si heureuse de vous avoir rencontrée. »

Je ne pus qu’ajouter : « Merci à vous de me le dire, c’est un grand plaisir que vous me faites. Mais vous savez, je crois que cette rencontre était programmée, et que les gens qui s’aiment finissent toujours par se rencontrer ou se retrouver. Votre maman savait que vous l’aimiez, elle m’en avait parlé souvent, elle pensait que le chagrin de la disparition de votre papa, vous avait éloigné de vos racines, mais qu’un jour, vous retrouveriez votre amour pour votre île. »

Il s’adoucit : « Je crois que je vais restaurer la maison de mes parents, qui tombe en ruine ; et je ne laisserai personne y toucher tant que je suis vivant. Un promoteur m’en avait offert un bon prix l’été dernier… Si vous le souhaitez, un jour, vous pourrez venir passer quelques temps là-bas, ajouta-t-il, avec un sourire.

Il dut voir s’éclairer le plaisir dans mon regard, et il accentua son sourire, et dit :

« Puis-je vous embrasser ?

-Bien sûr, avec plaisir, dis-je en le prenant dans mes bras.

-Je suis désolé de vous avoir traitée comme ça, ajouta-t-il un peu penaud, mais je crois que j’étais jaloux que ma mère se sente plus proche de vous que de moi à la fin de sa vie.

-Oh , je ne crois pas que ce soit le cas, répliquai-je, les instants que nous partagions étaient intenses, mais n’ont rien à voir avec l’amour qu’elle vous portait. Il s’agissait plutôt d’une amitié, comme nous aurions pu l’avoir en étant du même âge. Je regrette tellement, de ne pas avoir eu le temps de la connaître plus longtemps, mais je remercie les cieux de m’avoir permis de croiser son chemin.

Cette vie m’intéresse uniquement pour ce genre de rencontre, et là l’univers m’a comblé. Le souvenir de ce qu’elle était va éclairer ma route pour longtemps… »

-Tenez, dit-il je vous laisse ma carte, n’hésitez-pas à m’appeler si vous avez des ennuis quelconques, j’ai beaucoup d’influence dans toutes sortes de milieux. J’ai l’impression que vous auriez fait une sœur formidable, et j’aimerais que vous acceptiez de me pardonner mon attitude, et que nous puissions nous revoir souvent. »

-Ça sera avec plaisir, répondis-je, toute émue. Plus je le regardais désormais, plus je lui trouvais de ressemblance avec mon amie. Je l’embrassais de nouveau pour lui dire au revoir.

Il me fit un geste de la main avant de sortir, le même geste que sa maman faisait toujours lorsque elle me voyait passer devant sa fenêtre, et le même geste que j’avais vu faire à cette jeune femme, la nuit du 14 juillet.

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Une fois seule, je caressais du regard, ce nouvel univers qui était le mien. Le lit monumental changeait entièrement l’atmosphère de la pièce. L’odeur du bois flottait jusqu’à moi, embaumant le soir. En fermant les yeux, on aurait pu se croire dans la forêt après une coupe de bois. Je décidais de préparer mon lit pour y dormir le soir même.

Après le dîner, dans le silence, j’entendais craquer le bois dans la fraîcheur de la soirée, comme une respiration, un soupir. Ce lit, évoquait si fort, le souvenir de mon amie, que je croyais sentir réellement sa présence.

Le moment était venu d’ouvrir son présent. Les mains tremblantes d’émotion, je fis glisser le couvercle. Le parfum de mon amie s’envola jusqu’à moi, un instant, et les larmes me submergèrent. Il me suffisait de fermer les paupières pour croire qu’elle était de nouveau près de moi, dans cette pièce, son odeur imprégnait les objets qu’elle avait préparés pour moi, et je n’osais y toucher pour ne pas la faire disparaître.

Au premier regard, je sentis tout l’amour qui émanait de ces objets, messagers de son souvenir.

Le premier objet était une photographie ancienne ornée d’un cadre ovale, d’une jeune femme aux longs cheveux détachés, à l’exception d’une barrette en forme d’étoile filante sur la tempe droite. Ce regard m’était familier, empreint de la douceur et de l’intelligence que je lui connaissais. Un prénom, suivi d’une date, étaient inscrits dans le coin inférieur, confirmant l’identité de mon amie. J’en oubliais de respirer, elle était si belle à trente ans, irradiant d’une telle étincelle de vie, souriant à l’avenir. J’aurais tant aimé la rencontrer à ce moment-là et partager ses fous-rires. La photo était en noir et blanc, mais l’ombre bleue de son regard planait sur cette image, et j’avais l’impression d’en voir encore les reflets bleu marine briller devant mes yeux. C’était bien elle, qui m’avait salué une dernière fois, derrière sa fenêtre, la nuit du 14 juillet, celle où elle avait choisi de partir comme son fils me le confirma plus tôt. Je contemplais cette image à travers mes larmes, et dans ce semi-brouillard, j’eus l’impression que son sourire m’enveloppait toute entière pour me consoler, d’une caresse de velours.

Je ravalais mes larmes, posais le cadre sur le guéridon, et sortis le second objet du carton. Il s’agissait d’un livre ancien, relié de cuir, avec une loupe posée sur la couverture, le tout réuni par un ruban bleu. L’ouvrage s’intitulait : « Tradition celtique : le culte de la lune et du soleil ». Ayant détaché la loupe, je l’ouvrais et le feuilletais rapidement. C’était un récit romancé, s’appuyant sur des légendes celtes, où je reconnus certaines histoires que m’avais racontées mon amie lorsque nous cousions. J’allais le reposer pour le lire plus tard, quand je remarquais la gravure ancienne qui ornait la couverture. Elle représentait une cérémonie, où des femmes vêtues de tuniques blanches et coiffées de couronnes de fleurs tressées, dansaient sous la lune, formant une ronde autour d’une pierre levée. Cette scène, me semblait étonnement familière, il s’agissait du rêve récurent que je faisais depuis l’enfance et donc j’avais parlé à mon amie. J’avais la sensation d’être revenue chez moi.

Je pris la loupe, et détaillais l’image attentivement. Les deux femmes représentées de face, dans la ronde, souriaient, semblant chanter, les yeux levés vers la clarté lunaire. J’approchais la loupe d’elles, et je ne fus pas surprise de reconnaître le visage de mon amie dans la beauté de sa jeunesse, et le mien. A leur cou, brillait un pendentif en pierre de lune, identique à celui qu’elle m’avait donné.

Les morceaux du puzzle prenaient leur place, un à un.

Sous le livre, se trouvait une enveloppe à mon prénom, que je retirai du carton en tremblant. Elle cachait un dernier objet, que je reconnus immédiatement. C’était le jumeau de mon pendentif, d’un ton un peu plus soutenu, bleu presque marine, assorti au regard de mon amie. Je m’approchais de la fenêtre où la lune était pleine. Un pendentif dans chaque main, ouverte vers le ciel, j’admirais leur lumière irisée, qui projetait des milliers d’étincelles sur le plafond. Je les regardais danser comme des étoiles filantes dans un ciel d’été, fascinée par leur brillance. Le ballet s’acheva, lorsque la lune fut dissimulée derrière les nuages.

Je reposais les pendentifs côte à côte, près du portrait de mon amie, puis me décidai à ouvrir l’enveloppe. Plusieurs feuillets étaient couverts d’une écriture soignée, légèrement penchée, aux lettres bien ourlées, reflétant une intelligence vive au caractère fort.

Son denier cadeau. Le plus beau. Je m’installais sur son lit pour la lire, entourée de ses souvenirs, dans la douceur de son univers.

« Ma petite chérie,

Vous me manquez, beaucoup. Votre présence attentive m’était si précieuse, et votre sourire qui illuminait mes matins, a laissé la place à une grisaille permanente. Je suis devenue égoïste à mon âge, et même si je sais que ce stage est important pour vous, je ne peux m’empêcher de trouver votre absence très longue.

Alors, j’ai décidé de préparer une surprise pour vous. J’y place nos souvenirs communs, ceux que vous n’avez pas encore retrouvés, mais qui m’accompagnent déjà depuis longtemps. Lorsque vous accepterez leur existence, votre vie actuelle sera plus légère, vous retrouverez vos racines, ce qui vous donnera l’énergie nécessaire pour suivre ce nouveau parcours jusqu’au bout de vos attentes.

Il est inutile de nier ce que l’on est, surtout lorsque le but est d’utiliser son énergie originelle, pour faire avancer le monde. Vous êtes une fée incarnée dans ce monde, et il est temps que vous l’acceptiez. Ne vous méprenez pas, je ne suis pas devenue encore plus folle depuis votre départ. Une fée, est un être de lumière, tournée vers l’accomplissement de la beauté. Elle paraît et le monde s’illumine. Son sourire éclaire le chemin et chacun se sent heureux en sa douce présence.

Je vous ai vue avec les enfants et j’ai vu la lumière de votre regard sur eux. Les enfants sentent ces choses- là. Vous avez remarqué leur attitude envers vous, et celle de notre jeune amie et de son lapin, n’est-ce pas ? Vous voyez bien que j’ai raison. Moi, je vous connais depuis toujours, mais j’ai toujours eu une bonne mémoire…

Vous me promettez d’accepter votre vraie nature, et de vous en servir pour répandre votre lumière autour de vous. Regardez votre pendentif, et sa brillance soudaine, lorsque certaines émotions vous submergent. Vous saviez très bien canaliser tout cela, auparavant. Mais je ne suis pas inquiète, vous saurez retrouver vos marques, bientôt. Vous lirez attentivement, le livre que je vous laisse, et tous vos souvenirs remonteront à la surface. Laissez-les faire, mon petit …

A mon âge, il n’y a plus rien à prouver, et ce vieux corps me trahit. Lorsque l’Ankou viendra me chercher, ce qui ne saurait tarder, j’essayerai de venir vous dire au revoir, pour emporter avec moi votre image comme un talisman pour le voyage.

Qui sait, nous nous retrouverons peut-être bientôt, et peut-être même dans votre vie actuelle. Ne soyez pas triste de mon départ. Moi, je suis enchantée d’avoir pu vous retrouver avant de partir, même pour si peu de temps.

Qui sait ? Peut-être que l’on se retrouvera, lorsque vous serez une vieille dame, comme moi aujourd’hui. Si vous rencontrez de nouveau mon regard, dans la peau d’une jeune écervelée, et que j’ai tout oublié de notre amitié, surtout montrez-moi mon pendentif pour que je vous reconnaisse.

Ce monde a grand besoin d’énergies positives, comme la vôtre.

Laissez la grandir, jour après jour, et quelle que soit la voie que vous choisirez cette fois-ci, vous lui serez utile.

Laissez votre sourire attirer les autres sourires.

Laissez votre cœur battre contre celui des autres.

Laissez votre âme s’envoler chaque nuit dans cette clairière où nous retrouverons pour danser.

Laissez votre vie danser dans les vagues de l’océan.

Laissez votre rire enchanter les matins, laissez vos chagrins s’envoler dans le vent.

Laissez cette vie palpiter dans vos yeux et remplir vos poumons, aimez la chaque seconde, jusqu’à la dernière, et encore après.

Mon petit, il est temps de nous dire au revoir, les forces de ce corps m’abandonnent, mais je resterai avec vous, aussi longtemps que vous penserez à moi, pour vous aider si vous en avez besoin, et pour vous aimer jusqu’au bout du chemin.

Il n’y a rien de triste, cette vie est un cadeau, et je l’ai dégustée jusqu’à la dernière goutte de soleil. Faites-le aussi, pour vous et pour moi.

Vous écrire, ce soir, est le dernier cadeau que cette vie m’aura fait, je crois. Je vous remercie pour chaque seconde que nous avons partagée. Je penserai à vous où que je sois.

Je vous serre une dernière fois dans mes bras, ma petite chérie, avec tout mon amour.

Votre amie …. »

Je reposais la lettre sur l’oreiller près de moi, laissais l’émotion envahir le silence de la pièce. Je la sentais monter comme une vague de tempête. Alors, je me tournai vers son portrait, elle me regardait en souriant. Ses yeux, à la foi si forts et si doux, fixaient les miens, et ce regard échangé, peu à peu m’apaisa. Demain, je découvrirai le livre qu’elle m’avait laissé, et j’essayerai de suivre ses traces vers la lumière.

Alors, dans la pénombre, je refermai les panneaux du lit clos et m’installai pour dormir, découvrant pour la première fois, la sensation de paix qui régnait à l’intérieur de ce cocon de chêne. De fines ouvertures étaient ménagées dans le bois dissimulées dans les dessins de fleurs stylisées, et quelques rayons de lumière pénétraient l’espace clos, parsemant le ciel de lit d’étoiles. Je m’allongeais pour l’admirer en m’endormant, et c’est alors que je les entendis.

De douces voix féminines chantaient en sourdine, accompagnées du murmure du vent sur la lande, et au loin, la valse des vagues leur répondit. Je sentis le parfum des bruyères flotter sur mon visage ou peut-être l’imaginai-je.

Et, dans un bruissement d’ailes, je m’envolai vers le rêve.

Fin

 

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Elle et moi (Partie 11)

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Le lendemain matin, je me réveillais avec une impression de pesanteur pénible, qui allait m’accompagner toute la journée.

Je devais me rendre dans le service des enfants, pour leur faire une lecture, en remplacement de mon amie. Elle avait prévu de leur lire « Le petit Prince » de Saint-Exupéry, qui était un de mes livres préférés, et je savais que cela me ferai du bien de marcher sur ses traces, en compagnie des enfants. J’oubliais mes angoisses pendant quelques heures, en voyant les yeux émerveillés des plus jeunes découvrant le périple de l’enfant blond.

Ils préférèrent la rencontre avec le renard, les premiers pas de cette amitié naissante, de deux êtres dissemblables qui apprennent à s’apprivoiser puis à s’aimer. Ils me demandèrent de reprendre ce passage où le renard, explique l’importance qu’il donne à son nouvel ami. La petite fille posa son lapin sur mes genoux pour qu’il regarde les illustrations de l’auteur et ferma les yeux lorsque je relus cette phrase :

« Tu vois, là-bas, les champs de blé ? Je ne mange pas de pain. Le blé pour moi est inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça c’est triste ! Mais tu as des cheveux couleur d’Or. Alors, ce sera merveilleux quand tu m’auras apprivoisé ! Le blé, qui est doré, me fera souvenir de toi. Et j’aimerai le bruit du vent dans le blé… »

J’arrêtais la lecture, les laissant sur cette phrase. Silencieux, ils attendaient en me regardant, et je les laissais redescendre doucement sur terre. La petite serra son lapin contre son cœur et lui dit :

« Tu vois, nous on s’est apprivoisés, et comme ça on n’aurait plus jamais peur, même si on tombe dans le désert, un jour, comme lui. » Elle se tourna vers moi, et ajouta : «Toi, et Mamie-Doux, vous vous êtes apprivoisées, et comme ça vous n’aurez plus jamais peur ! »

– Tu as raison, ma chérie, quand on a un ami, il suffit de penser à lui pour ne plus sentir sa peur ! Et Mamie-Doux m’a appris à ne plus avoir peur, même dans le désert… »

Ce moment avec les enfants me rendit l’énergie que la nuit dernière m’avait dérobée. Il suffisait de quelques mots sortis de la bouche de cette enfant, pour que les émotions échevelées que je trainais depuis le réveil, se canalisent. Je sortis de cette rencontre de nouveau apaisée.

 

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En arrivant chez moi, je trouvais un message de mon cousin qui me demandait de repousser son séjour chez moi, au mois suivant. Ce nouveau contretemps me contrariait, me privant de l’usage de sa voiture. Puisque je ne pourrais pas aller lui rendre visite pendant deux semaines, je décidais de lui téléphoner le lendemain.

Dans cet établissement, avoir une réponse fut très difficile. J’appelais plusieurs jours de suite, parlant chaque fois à des interlocuteurs différents, et retrouver sa trace commençait à sembler impossible. Enfin, mon appel ayant été transféré d’étages en étages, je finis par avoir une personne qui me demanda de rappeler la semaine suivante, pour parler à la responsable du service qui était seule habilitée à donner des renseignements sur les patients. Je compris qu’il serait difficile de pouvoir obtenir de parler directement à mon amie. J’avais l’impression de la voir s’éloigner de moi, inexorablement.

Le lundi suivant, j’eus enfin la bonne personne, mais elle semblait avoir beaucoup de réticences à me répondre. Elle m’interrogea sur mes liens de parenté avec mon amie, et lorsque je lui expliquais notre relation, elle me répondit brutalement qu’elle ne donnait des nouvelles qu’aux membres de la famille proche. J’insistais longuement, et elle dû sentir mon inquiétude, et se laissa attendrir au bout d’une discussion qui me sembla interminable. Elle finit par lâcher :

« Votre amie n’est pas restée longtemps dans notre établissement, et je crois que le mieux est que vous appeliez son fils directement. Il vous renseignera mieux que moi. Je vous prie de m’excuser de ne pouvoir prolonger cette conversation, j’ai beaucoup de travail ! » Et elle raccrocha !

Je restais là, prostrée, à regarder bêtement mon téléphone, comme s’il m’avait trahi.

La tournure que prenaient les évènements, confirmait mes craintes. Il fallait que j’admette que les choses étaient différentes de ce que je voulais qu’elles soient, et que j’ouvre les yeux sur la réalité. Je regardais mon pendentif, en cherchant une aide qui ne venait pas.

J’essayais de rassembler mes idées. Je ne connaissais pas son fils, ne savait rien de lui, et j’étais sûre qu’il refuserait de me parler si je finissais par le retrouver. Peu à peu, en tournant dans ma mémoire, les évènements successifs des derniers jours, je cessais de me débattre, et j’admis que je ne reverrai sans doute pas mon amie. Curieusement, cela m’apaisa. Au bout de cette nuit de torture, je voyais enfin le but du tunnel. Il me semblait qu’elle était sereine et que sa sérénité serait la clé de la mienne.

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Je repris ma vie, d’où elle était absente, traversai la rue vide de son absence, pour passer devant sa fenêtre en espérant voir de nouveau son regard bleu derrière les vitres. Jour après jour, l’absence creusait son gouffre, et j’essayais de ne pas m‘y noyer.

Quinze jours plus tard, un camion de déménagement barrait la rue, lorsque je sortis de chez moi, juste devant son immeuble. Je m’approchais intriguée. Sa fenêtre et sa porte étaient ouvertes et plusieurs personnes s’affairaient dans son appartement. Un homme semblait régler le ballet des allées et venues. Il était plus grand que moi, et la forme de son visage me semblait familière, mais son regard dur et sombre mettait un mur entre nous. Sa bouche pincée, aux lèvres si fines qu’elles en étaient presque invisibles, trahissait son manque de générosité. J’étais mal à l’aise en sa présence, mais je sentais que je devais aller lui parler. Lorsque j’entrais dans la pièce principale, il leva le regard vers moi, me détaillant de la tête aux pieds, et je le trouvai immédiatement antipathique. J’essayais de me calmer, refusant de juger quelqu’un que je ne connaissais pas, sur une simple impression. Mais c’était plus fort que moi, je me sentais trembler et mes jambes me lâchaient. Il me toisa de toute sa hauteur et me jeta :

« Qui vous a autorisé à entrer ici ? Qui êtes-vous ? Vous vous croyez tout permis ? »

– Je … commençais-je en hésitant. Je connaissais la dame qui habite ici, et n’ayant pas de nouvelles d’elle depuis quelques semaines, je me demandais si …

– Si quoi ?

– Si elle va bien… Je le regardais au fond des yeux, redoutant la réponse, que je lisais déjà dans ses pupilles noires.

– Je ne vois pas en quoi cela vous regarde ! Aboya-t-il.

Son regard et tout son être respiraient l’hostilité. Il réfléchit quelques minutes, puis chaussa ses lunettes rondes, et me fixa, les yeux froncés. Je ne disais plus rien, ne sachant plus comment expliquer ma présence. Soudain, il se redressa et dit :

-Oui, je sais qui vous êtes ! Bien sûr ! Vous devez être cette fille dont ma mère s’était entichée ces derniers temps. Je me demandais comment j’allais vous trouver ! Mais bien sûr, il suffisait d’attendre que vous veniez de nouveau fourrer votre nez dans ses affaires !

J’étais de plus en plus gênée, mais il continua en vociférant :

« Je comprends maintenant que je vous vois, avec votre petit air d’ange aux yeux bleus, votre allure si douce, si fragile, elle n’a rien pu vous refuser. Elle avait toujours désiré avoir une fille, et vous avez dû bien en profiter ! Expliquez-moi comment vous avez fait pour qu’en quelques mois, vous ayez pris un tel ascendant sur elle, au point qu’elle vous cite sur son testament !

Il fulminait, et si la rage qui brûlait dans ses yeux, avait pu fondre sur moi, elle m’aurait consumée en un instant. Je n’osais plus bouger, la colère sourde ayant toujours été un repoussoir pour moi. Dans ce genre de situation, je faisais le dos rond, attendais que l’orage s’éloigne ou me cachais dans un trou de souris. Je le regardais sans rien dire, attendant que la tempête passe, ce qui décupla sa colère :

« Allez-vous enfin me dire ce que vous êtes venue faire ici ? Explosa-t-il.

– Je n’ai pas eu le temps de vous expliquer, vous ne me laissez pas parler, répondis-je d’une toute petite voix.

– Alors parlez !

– Je voulais prendre des nouvelles de votre maman, et j’ai appelé la maison de convalescence, mais ils n’ont rien voulu me dire. Alors, quand j’ai vu qu’il y avait quelqu’un chez elle ce matin, je suis venue …

Je réalisai d’un seul coup qu’il avait parlé de testament:

« Pourquoi parlez-vous de testament ?

Il me regarda, un peu surpris, et sa voix se radoucit :

« Parce que, le notaire me l’a lu hier, et votre nom est cité, enfin, je suppose que c’est le vôtre ! Imaginez ma surprise, que ma mère ait pu me faire ça, à moi !

Je ne voulais pas comprendre ce que ça impliquait, je ne voulais pas admettre que ma plus grande crainte était réalisée. Je sentais mes larmes couler, et mes jambes trembler. Je le voyais à travers un brouillard, et tout ce qu’il pouvait me faire maintenant, n’avait plus d’importance. Il remarqua ma pâleur, me poussa vers une chaise et dit :

« Asseyez-vous, vous êtes toute pâle ! Vous n’allez pas tomber dans les pommes, en plus !

Je le regardais, incrédule. Comment pouvait-il être aussi froid et brutal ? Mon regard dû l’énerver encore plus et il ajouta en hurlant :

« Vous voulez me faire croire que vous le ne saviez pas, avec votre petit air innocent !

Il était du genre à frapper une femme à terre. Une vraie brute ! Comment un tel homme pouvait-il être le fils de mon amie, qui était pétrie de douceur et d’humanité ? Il poursuivit :

« Je l’ai accompagnée quand on l’a transférée dans sa maison de convalescence, elle ne voulait pas y aller, sans vous dire au revoir. Elle m’a parlé de vous pendant tout le trajet. J’aurais dû me douter qu’elle m’avait préparé ce coup fourré, dit-il enfin, entre ses dents. »

Autant de noirceur dépassait l’entendement, ce qui me donna la force de me redresser. J’éprouvais un tel mépris pour cet être aussi égoïste, que je n’avais plus peur de lui, et lui dis :

« Je ne veux pas savoir de quel coup fourré vous parlez, je voudrais seulement que vous m’expliquiez ce qui lui est arrivé, en après je vous laisserai régler toutes vos affaires !

Il eut un moment de recul, et parût, enfin, un peu gêné. Il baissa les yeux et dit :

« Oh, ça aussi, elle avait dû le préparer. En arrivant là-bas, elle m’a dit qu’elle se débrouillerait pour ne pas rester trop longtemps, qu’elle était trop fatiguée pour cela. Sur le coup, je n’avais pas compris, mais la nuit suivante, elle était morte ! La nuit du 14 juillet en plus ! Je suis sûr qu’elle l’a fait exprès, on devait partir en vacances le lendemain, et on a dû annuler le voyage. »

Je n’en croyais pas mes oreilles, il ne semblait pas affecté par la disparition de sa mère, mais seulement par l’annulation de ses vacances. Il dû sentir le mépris que je ressentais pour lui, et me dit :

« Ne me regardez pas comme ça, vous ne savez rien de moi. Ma mère et moi, on n’était pas très proches, elle vivait dans un monde de chimères, racontait des histoires à dormir debout, et n’avait qu’une idée, celle de retourner dans son île perdue. Je déteste la mer, et elle ne voulait pas le savoir. Un jour, je lui ai dit qu’elle aurait dû détester aussi cet océan qui avait tué son mari. Elle a souri et m’a répondu qu’elle voulait justement le rejoindre là-bas. »

Il se tut, les yeux dans le vague, à ce souvenir. Je respectai son silence, et commençai à avoir pitié de lui. Il avait eu la chance de côtoyer une femme exceptionnelle, et ne l’avait même pas remarquée. Sans doute, est-ce plus fréquent que l’on ne croit. Ce n’est que quand les gens nous manquent qu’on s’aperçoit de la place qu’ils prenaient dans notre cœur, et de leur valeur.

Je le plaignais d’avance, pour le jour où il réaliserait cela.

Je me levais pour partir, je n’avais plus rien à faire ici, auprès de cet homme froid, qui n’avait rien en commun avec mon amie. Je voulais rentrer chez moi pour penser à elle et l’accompagner de mon souvenir. Mais il me rattrapa vers la porte :

« Ne partez pas si vite, elle a décidé de vous laisser deux choses. Je vais vous les donner, et après, je ne veux plus jamais entendre parler de vous ! »

Il me désigna un carton qui était sur la table où mon prénom était écrit au feutre bleu :

« Elle avait dû le préparer pour vous depuis longtemps, parce qu’on l’a trouvé sur cette table en entrant tout-à l’heure, vous n’avez qu’à l’emporter. En revanche, il faudra m’indiquer votre adresse, parce qu’elle vous lègue aussi son lit clos, et ça je dois dire que c’est ce qui me contrarie le plus ! »

Il s’arrêta en me regardant d’un air outré. J’étais de nouveau franchement gênée.

« Je ne veux pas vous déposséder de l’héritage breton de votre famille, commençais-je, je comprends que vous y teniez… »

Mais il m’interrompit de nouveau :

« Ne dites pas de bêtises, je ne tiens pas spécialement à ces vieilleries encombrantes. Je ne sais même pas si j’aurais pu le faire entrer chez moi. Non, ce n’est pas ça. Elle savait que je voulais le vendre à un antiquaire. Je comptais en tirer un bon prix ! Non seulement je vais perdre la vente, mais en plus elle a exigé que je paye le déménagement du lit jusqu’à votre appartement, c’est un comble !»

-Alors, je comprends pourquoi, elle a voulu me le donner, dis-je dans un souffle, en le regardant droit dans les yeux. Il me toisa un moment puis baissa les yeux.

-Donnez-moi votre adresse, on vous le portera ce soir, quand l’appartement sera vidé ; et maintenant disparaissez de ma vue ! »

Je ne demandais pas mieux. Je pris le carton marqué de mon prénom, et le regardai une dernière fois en me dirigeant vers la porte, cherchant, en vain, un trait ou une expression de son visage qui m’aurait rappelé celui de mon amie.

En traversant la rue, je me retournais vers la fenêtre, mais personne ne me regardait cette fois-ci, ni mon amie, ni la jeune femme que j’avais vue, la nuit du 14 juillet. J’avais hâte de découvrir ce qu’elle avait préparé pour moi dans ce carton. Je le portais serré contre mon cœur, comme le plus grand trésor qui m’ait été donné jusqu’ici.

A suivre.

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Photo M Ch grimard

Elle et moi (Partie 10)

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Photo M. Christine Grimard

Le lendemain, je dus me rendre à la faculté pour donner mon rapport de stage, et les choses s’éternisant, je ne pus aller lui rendre visite. Je me demandais dans quel état j’allais la trouver le jour suivant.

Lorsque j’arrivais dans le service, j’avais un mauvais pressentiment, ou était-ce juste la crainte liée au souvenir de ses derniers mots ?

Quand j’entrais dans sa chambre, mes peurs prirent corps devant l’image de son lit vide. Elle n’était plus là, et la chambre avait été nettoyée en prévision de l’entrée prochaine d’un autre malade. Les infirmières étant toutes occupées, j’attendais à l’entrée du service que mon cœur se calme, pour pouvoir demander de ses nouvelles. La réponse me terrifiait et je me sentais trembler de la tête aux pieds… Elle était tellement plus courageuse que moi, et n’aurait pas été fière de moi, en me voyant dans cet état. Je rassemblais mon courage, et demandais à l’infirmière en chef, de me renseigner sur mon amie. Elle me répondit, un peu étonnée :

« Vous n’êtes pas au courant, elle a été transférée à la demande de son fils dans une maison de retraite médicalisée, où elle finira sa convalescence plus tranquillement qu’à l’hôpital. Une place s’est libérée hier, et on l’a emmenée ce matin. »

Je pris l’adresse de cette nouvelle maison, avec l’intention de lui rendre visite le plus vite possible, mais en me renseignant sur le net, je compris qu’elle avait été envoyée dans un autre département. L’endroit semblait perdu, loin de toute gare, et il me fallait trouver une voiture pour m’y rendre. En tout cas, je ne pourrais plus être présente chaque jour pour l’aider dans ces repas. Le découragement qui m’envahit alors, m’empêchait de réfléchir, et je me couchais ce soir-là avec la sensation d’être prise dans un ouragan.

Le lendemain, une solution m’apparut au réveil, j’avais un cousin qui voulait venir passer une semaine de vacances en ville en juillet. Je l’appelais en lui proposant de l’héberger, en échange du prêt de sa voiture pendant quelques jours, pour que je rende visite à mon amie. Il accepta avec joie, et je me réjouissais que les choses se règlent aussi facilement. Il arriverait la semaine suivant la fête et resterait quelques jours, ce qui me permettrait d’utiliser sa voiture plusieurs fois.

Le 14 juillet, jour de liesse nationale, voyait la ville se vider de ses habitants, et se remplir de touristes. L’esprit habituel en était bouleversé, et j’aimais cette ambiance estivale, où on avait l’impression d’être un étranger dans son propre quartier. L’air était plus léger et les gens étaient moins pressés, un vent chaud soufflait sur la ville figeant les chats sur le rebord des fenêtres. On aurait dit qu’une fée espiègle avait endormi toute la ville d’un coup de baguette magique. En marchant sur le bitume, le silence permettait d’entendre le claquement de ses propres talons sur le sol, ce qui était très inhabituel. On entendait quelques chants d’oiseaux, bien qu’on ne puisse les voir dans le berceau de feuilles des platanes de l’avenue.

Il était convenu que je rejoigne mes amis sur la place de la Mairie, pour le feu d’artifice. Malgré mes soucis, cette promenade me changea les idées, et je remarquais de nombreux détails que la ville cachait en temps normal. La soirée fut agréable, et revoir les amis dont j’avais été séparée pendant le mois de stage, me fit beaucoup de bien. Les anecdotes que chacun racontait sur son propre stage, nous firent passer un moment de franche hilarité, et je rentrais chez moi, avec le sourire aux lèvres.

Je marchais d’un pas tranquille, et quand je passai devant son immeuble, je tournai machinalement la tête vers la fenêtre, faiblement éclairée par le réverbère voisin, même si je savais qu’elle n’était pas là. La force de l’habitude, sans doute.

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Quelque chose d’inhabituel attira mon regard, une ombre derrière la fenêtre se déplaçait. Je me figeai, me demandant si je rêvais, ou si c’était l’ombre des branches des platanes qui dansait sur ses vitres. Il fallait que je m’approche, malgré la peur qui commençait à monter le long de mes reins.

Je traversai la rue, sans regarder, ne détachant pas mon regard de la fenêtre, en fronçant les yeux, pour mieux distinguer l’image floue qui se dessinait sur les vitres. C’est alors que je la vis.

Son visage clair apparaissait derrière le reflet des carreaux, ses yeux d’un bleu intense me fixaient, et elle me fit un geste de la main gauche. Je restais figée, au milieu de la rue, sentant mon sang refluer de mon corps, oubliant de respirer. Il ne s’agissait pas de mon amie, mais d’une jeune femme d’une trentaine d’année environ, aux longs cheveux détachés, à l’exception d’une barrette en forme d’étoile filante qui retenait une mèche de ses cheveux sur la tempe droite.

Nos regards restèrent accrochés pendant de longues minutes, puis elle sourit avec une tendresse désarmante, et ma peur s’envola brutalement.

J’allais la rejoindre quand j’entendis le souffle du vent soulever les feuilles des platanes, et s’engouffrer le long de la rue, dans une rumeur de soie. Puis un tintement léger retentit dans le square, suivi d’un second plus fort, puis de toute une cascade de sons cristallins de plus en plus forts. Je tournais la tête vers la grille du square et j’aperçus le reflet de la cloche rouillée qui brillait sous la lune, et je la vis distinctement s’agiter à la cadence du tintement infernal.

Le souvenir des paroles de mon amie, à propos de la clochette de l’Ankou, le jour où nous avions été nous promener dans ce square, revint à ma mémoire, et me glaça le sang.

Je me retournai vers la fenêtre. Il n’y avait plus personne. Je m’approchai en hésitant et collai mon visage contre les carreaux pour distinguer l’intérieur de la pièce, malgré ma peur. Il n’y avait personne. J’avais rêvé cette présence, et le son de cette clochette.

Le silence était retombé sur la ville, personne n’avait bougé. J’étais seule sur ce trottoir, même la lune s’était cachée derrière les nuages. Aucun témoin n’avait partagé mon délire.

Je me décidai à rentrer, n’ayant pas le courage de réfléchir plus longtemps dans cette ruelle sombre. De deux choses l’une, ou je devenais folle, ou cette rencontre était réelle, et je devais découvrir qui elle était.

J’avais la sensation d’avoir trouvé la clé d’une porte que je ne voulais pas franchir, et qui me brûlerait les doigts, si je décidais de ne pas m’en servir.

Une chose était sûre, la peur que j’avais ressentie, dans cette rue, se dissipait, désormais je me sentais en paix, comme si plus rien ne pouvait m’atteindre, comme si je savais que je ne serai plus jamais seule à l’avenir. La pierre de mon pendentif brillait d’un éclat bleu marine, qui éclairait mon visage dans le miroir, je le reconnus difficilement, tant il paraissait clame et souriant. Le reflet de la pierre dans mon regard le coloriait de bleu marine, et au fond de mes pupilles j’aperçus l’image de deux fées qui dansaient dans une clairière sous la lune.

Je m’endormis avec le souvenir de cette image, et la nuit m’emporta dans cette clairière où j’entendais au loin, un cavalier masqué parcourait la lande, en faisant tinter sa clochette.

A suivre .

Jeroen Krab

Photo Jeroen Krab

Elle et moi (Partie 9)

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Ce stage fut intéressant, me faisant découvrir un milieu nouveau. L’occasion d’observer la ronde des vanités humaines, les humiliations réservées aux plus faibles, les compromissions, les petits travers du monde du travail, duquel on est tellement éloignée quand on est étudiante. La place qui m’était allouée était tantôt celle de la plante verte près de la porte, tantôt celle de la soubrette porteuse de café, et très rarement celle du « roseau pensant ».

Pendant quelques jours, je fus transparente, puis « on » s’aperçut de ma présence. J’étais la dernière roue de la charrette, ou plutôt la roue de secours. On me réservait les corvées diverses et variées, que j’accomplissais avec le sourire, et peu à peu, on remarqua ma présence. Aucune tentative de découragement, aucune réflexion désobligeante, ne viendrait à bout de ma volonté d’accomplir de travail, et ma détermination devait être palpable, puisque très vite, les regards changèrent et les sourires répondirent au mien. Je ne représentais pas une concurrence à briser, je n’étais rien, et on me laissa devenir peu à peu « presque rien ». Je ne dérangeais personne, ne montais sur aucune plate-bande, alors on me donna le droit d’exister. Et quelques jours avant la fin du mois, on me gratifia d’un merci …

Ce fut une belle expérience, et j’en retenais quelques beaux instants, quelques partages savoureux, quelques regards attentifs, quelques moments d’humanité.

Mon choix était d’apprendre, de glaner les informations, de les engranger, et d’observer la valse des humains, pour en garder le meilleur. Je fus pleinement comblée, sans doute parce que j’étais « bon public » ou peut-être parce qu’on trouve toujours un beau côté aux choses, lorsqu’on les regarde à travers le soleil.

J’avais décidé depuis toujours de ne voir que le côté lumineux de la vie, et cette courte expérience me conforta dans cette idée, c’était l’endroit rêvé pour mettre cela en pratique.

Lorsque je rentrais chez moi, j’avais hâte de raconter tout cela à mon amie, et d’entendre son avis sur ma nouvelle expérience. Elle qui avait vécu tant de partages humains, traversé tant de souffrances, dégusté tant de joies, j’étais impatiente d’avoir son éclairage sur le mois écoulé.

J’arrivais tard dans la soirée, le train ayant pris du retard, et je passais devant sa fenêtre vers minuit. Tout était sombre, et je n’osais pas m’approcher pour ne pas la déranger à une heure aussi tardive.

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Le lendemain, je me levai tôt pour aller acheter des macarons de toutes les couleurs pour elle. Mais lorsque j’arrivai devant sa fenêtre, je ne la vis pas. J’approchai mon visage de la vitre, les mains en éventail au-dessus de mes yeux, pour regarder à l’intérieur. Pas un mouvement n’était perceptible à l’intérieur. Pas un bruit. Tout semblait calme, trop calme.

A cette heure-ci, elle devait être levée depuis longtemps. Je frappai au carreau, mais personne ne répondit. Je rentrai alors sans l’immeuble, et frappai à sa porte. Pas de réponse. Je frappai chez sa voisine, qui n’était pas là. Je réalisais brusquement qu’il n’y avait personne à qui je puisse demander des nouvelles de mon amie. Je ne connaissais pas le nom de son fils, ni celui des jeunes femmes qui s’occupaient de son ménage.

L’inquiétude me serra le cœur, je restai là quelques minutes, puis décida de revenir à l’heure du repas. Peut-être serait-elle rentrée, ou un de ses voisins, et aurais-je alors une réponse ?

Mais il n’y avait personne qui sache où elle était, sa proche voisine était partie pour une semaine, et les autres voisins n’avaient rien vu et rien entendu. Je me rendis à l’hôpital, mais dans le service pédiatrique, on avait constaté son absence sans en savoir plus. Au décours d’un couloir, la petite fille me demanda même :

« Tu sais où est Mamie-Doux, toi ?

-Non, ma chérie, elle ne m’a pas dit où elle était partie.

-Tu lui diras qu’il faut qu’elle se dépêche de revenir, parce que mon lapin ne dort plus à cause d’elle ! Tu vas nous raconter une histoire ?

-Oui, je reviendrai demain, pour remplacer mamie-Doux. Aujourd’hui, il faut que j’aille la chercher.

-Tu devrais demander aux fées, répondit-elle en regardant ma pierre, elles savent toujours ces choses-là.

-Je le ferai, c’est promis, lui dis-je en partant.

Je commençais à sentir mon inquiétude, se changer en panique. Je ne voyais pas par quel bout prendre cet écheveau, il fallait que je sache où elle était. Je pensais me rendre au commissariat ou me renseigner chez les pompiers, mais je n’avais aucun lien de parenté avec elle, et on allait me renvoyer sans réponse. Je passai devant chez elle, en lorgnant à travers sa fenêtre pour la vingtième fois, quand sa voisine rentra chez elle. Je me précipitai vers elle :

-Oh, Bonjour madame ! Je suis si contente de vous voir ! Lui dis-je de but en blanc ;

Elle me regarda, un peu méfiante, puis me reconnut :

-Ah, vous êtes la jeune amie de ma voisine, avez-vous eu de ses nouvelles ? J’étais absente depuis la semaine dernière.

-Mais non, je venais vous demander si vous aviez où elle était. »

Je sentais mon courage me fuir, lorsqu’elle poursuivit :

-J’étais là quand elle est tombée, et c’est moi qui ai appelé les pompiers. Elle s’est fait une vilaine fracture, en se prenant les pieds dans un carton qui trainait dans l’entrée de l’immeuble. Je vous jure ! Les gens ne respectent rien, ils ne rangent jamais leurs poubelles, et voilà, maintenant, c’est trop tard pour elle !

-Oh quelle mauvaise nouvelle ! C’était très grave ? Et où l’ont-ils emmenée ? Vous avez eu des nouvelles depuis ?

-Une question à la fois, ma petite ! En fait je pense qu’ils l’ont emmenée à l’Hôtel-Dieu, j’ai téléphoné le lendemain, on m’a dit qu’elle avait été opérée et qu’elle allait rester plusieurs jours, mais après je suis partie et je n’ai rien su de plus.

-Je vais y aller, mais je ne connais même pas son nom…

-Il est là sur sa boite aux lettres, dit-elle en me montrant la boîte du doigt. Mais vous étiez son amie ou non ?

-En fait, je m’occupais d’elle depuis quelques semaines, mais je n’avais jamais eu l’occasion de lui demander son nom de famille, répondis-je un peu confuse, en réalisant l’absurdité de la situation.

Je notai son nom, remerciai sa voisine, puis me rendis directement à l’hôpital. Au bureau des entrées, on ne me fit aucune difficulté pour m’indiquer le numéro de sa chambre. Je me sentais soulagée, au moins, je l’avais retrouvée.

Arrivée à l’étage, une infirmière m’interrogea sur mon identité, je lui répondis que je venais voir la dame de la chambre 315 et que j’étais une de ses petites cousines. Elle m’indiqua une porte ouverte au fond du couloir. Je m’approchai doucement, craignant de lui faire une émotion trop forte, et la cherchai du regard avant de rentrer dans la chambre. Ne la voyant pas, j’entrai, et regardai les deux lits l’un après l’autre, en pensant que je m’étais trompée de chambre. J’étais prête à sortir quand je la reconnus dans le lit près de la fenêtre, elle avait tellement changé en un mois, que je n’osais pas m’approcher d’elle. Elle me vit, et ses yeux s’éclairèrent :

-Ma petite, ma petite ! C’est bien vous ?

-Oui, c’est moi, je suis là, dis-je en approchant doucement mon visage du sien. J’ai eu tellement de mal à vous retrouver, j’ai eu tellement peur ! Mais dans quel état êtes-vous, coincée dans ce lit !

Elle était si pâle, et si maigre, si ce n’était l’éclat extraordinaire de ses yeux, je ne l’aurais jamais reconnue. J’avais envie de la prendre dans mes bras et de l’emmener loin de ce lit d’hôpital, de lui rendre ses forces. Elle sentit ma révolte, et dit :

-Ma petite, il faut parfois avoir de la patience dans la vie. J’ai fait l’erreur de regarder si les colombes qui vivent au fond de ma cours, étaient rentrées ce soir-là, et en avançant le nez en l’air, je n’ai pas vu une cagette qui trainait. J’ai fait un vol plané de toute beauté ! Le plus beau de ma carrière de distraite, croyez-moi.

Elle trouvait encore le moyen de plaisanter ! Je la regardais en hochant la tête, ce qui l’a fit rire de nouveau. Elle reprit :

– Oui j’ai bien réussi mon coup, ça n’a rien de tragique, ils ont dit que j’en avais pour cinq semaines avec ce plâtre, mais ils ne pourront me garder ici, parce que je suis trop vieille d’après ce que j’ai compris. Ils cherchent une place dans un service de convalescence. Mon fils est en train de faire des démarches pour trouver une place. Je pense qu’il souhaite que je ne rentre plus chez moi, il pense que je lui poserai moins de problème si je suis prise en charge définitivement. Vous voyez ?

J’étais atterrée de cette nouvelle, mais je ne pouvais rien dire, pour ne pas la décourager devant cet avenir peu réjouissant, et aussi parce que je n’avais aucun droit de donner mon avis, n’étant pas de la famille.

-Ils attendront que vous alliez un peu mieux avant, je pense ! Vous semblez avoir beaucoup maigri, je trouve…

-Oui je n’ai plus beaucoup d’appétit dans ce lit, et puis vous savez, les petites ici ont tant de travail que quand on ne peut pas manger seule, le plateau repart souvent comme il est venu, sans que personne ne s’en inquiète. Mais depuis quelques jours, j’ai de nouveau la force de manger un peu, et de vous avoir vu, va me donner la force de remonter la pente. Je me sens déjà mieux !

-Je suis en vacances, je pourrais venir vous faire manger pour le repas de midi pendant quelques jours si vous voulez.

– Ma petite, je ne veux pas que vous perdiez votre temps, à cause d’une vieille folle qui ne regarde pas où elle met les pieds. C’est l’été, il fait beau, il faut aller vous promener au soleil avec vos amis.

-Mes amis sont tous rentrés dans leurs familles pour l’été, et ma famille actuelle c’est vous, alors je m’occuperai de vous, un point c’est tout !

-Votre caractère est encore pire que le mien, alors inutile que j’insiste, dit-elle en riant, alors à demain pour le repas, ma belle ! Mais maintenant, il faut rentrer chez vous, ce genre de plaisir doit être pris à petite dose, si j’ose dire !

Je riais avec elle, et acceptais de la laisser se reposer. Je l’embrassais et lui fis un signe de la main en me retournant dans le couloir. L’image de cette toute petite silhouette dans ce grand lit blanc, me creva le cœur, mais j’accentuais mon sourire pour qu’elle ne le voit pas.

J’étais un peu rassurée de l’avoir revue, en rentrant chez moi, mais je me demandais comment il était possible de maigrir autant en si peu de temps.

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Le lendemain, je la retrouvais au moment du repas, ce qui nous donna l’occasion de parler. Je la retrouvais dans son ton enjoué et ses remarques pleines de vie, mais elle avait à peine la force de tenir sa fourchette et je dus l’aider à manger son plat et son dessert cuillères par cuillères. Je craignais que l’on ne me mette dehors, mais il n’en fut rien, le personnel étant plutôt soulagé de cette aide supplémentaire.

Tous les jours suivant, le même rituel se répéta, mais elle avait beau manger mieux, elle ne grossissait pas, et restait toujours aussi pâle. Un jour, que je m’en inquiétais elle me dit :

-Je vais vous dire, mon petit, je suis en train de livrer ma dernière bataille, et il semble que je vais la perdre. Je préfère que vous le sachiez et que vous n’espériez pas que j’aille mieux en vain.

-Pourquoi dites-vous cela ? Je sentais le crabe de l’angoisse me serrer de nouveau le ventre.

-Ils ont dit que ma fracture n’était pas si banale qu’elle en avait l’air, mon fémur s’est brisé en deux au milieu, alors que normalement c’est plus haut que ça aurait dû lâcher, il paraît ! En fait, il y a des sortes de trous dans mon os, ils disent des « géodes ». Moi je trouvais que c’était un joli mot, un nom de géologie ou d’astronomie ou de bijouterie. Mais, ce n’est pas un nom sympathique, parce qu’en fait, c’est un trou qui ne devrait pas être là. C’est le signe que quelque chose mange mes os et finira par me manger toute entière, semble-t-il. Enfin c’est ce qu’ils m’ont expliqué, vous savez, ici on évite de prononcer les mots qui font peur, alors on utilise des images. C’est plus poétique sans doute !

Elle s’arrêta pour me regarder fixement, et évaluer l’impact de sa nouvelle sur moi. Puis elle me prit la main, comme pour me consoler. C’était le monde à l’envers !

-Ne vous inquiétez pas, ma petite, ne faites pas cette tête-là, Je suis un vieux cheval, je ne vais pas me laisser faire aussi facilement. Je vous promets que je ne vous abandonnerai pas tout de suite !

– Vous êtes malade, et c’est à moi que vous pensez, à mon chagrin. Il faut penser à vous, à garder vos forces pour vous défendre. Vous êtes incroyable !

– Ce que je ne veux pas, c’est vous faire encore un chagrin supplémentaire, et si je pouvais, je guérirais rien que pour cela. Mais, voyez-vous mon petit, même pour vous faire plaisir, je suis obligée d’admettre que je n’ai plus la force d’aller bien loin.

Il faut qu’on en parle ensemble, pour que vous l’admettiez aussi. Il faut laisser partir son corps quand il ne peut plus vous porter. Moi, je n’ai rien à regretter de ma vie, je l’ai remplie entièrement, de belles joies et de moins belles choses. Ce fut une vie dure mais magnifique, et je vous souhaite de faire de même avec la vôtre, ma petite chérie.

Je n’entendais plus rien, mes oreilles bourdonnaient, et je retenais mes larmes, devant elle qui était si forte. Elle s’essoufflait mais poursuivit :

– Pleurez ma petite, vous en avez besoin, ça vous fera du bien.

– Je …, puis le flot me submergea, je la pris contre moi, et mes larmes entrainèrent les siennes, pendant de longues minutes. Puis par réaction sans doute, elle commença à rire de plus en plus fort, et à ce rire, répondit le mien. Nous ne savions plus si nos larmes étaient celles du chagrin ou du fou-rire.

Le silence retomba brutalement entre nous, alors que nos regards s’accrochaient. Tout ce que nous ne pouvions nous dire avec des mots, ce regard le raconta. Je savais qu’elle n’était pas triste, et je ne le fut plus non plus. Son choix était fait. Tout ce que je souhaitais, c’est qu’elle ne souffre pas dans sa chair. Plus que la mort, c’est la souffrance de ceux que l’on aime qui est insupportable. Elle l’avait compris, et me dit :

-Ils ont dit qu’ils feraient ce qu’il fallait pour que je ne souffre pas, c’est rassurant, non ?

-Oui ça l’est .. C’est ce que je souhaite ..

– Ils doivent me transférer dans un autre service, parce qu’ici ils ne peuvent plus me donner plus de soins, alors d’un jour à l’autre, je risque de ne plus être là. Alors, nous allons nous dire au revoir, comme si c’était la dernière fois, ma petite, et si je suis encore là demain, on se dira bonjour comme si on se voyait pour la première fois, d’accord ?

Je ne pus m’empêcher de sourire, devant cette manière qu’elle avait de faire un pied-de-nez au destin depuis toujours. Et je la pris dans mes bras, pour la serrer contre moi, comme si c’était la dernière fois.

Je sentis son cœur battre contre le mien, n’osant pas la serrer trop fort, tant elle était fine, mais je savais que cette douce étreinte resterait à jamais gravée dans mes souvenirs. Elle me donna une dernière fois son regard bleu marine, rempli de toute la tendresse du monde, et me dit :

-Bonne nuit, mon petit, je pense à vous, à chaque minute, et lorsque vous penserez à moi, de temps en temps, vous saurez que je suis là. Ne changez jamais mon enfant, restez cette fille de la lumière que vous êtes.

Je ne pus que la remercier et me détachais de son regard avec peine.

Une fois dans le couloir, je laissais couler mes larmes en silence, en sachant qu’elles ne laveraient pas mon chagrin. Je rentrais à pied, la nuit étant douce, n’ayant pas la force d’affronter la foule dans le métro. La lune était ronde, éclatante, et faisait briller mon pendentif, mais je n’avais aucune envie de demander aux fées, ce qu’il adviendrait demain.

Cette nuit-là, je sombrais dans un sommeil lourd, sans rêve, comme on tombe dans un puits sans fond.

A suivre

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Elle et moi (Partie 8)

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Les jours suivants, je l’accompagnais à l’hôpital chaque fois que je n’avais pas cours, comme si notre temps commun était compté. Nous parlions sur le trajet, mais je ne la voyais presque pas là-bas, nous étions occupées chacune de notre côté et je n’eus jamais l’opportunité de la voir parler aux enfants.

Elle me racontait sa jeunesse, difficile pour une jeune femme, en un siècle où il ne fallait pas sortir des convenances. Son esprit rebelle n’avait pas été facile à porter, au milieu de l’obscurantisme mais il était toujours là, et je ressentais une immense tendresse pour elle, qui ne s’était jamais avouée vaincue.

Elle me donnait la force d’être différente, de secouer les frontières de la réalité, et de m’affirmer comme la rebelle que je cachais jusqu’ici.

Elle me permettait d’oser.

Le dernier soir, avant que je parte en stage, je lui apportais un kouign-amann, déniché dans une pâtisserie bretonne spécialisée de la ville. Elle ouvrit de grands yeux gourmands et l’évidence de son plaisir fut le meilleur moment de ma journée.

Elle se fit prier pour la forme en disant :

« Mon docteur ne serait pas content s’il voyait autant de beurre et de sucre, mais on ne lui dira pas, n’est-ce pas ? Je suis sûre qu’il ne connaît pas la recette ! »

Elle riait comme une enfant, me racontant comment le gâteau avait été inventé à une période où la farine manquait, et le beurre était trop abondant, et que depuis les gourmands se régalaient de cette recette soit-disant ratée.

« Beaucoup d’erreurs conduisent finalement à des chefs d’œuvre, ma petite, et pas seulement en cuisine ! Faites toutes les erreurs qui vous feront envie dans votre vie, du moment qu’elles vous apprennent quelque chose de beau. ! Mais je suis tranquille, vous en êtes bien capable…

En fait, je pense que vous savez déjà tant de choses, malgré votre jeune âge, il faudra simplement que vous acceptiez de vous en souvenir… »

Je ne relevais pas sa dernière phrase, pressentant bien qu’elle avait raison, mais je ne voulais pas m’aventurer de nouveau sur ce terrain. Tout ce que je voulais, c’était profiter de ce dernier soir de calme avec elle, avant de m’absenter pendant un mois entier. Cela m’inquiétait de la laisser tout ce temps, mais je ne voulais pas lui avouer.

« Vous prendrez bien soin de vous, pendant mon absence ? » m’entendis-je lui demander, contre ma propre volonté.

Elle se tut brusquement et me regarda, dubitative.

« Ne seriez-vous pas en train de vous inquiéter pour moi, ma petite ?

– Non, non, je ne sais pas pourquoi je vous dis cela…

– Moi, je le sais, répondit-elle, vous pensez qu’à mon âge, il suffit d’un souffle d’air pour que je m’envole…

– Je … commençais-je faiblement.

Elle m’interrompit :

« C’est une éventualité plus que probable, et il faut que vous l’acceptiez, mon petit. La roue tourne, et la mienne a déjà beaucoup tourné. Ce vieux corps est fatigué, et vous savez quand un véhicule vous lâche de tous les côtés, il vaut mieux le mettre à la casse !

Elle partit d’un énorme éclat de rire.

« Je ne trouve pas ça drôle du tout ! M’indignais-je. Il ne faut pas dire des choses pareilles, moi j’ai encore besoin de vous, et je n’ai même pas eu le temps de vous emmener un peu vous promener en dehors de la ville, pour revoir la mer par exemple…

– Revoir la mer… dit-elle songeuse, c’est un plaisir que j’aurais volontiers partagé avec vous, en effet ! Mais je ne suis pas sûre que mes vieux os supportent encore ce voyage.

– Quand j’aurai fini mon stage, nous mettrons ce voyage au point, un jour où il ne fera pas trop chaud…

– Mon petit, écoutez-moi ! Il faut que nous parlions sérieusement de ce qui vous fait peur, il est inutile de bâtir des chimères de ce genre. Vous savez que mon corps ne me portera plus longtemps, et que je ne pourrai pas aller marcher avec vous sur cette plage.

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Plage du veillon Photo M. Christine Grimard

Elle se tut, et partit dans ses souvenirs d’océan.

Puis, elle murmura, les yeux clos, comme pour elle-même :

– Que n’aurais-je pas donné pour revoir une fois encore, l’estran scintiller à contre-jour dans le soleil du matin, écouter le cri strident des sternes qui pêchent dans les vagues.

Je restais des heures assise sur le sable humide, à goûter les embruns salés sur mes lèvres, et respirer le parfum iodé des algues.

J’aimais suivre les pointillés des laisse-de-mer, où se cachent des trésors, découvrir sous mes pas, les œufs de raies sous les cheveux du goémon.

Je n’ai qu’à fermer les yeux pour suivre le vol lourd des échassiers au bec chargé de leur pêche matinale.

Je n’ai pas oublié la saveur du vent du large, au goût bleu marine, les soirs d’automne, quand les nuages dessinent un berceau au soleil couchant.

Parfois un cavalier venait faire courir son cheval dans les vagues, et l’animal jubilait de plaisir. Je pouvais mesurer sa joie au bruit de ses sabots qui dansaient sur le sable. Il hennissait de contentement et sa queue en panache flottait derrière lui dans une gerbe d’écume, irisée dans les gouttes de soleil.

L’océan me manque tellement ! Quelle que soit la saison, quelle que soit l’heure de la journée, il y avait toujours une merveille à admirer sur cette plage. Un lieu magique, changeant à chaque instant, inondé de vent et de lumière.

Mon enfant, j’aurais tant aimé vous faire partager mon émerveillement là-bas !

Simplement, nous sommes un peu en retard, mon horloge personnelle est un peu trop en avance, et bientôt le mécanisme va se gripper. La vôtre par contre a encore si peu d’heures à son cadran. Vous découvrirez tout cela, et ce jour-là, vous penserez à ce que vous avez lu au fond de mes yeux. Vous me ferez ce plaisir, vous le promettez ?

Photo M. Christine Grimard

Ses yeux étaient pleins de larmes, pour la première fois depuis que je la connaissais. J’avais senti ce manque, à tout ce qu’elle avait réuni autour d’elle, ces meubles bretons, ces marines, ces broderies de bruyères. Elle n’en parlait jamais, mais tout en elle respirait l’océan.

Elle avait ouvert la porte des souvenirs et la marée montante des émotions la submergeait. Il avait suffi de quelques embruns fantômes pour que s’engouffrent dans son âme, le ressac des paroles d’amour envolées. Elle retrouvait la trace des cris oubliés, des chagrins étouffés.

Je m’en voulais de l’avoir entraînée dans les remous de sa mémoire. Je la pris dans mes bras et la tint serrée contre moi de longues minutes, tentant de lui transmettre un peu de sérénité, à travers la chaleur de mon corps. Elle s’apaisa, et prit mon visage dans ses mains, posant son front contre le mien. Des longues minutes s’écoulèrent, puis elle s’écarta de moi, et fixa son regard bleu marine dans le mien.

« Mon petit, peu importe le temps que cette vie nous a donné, il fut intense et nous avons partagé la sève de nos âmes, vous et moi. Il faudra s’en souvenir très fort, et on survivra au temps. Je partirai avant vous, bientôt, mais les gens ne meurent pas, aussi longtemps que quelqu’un les aime. Je sais que vous m’aimerez et que je survivrai dans votre cœur, et moi, où que je sois, je vous promets que je vous aimerai et que vous vivrez dans mon âme.

Vous me croyez, n’est-pas ? C’est une promesse que l’on se fait !

Je ne pus qu’articuler : « Je vous crois, et je promets. »

Je ne la voyais plus qu’à travers un brouillard de larmes et elle me secoua doucement ;

« Allons, ma fille, pas de larmes, vous et moi sommes plus fortes que ça. Et puis, rien n’est fini, je tiens à ma vie, et nous aurons encore beaucoup de petits moments toutes les deux quand vous aurez fini votre stage. Il fera chaud, ce sera le début de juillet et on pourra marcher ensemble jusqu’au square, le soir après le repas. Je m’en réjouis d’avance.

En attendant, vous êtes fatiguée et moi aussi. C’est assez pour ce soir, vous allez rentrer, et vous reposer. Moi aussi. Et nous rêverons d’estran, ainsi la nuit sera bleue marine et douce !

Bonne nuit, mon petit.

-Bonne nuit, mon amie, je vous laisse vous reposer. Je pars aux aurores demain matin, par le premier train. Mais je penserai beaucoup à vous, et viendrai vous rendre visite dès que je serai rentrée fin juin. Vous serez bien au chaud dans mes pensées, je vous le promets. »

Elle me raccompagna, et je l’embrassais de nouveau, avant de m’éloigner. Je traversais la rue, puis me retournai vers sa fenêtre. Elle était là, me regardait en souriant, puis leva la main gauche, me fit un petit signe de la tête, se retourna et disparu derrière ses rideaux.

Je restai là sans bouger, avec le sentiment qu’un gouffre venait de s’ouvrir sous mes pieds. Je levai la tête au moment où de sombres nuages resserrèrent leur étreinte autour de la lune. La rue fut plongée dans les ténèbres, et le silence qui tomba brusquement me fit l’effet d’une chape de plomb. Je rentrai, mais la sensation de froide solitude qui me pesait, me fit sombrer dans un sommeil agité, peuplé de cavaliers sans visage qui galopaient au bord de la falaise.

A suivre…

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