Atelier d’été de François Bon : Un fragment de monde

Ce petit texte fut écrit en réponse à la demande de François Bon, pour son septième atelier d’écriture de l’été.

***

 

Un petit fragment de monde.

Il l’attendait mais comme d’habitude elle devait encore se disperser aux quatre vents. Il avait choisi cette terrasse ensoleillée parce qu’il aimait voir la vie couler devant ses yeux. La vie des autres. Il pouvait les imaginer, inventer leur monde, choisir leur destin. Cela lui donnait l’impression d’être tout puissant, de décider…

La serveuse lui apporta le diabolo-menthe commandé.

Le verre posé devant lui, exhalait ses gouttelettes de fraicheur dans l’atmosphère surchauffée de ce début d’après-midi. Une goutte plus grosse que les autres s’attardait au bord du verre. Les reflets du soleil scintillaient à la surface de la sphère, et c’était tout un monde qui brillait devant ses yeux. Un arc-en-ciel miniature étirait ses ailes, valsant dans le soleil. Il s’approcha, fasciné par cette image éphémère. Il suffirait que la bulle éclate et tout disparaîtrait. En attendant, il voulait retenir le temps, faire durer la magie de l’instant. Il était tout près, sentant les bulles éclater en gerbe sous son nez. Il crut les voir, tout au fond de ce diamant, vibrer puis danser. Ou peut-être les avait-il imaginées. Deux fées minuscules dansaient en se tenant les mains, et en riant, la tête renversée vers le ciel. Elles riaient, riaient. Puis l’une d’elle, le regarda et en souriant, lui fit un geste de la main…

Une seconde après, la bulle éclata…

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Photo du jour: Averse d’Or.

Une fin d’après-midi qui hésite entre la pluie et le soleil, et voilà que la fenêtre de ma chambre est constellée de gouttelettes.
Derrière la vitre, je regarde l’ombre des nuages, aussi morose que ce printemps qui se cache sous son écharpe grise. La barrière de mon balcon vire au vert de gris.

Soudain, un faible rayon de lumière traverse les nuées. Il serpente, l’air de rien, pour ne pas se faire remarquer, et se pose délicatement sur le sommet des pins.

Le vent se lève et écarte les nuages, et mon balcon est brusquement inondé de lumière.
L’atmosphère change brutalement, soudain joyeuse, tandis que le soleil transforme ces gouttelettes en paillettes d’or.

L’instant magique ne durera que quelques minutes et les fées regagneront leur cachette, sans se douter que j’ai réussi capturer leur reflet sur cette photo.
Ne leur dites rien ….

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Photo M. Christine Grimard

Elle et moi (Partie 12)

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En arrivant chez moi, je posai mon précieux cadeau sur le guéridon, n’osant pas l’ouvrir, comme on hésite à sortir marcher sous la pluie.

Etait-ce la crainte de refermer la porte derrière elle définitivement, ou était-ce pour garder le plus longtemps possible, le plaisir de l’attente de la revoir ?

Je ne pouvais détacher mes yeux de ce carton, mais je ne me décidais pas à y toucher. Finalement, je me persuadais qu’il était préférable d’attendre la nuit, lorsque la vie serait calmée, et que nous serons en tête à tête, Elle et moi, dans le silence de l’obscurité, pour échanger ces derniers instants de connivence.

Je n’avais pas envie de lui dire au revoir, j’avais envie de la porter en moi définitivement, comme un des trésors de ma vie.

Il fallait que je m’occupe en attendant que les déménageurs m’apportent le lit clos, pour éviter de penser à tous les évènements de la journée, pour éviter de m’effondrer. Je réalisais qu’il n’allait pas trouver sa place dans mon minuscule appartement dans son état actuel. Il fallait que je l’accueille à sa juste place, et à moins de pousser les murs…

Je tournais sur moi-même, inspectant tous les recoins de la pièce, lorsqu’un rayon de soleil entra par la fenêtre, et se posa contre le mur de ma chambre, sur le bureau. Cet éclairage doré me donna la solution, il serait si bon d’être couchée dans le cocon de ce lit et de laisser les rayons du couchant venir caresser mes jambes de leur douce chaleur. Je me voyais déjà éblouie par le contre-jour, savourant un peu de musique, avec un bon livre, ou un chocolat chaud.

Je déménageai mon bureau dans la chambre, fit place nette sur les murs, repoussai le canapé dans l’autre partie de la pièce, près de l’entrée. Je regardai la nouvelle configuration de ma pièce principale, lorsque les déménageurs arrivèrent. Ils n’avaient pas fait l’effort de démonter le corps principal du meuble, et eurent toutes les peines du monde à le faire entrer dans la pièce. Finalement, c’est par la porte-fenêtre qu’ils réussirent. Le bois craquait sous leurs efforts, semblant les réprimander de le traiter de la sorte. Je leur indiquai le mur que j’avais choisi pour l’adosser. Une fois en place, il était si monumental, qu’on avait l’impression qu’il y avait une pièce supplémentaire dans mon appartement. J’imaginais déjà les instants de plaisir passés à l’avenir, dans cette pièce secrète, comme on savoure un parfum d’enfance, comme on croise le souvenir d’un instant de douceur.

J’en étais encore à l’admirer, quand son fils arriva, avec l’air hostile qui le caractérisait. Il détailla mon appartement minuscule avec un mépris évident, mais je ne m’en formalisais pas, le monde matériel ne faisant pas partie de mes priorités. Seules les objets porteurs d’âme m’intéressaient, et je savais qu’il était incapable d’en distinguer autre chose que leur valeur marchande. Il détaillait les tableaux sur le mur, et détourna les yeux brusquement lorsqu’il vit qu’il s’agissait principalement de marines.

Il jeta sèchement : « Voilà, j’ai suivi la volonté de ma mère, elle m’aura contrarié jusqu’au bout ! Enfin si elle avait su que vous viviez dans un mouchoir de poche, elle aurait peut-être changé d’avis, et m’aurait laissé ce lit ! »

Je le regardais en souriant, navrée pour lui, et lui répondis simplement : « En fait, regardez, j’ai maintenant une petite pièce supplémentaire. Dans sa grande générosité, votre maman, a deviné ce qui me ferait plaisir, par exemple, me pelotonner dans ce lit magnifique, en sécurité derrière ses panneaux de chêne, et rêver aux fées qui dansent… »

Il me regarda en levant un sourcil, comme si je parlais une langue étrangère.

-Oui, je comprends maintenant pourquoi elle parlait autant de vous. Elle et vous, formiez une belle paire d’illuminées ! Et vous l’êtes probablement encore plus qu’elle ne l’était. »

A ces mots, je ne pus m’empêcher de rire. Les yeux brillants et le sourire éclatant, je le fixais sans oser répondre. Il ne savait pas qu’il venait de me faire le plus beau compliment dont je pouvais rêver. Je me tournais vers les déménageurs qui étaient en nage d’avoir transporté ce lit en bois massif d’un seul tenant.

« Messieurs, je vous offre un rafraîchissement avant que vous partiez. »

Il allait protester mais ces messieurs étaient ravis, et il fut bien obligé d’accepter le verre que je lui tendais. Je me tournai vers lui et le remerciai :

« Je vous remercie d’avoir accepté de suivre les volontés de votre maman, vous m’avez fait aujourd’hui un plaisir immense sans le savoir, de m’expliquer les derniers jours qu’elle a vécu, puis de me donner ce qu’elle avait préparé pour moi, alors que je ne m’y attendais pas du tout. Je vous en suis vraiment reconnaissante, c’est un geste que je n’oublierai pas… »

Il baissa les yeux, tiraillé entre ses émotions, puis il lâcha brusquement, avant de tourner les talons :

« Ma mère n’était pas si folle qu’elle voulait bien le faire croire. C’était une femme extraordinaire et je le savais, même si je ne lui ai jamais dit. Elle était si forte, sous son apparence frêle, tellement plus riche que moi, alors qu’elle ne vivait de rien. J’ai réussi dans ce monde, je suis bien placé dans la société, je suis arrivé, mais parfois je me revois avec elle, courant sur cette lande, les cheveux libres dans le vent, avec l’odeur des bruyères sous mes pieds, et le bruit des vagues qui se cassaient sur la falaise. Et je donnerai tout ce que j’ai pour être de nouveau là-bas avec elle. »

Sa voix se brisa, et je respectais son silence. Les ouvriers s’étaient éclipsés discrètement et il n’y avait plus que lui et moi. Je le regardais bien droit dans les yeux, ils étaient éclairés par le dernier rayon du couchant, et leur iris brillait d’étincelles, je crus voir un instant, l’expression que prenait mon amie quand elle parlait de son île. Je lui pris les deux mains, sans rien dire, et laissait les larmes perler dans mon regard. Il ajouta :

« Merci d’avoir adouci ses derniers mois, elle était si heureuse de vous avoir rencontrée. »

Je ne pus qu’ajouter : « Merci à vous de me le dire, c’est un grand plaisir que vous me faites. Mais vous savez, je crois que cette rencontre était programmée, et que les gens qui s’aiment finissent toujours par se rencontrer ou se retrouver. Votre maman savait que vous l’aimiez, elle m’en avait parlé souvent, elle pensait que le chagrin de la disparition de votre papa, vous avait éloigné de vos racines, mais qu’un jour, vous retrouveriez votre amour pour votre île. »

Il s’adoucit : « Je crois que je vais restaurer la maison de mes parents, qui tombe en ruine ; et je ne laisserai personne y toucher tant que je suis vivant. Un promoteur m’en avait offert un bon prix l’été dernier… Si vous le souhaitez, un jour, vous pourrez venir passer quelques temps là-bas, ajouta-t-il, avec un sourire.

Il dut voir s’éclairer le plaisir dans mon regard, et il accentua son sourire, et dit :

« Puis-je vous embrasser ?

-Bien sûr, avec plaisir, dis-je en le prenant dans mes bras.

-Je suis désolé de vous avoir traitée comme ça, ajouta-t-il un peu penaud, mais je crois que j’étais jaloux que ma mère se sente plus proche de vous que de moi à la fin de sa vie.

-Oh , je ne crois pas que ce soit le cas, répliquai-je, les instants que nous partagions étaient intenses, mais n’ont rien à voir avec l’amour qu’elle vous portait. Il s’agissait plutôt d’une amitié, comme nous aurions pu l’avoir en étant du même âge. Je regrette tellement, de ne pas avoir eu le temps de la connaître plus longtemps, mais je remercie les cieux de m’avoir permis de croiser son chemin.

Cette vie m’intéresse uniquement pour ce genre de rencontre, et là l’univers m’a comblé. Le souvenir de ce qu’elle était va éclairer ma route pour longtemps… »

-Tenez, dit-il je vous laisse ma carte, n’hésitez-pas à m’appeler si vous avez des ennuis quelconques, j’ai beaucoup d’influence dans toutes sortes de milieux. J’ai l’impression que vous auriez fait une sœur formidable, et j’aimerais que vous acceptiez de me pardonner mon attitude, et que nous puissions nous revoir souvent. »

-Ça sera avec plaisir, répondis-je, toute émue. Plus je le regardais désormais, plus je lui trouvais de ressemblance avec mon amie. Je l’embrassais de nouveau pour lui dire au revoir.

Il me fit un geste de la main avant de sortir, le même geste que sa maman faisait toujours lorsque elle me voyait passer devant sa fenêtre, et le même geste que j’avais vu faire à cette jeune femme, la nuit du 14 juillet.

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Une fois seule, je caressais du regard, ce nouvel univers qui était le mien. Le lit monumental changeait entièrement l’atmosphère de la pièce. L’odeur du bois flottait jusqu’à moi, embaumant le soir. En fermant les yeux, on aurait pu se croire dans la forêt après une coupe de bois. Je décidais de préparer mon lit pour y dormir le soir même.

Après le dîner, dans le silence, j’entendais craquer le bois dans la fraîcheur de la soirée, comme une respiration, un soupir. Ce lit, évoquait si fort, le souvenir de mon amie, que je croyais sentir réellement sa présence.

Le moment était venu d’ouvrir son présent. Les mains tremblantes d’émotion, je fis glisser le couvercle. Le parfum de mon amie s’envola jusqu’à moi, un instant, et les larmes me submergèrent. Il me suffisait de fermer les paupières pour croire qu’elle était de nouveau près de moi, dans cette pièce, son odeur imprégnait les objets qu’elle avait préparés pour moi, et je n’osais y toucher pour ne pas la faire disparaître.

Au premier regard, je sentis tout l’amour qui émanait de ces objets, messagers de son souvenir.

Le premier objet était une photographie ancienne ornée d’un cadre ovale, d’une jeune femme aux longs cheveux détachés, à l’exception d’une barrette en forme d’étoile filante sur la tempe droite. Ce regard m’était familier, empreint de la douceur et de l’intelligence que je lui connaissais. Un prénom, suivi d’une date, étaient inscrits dans le coin inférieur, confirmant l’identité de mon amie. J’en oubliais de respirer, elle était si belle à trente ans, irradiant d’une telle étincelle de vie, souriant à l’avenir. J’aurais tant aimé la rencontrer à ce moment-là et partager ses fous-rires. La photo était en noir et blanc, mais l’ombre bleue de son regard planait sur cette image, et j’avais l’impression d’en voir encore les reflets bleu marine briller devant mes yeux. C’était bien elle, qui m’avait salué une dernière fois, derrière sa fenêtre, la nuit du 14 juillet, celle où elle avait choisi de partir comme son fils me le confirma plus tôt. Je contemplais cette image à travers mes larmes, et dans ce semi-brouillard, j’eus l’impression que son sourire m’enveloppait toute entière pour me consoler, d’une caresse de velours.

Je ravalais mes larmes, posais le cadre sur le guéridon, et sortis le second objet du carton. Il s’agissait d’un livre ancien, relié de cuir, avec une loupe posée sur la couverture, le tout réuni par un ruban bleu. L’ouvrage s’intitulait : « Tradition celtique : le culte de la lune et du soleil ». Ayant détaché la loupe, je l’ouvrais et le feuilletais rapidement. C’était un récit romancé, s’appuyant sur des légendes celtes, où je reconnus certaines histoires que m’avais racontées mon amie lorsque nous cousions. J’allais le reposer pour le lire plus tard, quand je remarquais la gravure ancienne qui ornait la couverture. Elle représentait une cérémonie, où des femmes vêtues de tuniques blanches et coiffées de couronnes de fleurs tressées, dansaient sous la lune, formant une ronde autour d’une pierre levée. Cette scène, me semblait étonnement familière, il s’agissait du rêve récurent que je faisais depuis l’enfance et donc j’avais parlé à mon amie. J’avais la sensation d’être revenue chez moi.

Je pris la loupe, et détaillais l’image attentivement. Les deux femmes représentées de face, dans la ronde, souriaient, semblant chanter, les yeux levés vers la clarté lunaire. J’approchais la loupe d’elles, et je ne fus pas surprise de reconnaître le visage de mon amie dans la beauté de sa jeunesse, et le mien. A leur cou, brillait un pendentif en pierre de lune, identique à celui qu’elle m’avait donné.

Les morceaux du puzzle prenaient leur place, un à un.

Sous le livre, se trouvait une enveloppe à mon prénom, que je retirai du carton en tremblant. Elle cachait un dernier objet, que je reconnus immédiatement. C’était le jumeau de mon pendentif, d’un ton un peu plus soutenu, bleu presque marine, assorti au regard de mon amie. Je m’approchais de la fenêtre où la lune était pleine. Un pendentif dans chaque main, ouverte vers le ciel, j’admirais leur lumière irisée, qui projetait des milliers d’étincelles sur le plafond. Je les regardais danser comme des étoiles filantes dans un ciel d’été, fascinée par leur brillance. Le ballet s’acheva, lorsque la lune fut dissimulée derrière les nuages.

Je reposais les pendentifs côte à côte, près du portrait de mon amie, puis me décidai à ouvrir l’enveloppe. Plusieurs feuillets étaient couverts d’une écriture soignée, légèrement penchée, aux lettres bien ourlées, reflétant une intelligence vive au caractère fort.

Son denier cadeau. Le plus beau. Je m’installais sur son lit pour la lire, entourée de ses souvenirs, dans la douceur de son univers.

« Ma petite chérie,

Vous me manquez, beaucoup. Votre présence attentive m’était si précieuse, et votre sourire qui illuminait mes matins, a laissé la place à une grisaille permanente. Je suis devenue égoïste à mon âge, et même si je sais que ce stage est important pour vous, je ne peux m’empêcher de trouver votre absence très longue.

Alors, j’ai décidé de préparer une surprise pour vous. J’y place nos souvenirs communs, ceux que vous n’avez pas encore retrouvés, mais qui m’accompagnent déjà depuis longtemps. Lorsque vous accepterez leur existence, votre vie actuelle sera plus légère, vous retrouverez vos racines, ce qui vous donnera l’énergie nécessaire pour suivre ce nouveau parcours jusqu’au bout de vos attentes.

Il est inutile de nier ce que l’on est, surtout lorsque le but est d’utiliser son énergie originelle, pour faire avancer le monde. Vous êtes une fée incarnée dans ce monde, et il est temps que vous l’acceptiez. Ne vous méprenez pas, je ne suis pas devenue encore plus folle depuis votre départ. Une fée, est un être de lumière, tournée vers l’accomplissement de la beauté. Elle paraît et le monde s’illumine. Son sourire éclaire le chemin et chacun se sent heureux en sa douce présence.

Je vous ai vue avec les enfants et j’ai vu la lumière de votre regard sur eux. Les enfants sentent ces choses- là. Vous avez remarqué leur attitude envers vous, et celle de notre jeune amie et de son lapin, n’est-ce pas ? Vous voyez bien que j’ai raison. Moi, je vous connais depuis toujours, mais j’ai toujours eu une bonne mémoire…

Vous me promettez d’accepter votre vraie nature, et de vous en servir pour répandre votre lumière autour de vous. Regardez votre pendentif, et sa brillance soudaine, lorsque certaines émotions vous submergent. Vous saviez très bien canaliser tout cela, auparavant. Mais je ne suis pas inquiète, vous saurez retrouver vos marques, bientôt. Vous lirez attentivement, le livre que je vous laisse, et tous vos souvenirs remonteront à la surface. Laissez-les faire, mon petit …

A mon âge, il n’y a plus rien à prouver, et ce vieux corps me trahit. Lorsque l’Ankou viendra me chercher, ce qui ne saurait tarder, j’essayerai de venir vous dire au revoir, pour emporter avec moi votre image comme un talisman pour le voyage.

Qui sait, nous nous retrouverons peut-être bientôt, et peut-être même dans votre vie actuelle. Ne soyez pas triste de mon départ. Moi, je suis enchantée d’avoir pu vous retrouver avant de partir, même pour si peu de temps.

Qui sait ? Peut-être que l’on se retrouvera, lorsque vous serez une vieille dame, comme moi aujourd’hui. Si vous rencontrez de nouveau mon regard, dans la peau d’une jeune écervelée, et que j’ai tout oublié de notre amitié, surtout montrez-moi mon pendentif pour que je vous reconnaisse.

Ce monde a grand besoin d’énergies positives, comme la vôtre.

Laissez la grandir, jour après jour, et quelle que soit la voie que vous choisirez cette fois-ci, vous lui serez utile.

Laissez votre sourire attirer les autres sourires.

Laissez votre cœur battre contre celui des autres.

Laissez votre âme s’envoler chaque nuit dans cette clairière où nous retrouverons pour danser.

Laissez votre vie danser dans les vagues de l’océan.

Laissez votre rire enchanter les matins, laissez vos chagrins s’envoler dans le vent.

Laissez cette vie palpiter dans vos yeux et remplir vos poumons, aimez la chaque seconde, jusqu’à la dernière, et encore après.

Mon petit, il est temps de nous dire au revoir, les forces de ce corps m’abandonnent, mais je resterai avec vous, aussi longtemps que vous penserez à moi, pour vous aider si vous en avez besoin, et pour vous aimer jusqu’au bout du chemin.

Il n’y a rien de triste, cette vie est un cadeau, et je l’ai dégustée jusqu’à la dernière goutte de soleil. Faites-le aussi, pour vous et pour moi.

Vous écrire, ce soir, est le dernier cadeau que cette vie m’aura fait, je crois. Je vous remercie pour chaque seconde que nous avons partagée. Je penserai à vous où que je sois.

Je vous serre une dernière fois dans mes bras, ma petite chérie, avec tout mon amour.

Votre amie …. »

Je reposais la lettre sur l’oreiller près de moi, laissais l’émotion envahir le silence de la pièce. Je la sentais monter comme une vague de tempête. Alors, je me tournai vers son portrait, elle me regardait en souriant. Ses yeux, à la foi si forts et si doux, fixaient les miens, et ce regard échangé, peu à peu m’apaisa. Demain, je découvrirai le livre qu’elle m’avait laissé, et j’essayerai de suivre ses traces vers la lumière.

Alors, dans la pénombre, je refermai les panneaux du lit clos et m’installai pour dormir, découvrant pour la première fois, la sensation de paix qui régnait à l’intérieur de ce cocon de chêne. De fines ouvertures étaient ménagées dans le bois dissimulées dans les dessins de fleurs stylisées, et quelques rayons de lumière pénétraient l’espace clos, parsemant le ciel de lit d’étoiles. Je m’allongeais pour l’admirer en m’endormant, et c’est alors que je les entendis.

De douces voix féminines chantaient en sourdine, accompagnées du murmure du vent sur la lande, et au loin, la valse des vagues leur répondit. Je sentis le parfum des bruyères flotter sur mon visage ou peut-être l’imaginai-je.

Et, dans un bruissement d’ailes, je m’envolai vers le rêve.

Fin

 

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Elle et moi (Partie 11)

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Le lendemain matin, je me réveillais avec une impression de pesanteur pénible, qui allait m’accompagner toute la journée.

Je devais me rendre dans le service des enfants, pour leur faire une lecture, en remplacement de mon amie. Elle avait prévu de leur lire « Le petit Prince » de Saint-Exupéry, qui était un de mes livres préférés, et je savais que cela me ferai du bien de marcher sur ses traces, en compagnie des enfants. J’oubliais mes angoisses pendant quelques heures, en voyant les yeux émerveillés des plus jeunes découvrant le périple de l’enfant blond.

Ils préférèrent la rencontre avec le renard, les premiers pas de cette amitié naissante, de deux êtres dissemblables qui apprennent à s’apprivoiser puis à s’aimer. Ils me demandèrent de reprendre ce passage où le renard, explique l’importance qu’il donne à son nouvel ami. La petite fille posa son lapin sur mes genoux pour qu’il regarde les illustrations de l’auteur et ferma les yeux lorsque je relus cette phrase :

« Tu vois, là-bas, les champs de blé ? Je ne mange pas de pain. Le blé pour moi est inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça c’est triste ! Mais tu as des cheveux couleur d’Or. Alors, ce sera merveilleux quand tu m’auras apprivoisé ! Le blé, qui est doré, me fera souvenir de toi. Et j’aimerai le bruit du vent dans le blé… »

J’arrêtais la lecture, les laissant sur cette phrase. Silencieux, ils attendaient en me regardant, et je les laissais redescendre doucement sur terre. La petite serra son lapin contre son cœur et lui dit :

« Tu vois, nous on s’est apprivoisés, et comme ça on n’aurait plus jamais peur, même si on tombe dans le désert, un jour, comme lui. » Elle se tourna vers moi, et ajouta : «Toi, et Mamie-Doux, vous vous êtes apprivoisées, et comme ça vous n’aurez plus jamais peur ! »

– Tu as raison, ma chérie, quand on a un ami, il suffit de penser à lui pour ne plus sentir sa peur ! Et Mamie-Doux m’a appris à ne plus avoir peur, même dans le désert… »

Ce moment avec les enfants me rendit l’énergie que la nuit dernière m’avait dérobée. Il suffisait de quelques mots sortis de la bouche de cette enfant, pour que les émotions échevelées que je trainais depuis le réveil, se canalisent. Je sortis de cette rencontre de nouveau apaisée.

 

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En arrivant chez moi, je trouvais un message de mon cousin qui me demandait de repousser son séjour chez moi, au mois suivant. Ce nouveau contretemps me contrariait, me privant de l’usage de sa voiture. Puisque je ne pourrais pas aller lui rendre visite pendant deux semaines, je décidais de lui téléphoner le lendemain.

Dans cet établissement, avoir une réponse fut très difficile. J’appelais plusieurs jours de suite, parlant chaque fois à des interlocuteurs différents, et retrouver sa trace commençait à sembler impossible. Enfin, mon appel ayant été transféré d’étages en étages, je finis par avoir une personne qui me demanda de rappeler la semaine suivante, pour parler à la responsable du service qui était seule habilitée à donner des renseignements sur les patients. Je compris qu’il serait difficile de pouvoir obtenir de parler directement à mon amie. J’avais l’impression de la voir s’éloigner de moi, inexorablement.

Le lundi suivant, j’eus enfin la bonne personne, mais elle semblait avoir beaucoup de réticences à me répondre. Elle m’interrogea sur mes liens de parenté avec mon amie, et lorsque je lui expliquais notre relation, elle me répondit brutalement qu’elle ne donnait des nouvelles qu’aux membres de la famille proche. J’insistais longuement, et elle dû sentir mon inquiétude, et se laissa attendrir au bout d’une discussion qui me sembla interminable. Elle finit par lâcher :

« Votre amie n’est pas restée longtemps dans notre établissement, et je crois que le mieux est que vous appeliez son fils directement. Il vous renseignera mieux que moi. Je vous prie de m’excuser de ne pouvoir prolonger cette conversation, j’ai beaucoup de travail ! » Et elle raccrocha !

Je restais là, prostrée, à regarder bêtement mon téléphone, comme s’il m’avait trahi.

La tournure que prenaient les évènements, confirmait mes craintes. Il fallait que j’admette que les choses étaient différentes de ce que je voulais qu’elles soient, et que j’ouvre les yeux sur la réalité. Je regardais mon pendentif, en cherchant une aide qui ne venait pas.

J’essayais de rassembler mes idées. Je ne connaissais pas son fils, ne savait rien de lui, et j’étais sûre qu’il refuserait de me parler si je finissais par le retrouver. Peu à peu, en tournant dans ma mémoire, les évènements successifs des derniers jours, je cessais de me débattre, et j’admis que je ne reverrai sans doute pas mon amie. Curieusement, cela m’apaisa. Au bout de cette nuit de torture, je voyais enfin le but du tunnel. Il me semblait qu’elle était sereine et que sa sérénité serait la clé de la mienne.

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Je repris ma vie, d’où elle était absente, traversai la rue vide de son absence, pour passer devant sa fenêtre en espérant voir de nouveau son regard bleu derrière les vitres. Jour après jour, l’absence creusait son gouffre, et j’essayais de ne pas m‘y noyer.

Quinze jours plus tard, un camion de déménagement barrait la rue, lorsque je sortis de chez moi, juste devant son immeuble. Je m’approchais intriguée. Sa fenêtre et sa porte étaient ouvertes et plusieurs personnes s’affairaient dans son appartement. Un homme semblait régler le ballet des allées et venues. Il était plus grand que moi, et la forme de son visage me semblait familière, mais son regard dur et sombre mettait un mur entre nous. Sa bouche pincée, aux lèvres si fines qu’elles en étaient presque invisibles, trahissait son manque de générosité. J’étais mal à l’aise en sa présence, mais je sentais que je devais aller lui parler. Lorsque j’entrais dans la pièce principale, il leva le regard vers moi, me détaillant de la tête aux pieds, et je le trouvai immédiatement antipathique. J’essayais de me calmer, refusant de juger quelqu’un que je ne connaissais pas, sur une simple impression. Mais c’était plus fort que moi, je me sentais trembler et mes jambes me lâchaient. Il me toisa de toute sa hauteur et me jeta :

« Qui vous a autorisé à entrer ici ? Qui êtes-vous ? Vous vous croyez tout permis ? »

– Je … commençais-je en hésitant. Je connaissais la dame qui habite ici, et n’ayant pas de nouvelles d’elle depuis quelques semaines, je me demandais si …

– Si quoi ?

– Si elle va bien… Je le regardais au fond des yeux, redoutant la réponse, que je lisais déjà dans ses pupilles noires.

– Je ne vois pas en quoi cela vous regarde ! Aboya-t-il.

Son regard et tout son être respiraient l’hostilité. Il réfléchit quelques minutes, puis chaussa ses lunettes rondes, et me fixa, les yeux froncés. Je ne disais plus rien, ne sachant plus comment expliquer ma présence. Soudain, il se redressa et dit :

-Oui, je sais qui vous êtes ! Bien sûr ! Vous devez être cette fille dont ma mère s’était entichée ces derniers temps. Je me demandais comment j’allais vous trouver ! Mais bien sûr, il suffisait d’attendre que vous veniez de nouveau fourrer votre nez dans ses affaires !

J’étais de plus en plus gênée, mais il continua en vociférant :

« Je comprends maintenant que je vous vois, avec votre petit air d’ange aux yeux bleus, votre allure si douce, si fragile, elle n’a rien pu vous refuser. Elle avait toujours désiré avoir une fille, et vous avez dû bien en profiter ! Expliquez-moi comment vous avez fait pour qu’en quelques mois, vous ayez pris un tel ascendant sur elle, au point qu’elle vous cite sur son testament !

Il fulminait, et si la rage qui brûlait dans ses yeux, avait pu fondre sur moi, elle m’aurait consumée en un instant. Je n’osais plus bouger, la colère sourde ayant toujours été un repoussoir pour moi. Dans ce genre de situation, je faisais le dos rond, attendais que l’orage s’éloigne ou me cachais dans un trou de souris. Je le regardais sans rien dire, attendant que la tempête passe, ce qui décupla sa colère :

« Allez-vous enfin me dire ce que vous êtes venue faire ici ? Explosa-t-il.

– Je n’ai pas eu le temps de vous expliquer, vous ne me laissez pas parler, répondis-je d’une toute petite voix.

– Alors parlez !

– Je voulais prendre des nouvelles de votre maman, et j’ai appelé la maison de convalescence, mais ils n’ont rien voulu me dire. Alors, quand j’ai vu qu’il y avait quelqu’un chez elle ce matin, je suis venue …

Je réalisai d’un seul coup qu’il avait parlé de testament:

« Pourquoi parlez-vous de testament ?

Il me regarda, un peu surpris, et sa voix se radoucit :

« Parce que, le notaire me l’a lu hier, et votre nom est cité, enfin, je suppose que c’est le vôtre ! Imaginez ma surprise, que ma mère ait pu me faire ça, à moi !

Je ne voulais pas comprendre ce que ça impliquait, je ne voulais pas admettre que ma plus grande crainte était réalisée. Je sentais mes larmes couler, et mes jambes trembler. Je le voyais à travers un brouillard, et tout ce qu’il pouvait me faire maintenant, n’avait plus d’importance. Il remarqua ma pâleur, me poussa vers une chaise et dit :

« Asseyez-vous, vous êtes toute pâle ! Vous n’allez pas tomber dans les pommes, en plus !

Je le regardais, incrédule. Comment pouvait-il être aussi froid et brutal ? Mon regard dû l’énerver encore plus et il ajouta en hurlant :

« Vous voulez me faire croire que vous le ne saviez pas, avec votre petit air innocent !

Il était du genre à frapper une femme à terre. Une vraie brute ! Comment un tel homme pouvait-il être le fils de mon amie, qui était pétrie de douceur et d’humanité ? Il poursuivit :

« Je l’ai accompagnée quand on l’a transférée dans sa maison de convalescence, elle ne voulait pas y aller, sans vous dire au revoir. Elle m’a parlé de vous pendant tout le trajet. J’aurais dû me douter qu’elle m’avait préparé ce coup fourré, dit-il enfin, entre ses dents. »

Autant de noirceur dépassait l’entendement, ce qui me donna la force de me redresser. J’éprouvais un tel mépris pour cet être aussi égoïste, que je n’avais plus peur de lui, et lui dis :

« Je ne veux pas savoir de quel coup fourré vous parlez, je voudrais seulement que vous m’expliquiez ce qui lui est arrivé, en après je vous laisserai régler toutes vos affaires !

Il eut un moment de recul, et parût, enfin, un peu gêné. Il baissa les yeux et dit :

« Oh, ça aussi, elle avait dû le préparer. En arrivant là-bas, elle m’a dit qu’elle se débrouillerait pour ne pas rester trop longtemps, qu’elle était trop fatiguée pour cela. Sur le coup, je n’avais pas compris, mais la nuit suivante, elle était morte ! La nuit du 14 juillet en plus ! Je suis sûr qu’elle l’a fait exprès, on devait partir en vacances le lendemain, et on a dû annuler le voyage. »

Je n’en croyais pas mes oreilles, il ne semblait pas affecté par la disparition de sa mère, mais seulement par l’annulation de ses vacances. Il dû sentir le mépris que je ressentais pour lui, et me dit :

« Ne me regardez pas comme ça, vous ne savez rien de moi. Ma mère et moi, on n’était pas très proches, elle vivait dans un monde de chimères, racontait des histoires à dormir debout, et n’avait qu’une idée, celle de retourner dans son île perdue. Je déteste la mer, et elle ne voulait pas le savoir. Un jour, je lui ai dit qu’elle aurait dû détester aussi cet océan qui avait tué son mari. Elle a souri et m’a répondu qu’elle voulait justement le rejoindre là-bas. »

Il se tut, les yeux dans le vague, à ce souvenir. Je respectai son silence, et commençai à avoir pitié de lui. Il avait eu la chance de côtoyer une femme exceptionnelle, et ne l’avait même pas remarquée. Sans doute, est-ce plus fréquent que l’on ne croit. Ce n’est que quand les gens nous manquent qu’on s’aperçoit de la place qu’ils prenaient dans notre cœur, et de leur valeur.

Je le plaignais d’avance, pour le jour où il réaliserait cela.

Je me levais pour partir, je n’avais plus rien à faire ici, auprès de cet homme froid, qui n’avait rien en commun avec mon amie. Je voulais rentrer chez moi pour penser à elle et l’accompagner de mon souvenir. Mais il me rattrapa vers la porte :

« Ne partez pas si vite, elle a décidé de vous laisser deux choses. Je vais vous les donner, et après, je ne veux plus jamais entendre parler de vous ! »

Il me désigna un carton qui était sur la table où mon prénom était écrit au feutre bleu :

« Elle avait dû le préparer pour vous depuis longtemps, parce qu’on l’a trouvé sur cette table en entrant tout-à l’heure, vous n’avez qu’à l’emporter. En revanche, il faudra m’indiquer votre adresse, parce qu’elle vous lègue aussi son lit clos, et ça je dois dire que c’est ce qui me contrarie le plus ! »

Il s’arrêta en me regardant d’un air outré. J’étais de nouveau franchement gênée.

« Je ne veux pas vous déposséder de l’héritage breton de votre famille, commençais-je, je comprends que vous y teniez… »

Mais il m’interrompit de nouveau :

« Ne dites pas de bêtises, je ne tiens pas spécialement à ces vieilleries encombrantes. Je ne sais même pas si j’aurais pu le faire entrer chez moi. Non, ce n’est pas ça. Elle savait que je voulais le vendre à un antiquaire. Je comptais en tirer un bon prix ! Non seulement je vais perdre la vente, mais en plus elle a exigé que je paye le déménagement du lit jusqu’à votre appartement, c’est un comble !»

-Alors, je comprends pourquoi, elle a voulu me le donner, dis-je dans un souffle, en le regardant droit dans les yeux. Il me toisa un moment puis baissa les yeux.

-Donnez-moi votre adresse, on vous le portera ce soir, quand l’appartement sera vidé ; et maintenant disparaissez de ma vue ! »

Je ne demandais pas mieux. Je pris le carton marqué de mon prénom, et le regardai une dernière fois en me dirigeant vers la porte, cherchant, en vain, un trait ou une expression de son visage qui m’aurait rappelé celui de mon amie.

En traversant la rue, je me retournais vers la fenêtre, mais personne ne me regardait cette fois-ci, ni mon amie, ni la jeune femme que j’avais vue, la nuit du 14 juillet. J’avais hâte de découvrir ce qu’elle avait préparé pour moi dans ce carton. Je le portais serré contre mon cœur, comme le plus grand trésor qui m’ait été donné jusqu’ici.

A suivre.

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Photo M Ch grimard

Elle et moi (Partie 10)

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Photo M. Christine Grimard

Le lendemain, je dus me rendre à la faculté pour donner mon rapport de stage, et les choses s’éternisant, je ne pus aller lui rendre visite. Je me demandais dans quel état j’allais la trouver le jour suivant.

Lorsque j’arrivais dans le service, j’avais un mauvais pressentiment, ou était-ce juste la crainte liée au souvenir de ses derniers mots ?

Quand j’entrais dans sa chambre, mes peurs prirent corps devant l’image de son lit vide. Elle n’était plus là, et la chambre avait été nettoyée en prévision de l’entrée prochaine d’un autre malade. Les infirmières étant toutes occupées, j’attendais à l’entrée du service que mon cœur se calme, pour pouvoir demander de ses nouvelles. La réponse me terrifiait et je me sentais trembler de la tête aux pieds… Elle était tellement plus courageuse que moi, et n’aurait pas été fière de moi, en me voyant dans cet état. Je rassemblais mon courage, et demandais à l’infirmière en chef, de me renseigner sur mon amie. Elle me répondit, un peu étonnée :

« Vous n’êtes pas au courant, elle a été transférée à la demande de son fils dans une maison de retraite médicalisée, où elle finira sa convalescence plus tranquillement qu’à l’hôpital. Une place s’est libérée hier, et on l’a emmenée ce matin. »

Je pris l’adresse de cette nouvelle maison, avec l’intention de lui rendre visite le plus vite possible, mais en me renseignant sur le net, je compris qu’elle avait été envoyée dans un autre département. L’endroit semblait perdu, loin de toute gare, et il me fallait trouver une voiture pour m’y rendre. En tout cas, je ne pourrais plus être présente chaque jour pour l’aider dans ces repas. Le découragement qui m’envahit alors, m’empêchait de réfléchir, et je me couchais ce soir-là avec la sensation d’être prise dans un ouragan.

Le lendemain, une solution m’apparut au réveil, j’avais un cousin qui voulait venir passer une semaine de vacances en ville en juillet. Je l’appelais en lui proposant de l’héberger, en échange du prêt de sa voiture pendant quelques jours, pour que je rende visite à mon amie. Il accepta avec joie, et je me réjouissais que les choses se règlent aussi facilement. Il arriverait la semaine suivant la fête et resterait quelques jours, ce qui me permettrait d’utiliser sa voiture plusieurs fois.

Le 14 juillet, jour de liesse nationale, voyait la ville se vider de ses habitants, et se remplir de touristes. L’esprit habituel en était bouleversé, et j’aimais cette ambiance estivale, où on avait l’impression d’être un étranger dans son propre quartier. L’air était plus léger et les gens étaient moins pressés, un vent chaud soufflait sur la ville figeant les chats sur le rebord des fenêtres. On aurait dit qu’une fée espiègle avait endormi toute la ville d’un coup de baguette magique. En marchant sur le bitume, le silence permettait d’entendre le claquement de ses propres talons sur le sol, ce qui était très inhabituel. On entendait quelques chants d’oiseaux, bien qu’on ne puisse les voir dans le berceau de feuilles des platanes de l’avenue.

Il était convenu que je rejoigne mes amis sur la place de la Mairie, pour le feu d’artifice. Malgré mes soucis, cette promenade me changea les idées, et je remarquais de nombreux détails que la ville cachait en temps normal. La soirée fut agréable, et revoir les amis dont j’avais été séparée pendant le mois de stage, me fit beaucoup de bien. Les anecdotes que chacun racontait sur son propre stage, nous firent passer un moment de franche hilarité, et je rentrais chez moi, avec le sourire aux lèvres.

Je marchais d’un pas tranquille, et quand je passai devant son immeuble, je tournai machinalement la tête vers la fenêtre, faiblement éclairée par le réverbère voisin, même si je savais qu’elle n’était pas là. La force de l’habitude, sans doute.

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Quelque chose d’inhabituel attira mon regard, une ombre derrière la fenêtre se déplaçait. Je me figeai, me demandant si je rêvais, ou si c’était l’ombre des branches des platanes qui dansait sur ses vitres. Il fallait que je m’approche, malgré la peur qui commençait à monter le long de mes reins.

Je traversai la rue, sans regarder, ne détachant pas mon regard de la fenêtre, en fronçant les yeux, pour mieux distinguer l’image floue qui se dessinait sur les vitres. C’est alors que je la vis.

Son visage clair apparaissait derrière le reflet des carreaux, ses yeux d’un bleu intense me fixaient, et elle me fit un geste de la main gauche. Je restais figée, au milieu de la rue, sentant mon sang refluer de mon corps, oubliant de respirer. Il ne s’agissait pas de mon amie, mais d’une jeune femme d’une trentaine d’année environ, aux longs cheveux détachés, à l’exception d’une barrette en forme d’étoile filante qui retenait une mèche de ses cheveux sur la tempe droite.

Nos regards restèrent accrochés pendant de longues minutes, puis elle sourit avec une tendresse désarmante, et ma peur s’envola brutalement.

J’allais la rejoindre quand j’entendis le souffle du vent soulever les feuilles des platanes, et s’engouffrer le long de la rue, dans une rumeur de soie. Puis un tintement léger retentit dans le square, suivi d’un second plus fort, puis de toute une cascade de sons cristallins de plus en plus forts. Je tournais la tête vers la grille du square et j’aperçus le reflet de la cloche rouillée qui brillait sous la lune, et je la vis distinctement s’agiter à la cadence du tintement infernal.

Le souvenir des paroles de mon amie, à propos de la clochette de l’Ankou, le jour où nous avions été nous promener dans ce square, revint à ma mémoire, et me glaça le sang.

Je me retournai vers la fenêtre. Il n’y avait plus personne. Je m’approchai en hésitant et collai mon visage contre les carreaux pour distinguer l’intérieur de la pièce, malgré ma peur. Il n’y avait personne. J’avais rêvé cette présence, et le son de cette clochette.

Le silence était retombé sur la ville, personne n’avait bougé. J’étais seule sur ce trottoir, même la lune s’était cachée derrière les nuages. Aucun témoin n’avait partagé mon délire.

Je me décidai à rentrer, n’ayant pas le courage de réfléchir plus longtemps dans cette ruelle sombre. De deux choses l’une, ou je devenais folle, ou cette rencontre était réelle, et je devais découvrir qui elle était.

J’avais la sensation d’avoir trouvé la clé d’une porte que je ne voulais pas franchir, et qui me brûlerait les doigts, si je décidais de ne pas m’en servir.

Une chose était sûre, la peur que j’avais ressentie, dans cette rue, se dissipait, désormais je me sentais en paix, comme si plus rien ne pouvait m’atteindre, comme si je savais que je ne serai plus jamais seule à l’avenir. La pierre de mon pendentif brillait d’un éclat bleu marine, qui éclairait mon visage dans le miroir, je le reconnus difficilement, tant il paraissait clame et souriant. Le reflet de la pierre dans mon regard le coloriait de bleu marine, et au fond de mes pupilles j’aperçus l’image de deux fées qui dansaient dans une clairière sous la lune.

Je m’endormis avec le souvenir de cette image, et la nuit m’emporta dans cette clairière où j’entendais au loin, un cavalier masqué parcourait la lande, en faisant tinter sa clochette.

A suivre .

Jeroen Krab

Photo Jeroen Krab

Elle et moi (Partie 9)

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Ce stage fut intéressant, me faisant découvrir un milieu nouveau. L’occasion d’observer la ronde des vanités humaines, les humiliations réservées aux plus faibles, les compromissions, les petits travers du monde du travail, duquel on est tellement éloignée quand on est étudiante. La place qui m’était allouée était tantôt celle de la plante verte près de la porte, tantôt celle de la soubrette porteuse de café, et très rarement celle du « roseau pensant ».

Pendant quelques jours, je fus transparente, puis « on » s’aperçut de ma présence. J’étais la dernière roue de la charrette, ou plutôt la roue de secours. On me réservait les corvées diverses et variées, que j’accomplissais avec le sourire, et peu à peu, on remarqua ma présence. Aucune tentative de découragement, aucune réflexion désobligeante, ne viendrait à bout de ma volonté d’accomplir de travail, et ma détermination devait être palpable, puisque très vite, les regards changèrent et les sourires répondirent au mien. Je ne représentais pas une concurrence à briser, je n’étais rien, et on me laissa devenir peu à peu « presque rien ». Je ne dérangeais personne, ne montais sur aucune plate-bande, alors on me donna le droit d’exister. Et quelques jours avant la fin du mois, on me gratifia d’un merci …

Ce fut une belle expérience, et j’en retenais quelques beaux instants, quelques partages savoureux, quelques regards attentifs, quelques moments d’humanité.

Mon choix était d’apprendre, de glaner les informations, de les engranger, et d’observer la valse des humains, pour en garder le meilleur. Je fus pleinement comblée, sans doute parce que j’étais « bon public » ou peut-être parce qu’on trouve toujours un beau côté aux choses, lorsqu’on les regarde à travers le soleil.

J’avais décidé depuis toujours de ne voir que le côté lumineux de la vie, et cette courte expérience me conforta dans cette idée, c’était l’endroit rêvé pour mettre cela en pratique.

Lorsque je rentrais chez moi, j’avais hâte de raconter tout cela à mon amie, et d’entendre son avis sur ma nouvelle expérience. Elle qui avait vécu tant de partages humains, traversé tant de souffrances, dégusté tant de joies, j’étais impatiente d’avoir son éclairage sur le mois écoulé.

J’arrivais tard dans la soirée, le train ayant pris du retard, et je passais devant sa fenêtre vers minuit. Tout était sombre, et je n’osais pas m’approcher pour ne pas la déranger à une heure aussi tardive.

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Le lendemain, je me levai tôt pour aller acheter des macarons de toutes les couleurs pour elle. Mais lorsque j’arrivai devant sa fenêtre, je ne la vis pas. J’approchai mon visage de la vitre, les mains en éventail au-dessus de mes yeux, pour regarder à l’intérieur. Pas un mouvement n’était perceptible à l’intérieur. Pas un bruit. Tout semblait calme, trop calme.

A cette heure-ci, elle devait être levée depuis longtemps. Je frappai au carreau, mais personne ne répondit. Je rentrai alors sans l’immeuble, et frappai à sa porte. Pas de réponse. Je frappai chez sa voisine, qui n’était pas là. Je réalisais brusquement qu’il n’y avait personne à qui je puisse demander des nouvelles de mon amie. Je ne connaissais pas le nom de son fils, ni celui des jeunes femmes qui s’occupaient de son ménage.

L’inquiétude me serra le cœur, je restai là quelques minutes, puis décida de revenir à l’heure du repas. Peut-être serait-elle rentrée, ou un de ses voisins, et aurais-je alors une réponse ?

Mais il n’y avait personne qui sache où elle était, sa proche voisine était partie pour une semaine, et les autres voisins n’avaient rien vu et rien entendu. Je me rendis à l’hôpital, mais dans le service pédiatrique, on avait constaté son absence sans en savoir plus. Au décours d’un couloir, la petite fille me demanda même :

« Tu sais où est Mamie-Doux, toi ?

-Non, ma chérie, elle ne m’a pas dit où elle était partie.

-Tu lui diras qu’il faut qu’elle se dépêche de revenir, parce que mon lapin ne dort plus à cause d’elle ! Tu vas nous raconter une histoire ?

-Oui, je reviendrai demain, pour remplacer mamie-Doux. Aujourd’hui, il faut que j’aille la chercher.

-Tu devrais demander aux fées, répondit-elle en regardant ma pierre, elles savent toujours ces choses-là.

-Je le ferai, c’est promis, lui dis-je en partant.

Je commençais à sentir mon inquiétude, se changer en panique. Je ne voyais pas par quel bout prendre cet écheveau, il fallait que je sache où elle était. Je pensais me rendre au commissariat ou me renseigner chez les pompiers, mais je n’avais aucun lien de parenté avec elle, et on allait me renvoyer sans réponse. Je passai devant chez elle, en lorgnant à travers sa fenêtre pour la vingtième fois, quand sa voisine rentra chez elle. Je me précipitai vers elle :

-Oh, Bonjour madame ! Je suis si contente de vous voir ! Lui dis-je de but en blanc ;

Elle me regarda, un peu méfiante, puis me reconnut :

-Ah, vous êtes la jeune amie de ma voisine, avez-vous eu de ses nouvelles ? J’étais absente depuis la semaine dernière.

-Mais non, je venais vous demander si vous aviez où elle était. »

Je sentais mon courage me fuir, lorsqu’elle poursuivit :

-J’étais là quand elle est tombée, et c’est moi qui ai appelé les pompiers. Elle s’est fait une vilaine fracture, en se prenant les pieds dans un carton qui trainait dans l’entrée de l’immeuble. Je vous jure ! Les gens ne respectent rien, ils ne rangent jamais leurs poubelles, et voilà, maintenant, c’est trop tard pour elle !

-Oh quelle mauvaise nouvelle ! C’était très grave ? Et où l’ont-ils emmenée ? Vous avez eu des nouvelles depuis ?

-Une question à la fois, ma petite ! En fait je pense qu’ils l’ont emmenée à l’Hôtel-Dieu, j’ai téléphoné le lendemain, on m’a dit qu’elle avait été opérée et qu’elle allait rester plusieurs jours, mais après je suis partie et je n’ai rien su de plus.

-Je vais y aller, mais je ne connais même pas son nom…

-Il est là sur sa boite aux lettres, dit-elle en me montrant la boîte du doigt. Mais vous étiez son amie ou non ?

-En fait, je m’occupais d’elle depuis quelques semaines, mais je n’avais jamais eu l’occasion de lui demander son nom de famille, répondis-je un peu confuse, en réalisant l’absurdité de la situation.

Je notai son nom, remerciai sa voisine, puis me rendis directement à l’hôpital. Au bureau des entrées, on ne me fit aucune difficulté pour m’indiquer le numéro de sa chambre. Je me sentais soulagée, au moins, je l’avais retrouvée.

Arrivée à l’étage, une infirmière m’interrogea sur mon identité, je lui répondis que je venais voir la dame de la chambre 315 et que j’étais une de ses petites cousines. Elle m’indiqua une porte ouverte au fond du couloir. Je m’approchai doucement, craignant de lui faire une émotion trop forte, et la cherchai du regard avant de rentrer dans la chambre. Ne la voyant pas, j’entrai, et regardai les deux lits l’un après l’autre, en pensant que je m’étais trompée de chambre. J’étais prête à sortir quand je la reconnus dans le lit près de la fenêtre, elle avait tellement changé en un mois, que je n’osais pas m’approcher d’elle. Elle me vit, et ses yeux s’éclairèrent :

-Ma petite, ma petite ! C’est bien vous ?

-Oui, c’est moi, je suis là, dis-je en approchant doucement mon visage du sien. J’ai eu tellement de mal à vous retrouver, j’ai eu tellement peur ! Mais dans quel état êtes-vous, coincée dans ce lit !

Elle était si pâle, et si maigre, si ce n’était l’éclat extraordinaire de ses yeux, je ne l’aurais jamais reconnue. J’avais envie de la prendre dans mes bras et de l’emmener loin de ce lit d’hôpital, de lui rendre ses forces. Elle sentit ma révolte, et dit :

-Ma petite, il faut parfois avoir de la patience dans la vie. J’ai fait l’erreur de regarder si les colombes qui vivent au fond de ma cours, étaient rentrées ce soir-là, et en avançant le nez en l’air, je n’ai pas vu une cagette qui trainait. J’ai fait un vol plané de toute beauté ! Le plus beau de ma carrière de distraite, croyez-moi.

Elle trouvait encore le moyen de plaisanter ! Je la regardais en hochant la tête, ce qui l’a fit rire de nouveau. Elle reprit :

– Oui j’ai bien réussi mon coup, ça n’a rien de tragique, ils ont dit que j’en avais pour cinq semaines avec ce plâtre, mais ils ne pourront me garder ici, parce que je suis trop vieille d’après ce que j’ai compris. Ils cherchent une place dans un service de convalescence. Mon fils est en train de faire des démarches pour trouver une place. Je pense qu’il souhaite que je ne rentre plus chez moi, il pense que je lui poserai moins de problème si je suis prise en charge définitivement. Vous voyez ?

J’étais atterrée de cette nouvelle, mais je ne pouvais rien dire, pour ne pas la décourager devant cet avenir peu réjouissant, et aussi parce que je n’avais aucun droit de donner mon avis, n’étant pas de la famille.

-Ils attendront que vous alliez un peu mieux avant, je pense ! Vous semblez avoir beaucoup maigri, je trouve…

-Oui je n’ai plus beaucoup d’appétit dans ce lit, et puis vous savez, les petites ici ont tant de travail que quand on ne peut pas manger seule, le plateau repart souvent comme il est venu, sans que personne ne s’en inquiète. Mais depuis quelques jours, j’ai de nouveau la force de manger un peu, et de vous avoir vu, va me donner la force de remonter la pente. Je me sens déjà mieux !

-Je suis en vacances, je pourrais venir vous faire manger pour le repas de midi pendant quelques jours si vous voulez.

– Ma petite, je ne veux pas que vous perdiez votre temps, à cause d’une vieille folle qui ne regarde pas où elle met les pieds. C’est l’été, il fait beau, il faut aller vous promener au soleil avec vos amis.

-Mes amis sont tous rentrés dans leurs familles pour l’été, et ma famille actuelle c’est vous, alors je m’occuperai de vous, un point c’est tout !

-Votre caractère est encore pire que le mien, alors inutile que j’insiste, dit-elle en riant, alors à demain pour le repas, ma belle ! Mais maintenant, il faut rentrer chez vous, ce genre de plaisir doit être pris à petite dose, si j’ose dire !

Je riais avec elle, et acceptais de la laisser se reposer. Je l’embrassais et lui fis un signe de la main en me retournant dans le couloir. L’image de cette toute petite silhouette dans ce grand lit blanc, me creva le cœur, mais j’accentuais mon sourire pour qu’elle ne le voit pas.

J’étais un peu rassurée de l’avoir revue, en rentrant chez moi, mais je me demandais comment il était possible de maigrir autant en si peu de temps.

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Le lendemain, je la retrouvais au moment du repas, ce qui nous donna l’occasion de parler. Je la retrouvais dans son ton enjoué et ses remarques pleines de vie, mais elle avait à peine la force de tenir sa fourchette et je dus l’aider à manger son plat et son dessert cuillères par cuillères. Je craignais que l’on ne me mette dehors, mais il n’en fut rien, le personnel étant plutôt soulagé de cette aide supplémentaire.

Tous les jours suivant, le même rituel se répéta, mais elle avait beau manger mieux, elle ne grossissait pas, et restait toujours aussi pâle. Un jour, que je m’en inquiétais elle me dit :

-Je vais vous dire, mon petit, je suis en train de livrer ma dernière bataille, et il semble que je vais la perdre. Je préfère que vous le sachiez et que vous n’espériez pas que j’aille mieux en vain.

-Pourquoi dites-vous cela ? Je sentais le crabe de l’angoisse me serrer de nouveau le ventre.

-Ils ont dit que ma fracture n’était pas si banale qu’elle en avait l’air, mon fémur s’est brisé en deux au milieu, alors que normalement c’est plus haut que ça aurait dû lâcher, il paraît ! En fait, il y a des sortes de trous dans mon os, ils disent des « géodes ». Moi je trouvais que c’était un joli mot, un nom de géologie ou d’astronomie ou de bijouterie. Mais, ce n’est pas un nom sympathique, parce qu’en fait, c’est un trou qui ne devrait pas être là. C’est le signe que quelque chose mange mes os et finira par me manger toute entière, semble-t-il. Enfin c’est ce qu’ils m’ont expliqué, vous savez, ici on évite de prononcer les mots qui font peur, alors on utilise des images. C’est plus poétique sans doute !

Elle s’arrêta pour me regarder fixement, et évaluer l’impact de sa nouvelle sur moi. Puis elle me prit la main, comme pour me consoler. C’était le monde à l’envers !

-Ne vous inquiétez pas, ma petite, ne faites pas cette tête-là, Je suis un vieux cheval, je ne vais pas me laisser faire aussi facilement. Je vous promets que je ne vous abandonnerai pas tout de suite !

– Vous êtes malade, et c’est à moi que vous pensez, à mon chagrin. Il faut penser à vous, à garder vos forces pour vous défendre. Vous êtes incroyable !

– Ce que je ne veux pas, c’est vous faire encore un chagrin supplémentaire, et si je pouvais, je guérirais rien que pour cela. Mais, voyez-vous mon petit, même pour vous faire plaisir, je suis obligée d’admettre que je n’ai plus la force d’aller bien loin.

Il faut qu’on en parle ensemble, pour que vous l’admettiez aussi. Il faut laisser partir son corps quand il ne peut plus vous porter. Moi, je n’ai rien à regretter de ma vie, je l’ai remplie entièrement, de belles joies et de moins belles choses. Ce fut une vie dure mais magnifique, et je vous souhaite de faire de même avec la vôtre, ma petite chérie.

Je n’entendais plus rien, mes oreilles bourdonnaient, et je retenais mes larmes, devant elle qui était si forte. Elle s’essoufflait mais poursuivit :

– Pleurez ma petite, vous en avez besoin, ça vous fera du bien.

– Je …, puis le flot me submergea, je la pris contre moi, et mes larmes entrainèrent les siennes, pendant de longues minutes. Puis par réaction sans doute, elle commença à rire de plus en plus fort, et à ce rire, répondit le mien. Nous ne savions plus si nos larmes étaient celles du chagrin ou du fou-rire.

Le silence retomba brutalement entre nous, alors que nos regards s’accrochaient. Tout ce que nous ne pouvions nous dire avec des mots, ce regard le raconta. Je savais qu’elle n’était pas triste, et je ne le fut plus non plus. Son choix était fait. Tout ce que je souhaitais, c’est qu’elle ne souffre pas dans sa chair. Plus que la mort, c’est la souffrance de ceux que l’on aime qui est insupportable. Elle l’avait compris, et me dit :

-Ils ont dit qu’ils feraient ce qu’il fallait pour que je ne souffre pas, c’est rassurant, non ?

-Oui ça l’est .. C’est ce que je souhaite ..

– Ils doivent me transférer dans un autre service, parce qu’ici ils ne peuvent plus me donner plus de soins, alors d’un jour à l’autre, je risque de ne plus être là. Alors, nous allons nous dire au revoir, comme si c’était la dernière fois, ma petite, et si je suis encore là demain, on se dira bonjour comme si on se voyait pour la première fois, d’accord ?

Je ne pus m’empêcher de sourire, devant cette manière qu’elle avait de faire un pied-de-nez au destin depuis toujours. Et je la pris dans mes bras, pour la serrer contre moi, comme si c’était la dernière fois.

Je sentis son cœur battre contre le mien, n’osant pas la serrer trop fort, tant elle était fine, mais je savais que cette douce étreinte resterait à jamais gravée dans mes souvenirs. Elle me donna une dernière fois son regard bleu marine, rempli de toute la tendresse du monde, et me dit :

-Bonne nuit, mon petit, je pense à vous, à chaque minute, et lorsque vous penserez à moi, de temps en temps, vous saurez que je suis là. Ne changez jamais mon enfant, restez cette fille de la lumière que vous êtes.

Je ne pus que la remercier et me détachais de son regard avec peine.

Une fois dans le couloir, je laissais couler mes larmes en silence, en sachant qu’elles ne laveraient pas mon chagrin. Je rentrais à pied, la nuit étant douce, n’ayant pas la force d’affronter la foule dans le métro. La lune était ronde, éclatante, et faisait briller mon pendentif, mais je n’avais aucune envie de demander aux fées, ce qu’il adviendrait demain.

Cette nuit-là, je sombrais dans un sommeil lourd, sans rêve, comme on tombe dans un puits sans fond.

A suivre

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Elle et moi (Partie 8)

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Les jours suivants, je l’accompagnais à l’hôpital chaque fois que je n’avais pas cours, comme si notre temps commun était compté. Nous parlions sur le trajet, mais je ne la voyais presque pas là-bas, nous étions occupées chacune de notre côté et je n’eus jamais l’opportunité de la voir parler aux enfants.

Elle me racontait sa jeunesse, difficile pour une jeune femme, en un siècle où il ne fallait pas sortir des convenances. Son esprit rebelle n’avait pas été facile à porter, au milieu de l’obscurantisme mais il était toujours là, et je ressentais une immense tendresse pour elle, qui ne s’était jamais avouée vaincue.

Elle me donnait la force d’être différente, de secouer les frontières de la réalité, et de m’affirmer comme la rebelle que je cachais jusqu’ici.

Elle me permettait d’oser.

Le dernier soir, avant que je parte en stage, je lui apportais un kouign-amann, déniché dans une pâtisserie bretonne spécialisée de la ville. Elle ouvrit de grands yeux gourmands et l’évidence de son plaisir fut le meilleur moment de ma journée.

Elle se fit prier pour la forme en disant :

« Mon docteur ne serait pas content s’il voyait autant de beurre et de sucre, mais on ne lui dira pas, n’est-ce pas ? Je suis sûre qu’il ne connaît pas la recette ! »

Elle riait comme une enfant, me racontant comment le gâteau avait été inventé à une période où la farine manquait, et le beurre était trop abondant, et que depuis les gourmands se régalaient de cette recette soit-disant ratée.

« Beaucoup d’erreurs conduisent finalement à des chefs d’œuvre, ma petite, et pas seulement en cuisine ! Faites toutes les erreurs qui vous feront envie dans votre vie, du moment qu’elles vous apprennent quelque chose de beau. ! Mais je suis tranquille, vous en êtes bien capable…

En fait, je pense que vous savez déjà tant de choses, malgré votre jeune âge, il faudra simplement que vous acceptiez de vous en souvenir… »

Je ne relevais pas sa dernière phrase, pressentant bien qu’elle avait raison, mais je ne voulais pas m’aventurer de nouveau sur ce terrain. Tout ce que je voulais, c’était profiter de ce dernier soir de calme avec elle, avant de m’absenter pendant un mois entier. Cela m’inquiétait de la laisser tout ce temps, mais je ne voulais pas lui avouer.

« Vous prendrez bien soin de vous, pendant mon absence ? » m’entendis-je lui demander, contre ma propre volonté.

Elle se tut brusquement et me regarda, dubitative.

« Ne seriez-vous pas en train de vous inquiéter pour moi, ma petite ?

– Non, non, je ne sais pas pourquoi je vous dis cela…

– Moi, je le sais, répondit-elle, vous pensez qu’à mon âge, il suffit d’un souffle d’air pour que je m’envole…

– Je … commençais-je faiblement.

Elle m’interrompit :

« C’est une éventualité plus que probable, et il faut que vous l’acceptiez, mon petit. La roue tourne, et la mienne a déjà beaucoup tourné. Ce vieux corps est fatigué, et vous savez quand un véhicule vous lâche de tous les côtés, il vaut mieux le mettre à la casse !

Elle partit d’un énorme éclat de rire.

« Je ne trouve pas ça drôle du tout ! M’indignais-je. Il ne faut pas dire des choses pareilles, moi j’ai encore besoin de vous, et je n’ai même pas eu le temps de vous emmener un peu vous promener en dehors de la ville, pour revoir la mer par exemple…

– Revoir la mer… dit-elle songeuse, c’est un plaisir que j’aurais volontiers partagé avec vous, en effet ! Mais je ne suis pas sûre que mes vieux os supportent encore ce voyage.

– Quand j’aurai fini mon stage, nous mettrons ce voyage au point, un jour où il ne fera pas trop chaud…

– Mon petit, écoutez-moi ! Il faut que nous parlions sérieusement de ce qui vous fait peur, il est inutile de bâtir des chimères de ce genre. Vous savez que mon corps ne me portera plus longtemps, et que je ne pourrai pas aller marcher avec vous sur cette plage.

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Plage du veillon Photo M. Christine Grimard

Elle se tut, et partit dans ses souvenirs d’océan.

Puis, elle murmura, les yeux clos, comme pour elle-même :

– Que n’aurais-je pas donné pour revoir une fois encore, l’estran scintiller à contre-jour dans le soleil du matin, écouter le cri strident des sternes qui pêchent dans les vagues.

Je restais des heures assise sur le sable humide, à goûter les embruns salés sur mes lèvres, et respirer le parfum iodé des algues.

J’aimais suivre les pointillés des laisse-de-mer, où se cachent des trésors, découvrir sous mes pas, les œufs de raies sous les cheveux du goémon.

Je n’ai qu’à fermer les yeux pour suivre le vol lourd des échassiers au bec chargé de leur pêche matinale.

Je n’ai pas oublié la saveur du vent du large, au goût bleu marine, les soirs d’automne, quand les nuages dessinent un berceau au soleil couchant.

Parfois un cavalier venait faire courir son cheval dans les vagues, et l’animal jubilait de plaisir. Je pouvais mesurer sa joie au bruit de ses sabots qui dansaient sur le sable. Il hennissait de contentement et sa queue en panache flottait derrière lui dans une gerbe d’écume, irisée dans les gouttes de soleil.

L’océan me manque tellement ! Quelle que soit la saison, quelle que soit l’heure de la journée, il y avait toujours une merveille à admirer sur cette plage. Un lieu magique, changeant à chaque instant, inondé de vent et de lumière.

Mon enfant, j’aurais tant aimé vous faire partager mon émerveillement là-bas !

Simplement, nous sommes un peu en retard, mon horloge personnelle est un peu trop en avance, et bientôt le mécanisme va se gripper. La vôtre par contre a encore si peu d’heures à son cadran. Vous découvrirez tout cela, et ce jour-là, vous penserez à ce que vous avez lu au fond de mes yeux. Vous me ferez ce plaisir, vous le promettez ?

Photo M. Christine Grimard

Ses yeux étaient pleins de larmes, pour la première fois depuis que je la connaissais. J’avais senti ce manque, à tout ce qu’elle avait réuni autour d’elle, ces meubles bretons, ces marines, ces broderies de bruyères. Elle n’en parlait jamais, mais tout en elle respirait l’océan.

Elle avait ouvert la porte des souvenirs et la marée montante des émotions la submergeait. Il avait suffi de quelques embruns fantômes pour que s’engouffrent dans son âme, le ressac des paroles d’amour envolées. Elle retrouvait la trace des cris oubliés, des chagrins étouffés.

Je m’en voulais de l’avoir entraînée dans les remous de sa mémoire. Je la pris dans mes bras et la tint serrée contre moi de longues minutes, tentant de lui transmettre un peu de sérénité, à travers la chaleur de mon corps. Elle s’apaisa, et prit mon visage dans ses mains, posant son front contre le mien. Des longues minutes s’écoulèrent, puis elle s’écarta de moi, et fixa son regard bleu marine dans le mien.

« Mon petit, peu importe le temps que cette vie nous a donné, il fut intense et nous avons partagé la sève de nos âmes, vous et moi. Il faudra s’en souvenir très fort, et on survivra au temps. Je partirai avant vous, bientôt, mais les gens ne meurent pas, aussi longtemps que quelqu’un les aime. Je sais que vous m’aimerez et que je survivrai dans votre cœur, et moi, où que je sois, je vous promets que je vous aimerai et que vous vivrez dans mon âme.

Vous me croyez, n’est-pas ? C’est une promesse que l’on se fait !

Je ne pus qu’articuler : « Je vous crois, et je promets. »

Je ne la voyais plus qu’à travers un brouillard de larmes et elle me secoua doucement ;

« Allons, ma fille, pas de larmes, vous et moi sommes plus fortes que ça. Et puis, rien n’est fini, je tiens à ma vie, et nous aurons encore beaucoup de petits moments toutes les deux quand vous aurez fini votre stage. Il fera chaud, ce sera le début de juillet et on pourra marcher ensemble jusqu’au square, le soir après le repas. Je m’en réjouis d’avance.

En attendant, vous êtes fatiguée et moi aussi. C’est assez pour ce soir, vous allez rentrer, et vous reposer. Moi aussi. Et nous rêverons d’estran, ainsi la nuit sera bleue marine et douce !

Bonne nuit, mon petit.

-Bonne nuit, mon amie, je vous laisse vous reposer. Je pars aux aurores demain matin, par le premier train. Mais je penserai beaucoup à vous, et viendrai vous rendre visite dès que je serai rentrée fin juin. Vous serez bien au chaud dans mes pensées, je vous le promets. »

Elle me raccompagna, et je l’embrassais de nouveau, avant de m’éloigner. Je traversais la rue, puis me retournai vers sa fenêtre. Elle était là, me regardait en souriant, puis leva la main gauche, me fit un petit signe de la tête, se retourna et disparu derrière ses rideaux.

Je restai là sans bouger, avec le sentiment qu’un gouffre venait de s’ouvrir sous mes pieds. Je levai la tête au moment où de sombres nuages resserrèrent leur étreinte autour de la lune. La rue fut plongée dans les ténèbres, et le silence qui tomba brusquement me fit l’effet d’une chape de plomb. Je rentrai, mais la sensation de froide solitude qui me pesait, me fit sombrer dans un sommeil agité, peuplé de cavaliers sans visage qui galopaient au bord de la falaise.

A suivre…

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Elle et moi (Partie 7)

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Le lendemain, je l’accompagnais comme je l’avais promis. J’avais peur d’affronter ce milieu que je ne connaissais pas, et encore plus la souffrance des enfants, mais je ne l’aurais avoué pour rien au monde. J’avais déjà travaillé dans les hôpitaux, pour financer mes études, en tant que femme de ménage, mais dans des services pour adultes, ce qui était beaucoup moins difficile.

Je fus très étonnée de voir à quel point elle était à l’aise au milieu des enfants. Tous l’appelaient par son prénom et vinrent l’embrasser à notre arrivée. Elle me présenta, et je fus adoptée en quelques secondes. Une petite fille, me prit la main et ne la lâcha plus. Elle tenait son lapin de l’autre main et se colla à ma jambe en demandant: « Tes histoires sont aussi belles que celle de Mamie Douce ? »

– Je voudrais bien, lui dis-je d’une voix mal assurée, mais si mon histoire n’est pas assez belle pour toi, tu me le diras, n’est-ce pas ?

– Oui, je vais le dire ! répondit-elle en fronçant les sourcils. Et tu ne partiras pas si je le dis ?

– Bien sûr que non, ne t’inquiète pas, et j’essayerai d’en inventer une autre…

Les enfants s’installèrent sur des gros coussins posés sur le sol, sauf la petite qui s’assit sur mes genoux, sa tête reposant contre mon cou. Elle suçait son pouce et avait calé son lapin entre elle et moi. Elle avait les yeux à la hauteur de mon pendentif, et le regardait fixement, fascinée. Puis elle dit doucement : «Les fées vont t’écouter aussi, mais il faut parler doucement, pour qu’elles n’aient pas peur. »

Tous les regards étaient braqués sur moi, aussi je ne relevais pas sa phrase, préférant me concentrer sur l’histoire que j’avais choisi de lire. J’avais inventé des centaines d’histoires que je me racontais le soir avant de m’endormir depuis mon enfance, mais jusqu’ici je les avais gardées pour moi. C’était le moment d’en faire profiter d’autres enfants.

Ces enfants avaient un regard particulier, porté par des yeux immenses qui mangeait leurs visages amaigris. Certains brillaient semblant fiévreux, d’autres paraissaient tristes, d’autres encore semblaient absents. Je devais leur faire oublier pendant quelques heures, les soins et les angoisses, l’odeur des antiseptiques et la douleur lancinante.

Alors, je commençais à parler, d’une voix enjouée que je ne me connaissais pas, éclairant mes mots d’un sourire rayonnant, les regardant chacun à leur tour, en essayant de faire chanter les mots, et faire danser les phrases. Et je vis, ces regards s’accrocher au mien, les sourires s’éclairer un à un, à mesure que l’histoire avançait. La petite me caressait la main et quand le silence retomba, elle prit le pendentif entre ses doigts et lui murmura : « C’était bien hein ? Vous avez aimé ? »

Je la regardais, incrédule, et elle me dit :

« Tu vois, elles aiment aussi, et moi aussi ! J’en veux bien une autre !

Je racontais deux autres histoires, essayant qu’il y en ait pour tous les goûts, et au silence qu’ils faisaient, je sus qu’elles leur plurent.

Mon amie revint dans la pièce, comme je finissais la troisième histoire. Elle écouta avec les enfants, un sourire au coin des lèvres, et je lis dans son regard, une douce approbation qui m’encouragea. Le temps avait filé si vite, que c’était l’heure du repas pour les enfants, ils devaient regagner leurs chambres. L’histoire se finissait sur une note de mystère et d’espoir, comme il convient, leur étonnement et le sourire qui suivit furent ma plus grande récompense.

Ma petite protégée se serra contre moi, et me donna son lapin pour que je l’embrasse, en disant :

« Fais-lui un bisou entre les oreilles, sinon il ne voudra pas dormir ! ». Je la serrais contre moi, et la regarda s’éloigner dans ce couloir aseptisé avec un pincement au cœur.

Je finissais cette séance, épuisée, sentant brutalement un grand vide, lorsque les enfants furent partis. Je compris à quel point, mon amie devait être fatiguée par ces lectures, compte tenu de son âge, même si sa grande habitude était une aide.

 

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Elle me regardait, évaluant mes sentiments, mais resta silencieuse.

Sur le chemin du retour, elle dit simplement :

« Votre présence m’a beaucoup apporté, aujourd’hui, ma petite. Les enfants vous aiment, je pense que vous l’avez senti.

– Oui, je l’ai senti … très fort ! Et je crois que je les aime aussi…

Elle m’avait ouvert les portes d’un univers inconnu, me guidant sans en avoir l’air, vers ce qui me permettrait d’accomplir une partie de mon chemin dans cette vie. Je sentais que j’étais sur la première marche. Pour la première fois, j’avais la sensation d’avoir été utile à quelqu’un dans cette journée. C’était grisant. Nous arrivions chez elle, et en ouvrant sa porte, je lui dis :

« Je vous remercie de m’avoir guidée vers ces enfants. C’est une découverte pour moi. J’ai eu l’impression de leur être un peu utile, aujourd’hui et c’était très agréable. Je n’aurais jamais pu faire cela sans vous.

– Si, mon petit, vous l’auriez fait, avec ou sans moi, sous cette forme ou d’une autre manière. Vous êtes faite pour cela. C’était juste une question de temps. Vous auriez trouvé votre chemin sans mon aide. Vous avez toujours été celle qui conduit les autres vers le soleil. Aujourd’hui c’est ce que vous avez fait encore, il suffisait de voir le regard des enfants pour voir que vous les avez emmenés avec vous dans votre lumière.

Ses paroles me touchaient plus que je ne voulais l’avouer. Jusqu’à ce soir, je ne savais pas vraiment où m’orienter dans cette vie, et en une soirée, elle m’avait fait comprendre où était ma place. J’allais m’en donner les moyens, et je mettrai ce que j’avais appris au service de ceux qui en avaient besoin.

Elle se laissa tomber dans son fauteuil en soupirant :

« Je suis trop vieille maintenant pour ce genre d’émotion. Mes jambes ne me portent plus. Je vais m’allonger, mais je suis plus tranquille ce soir, parce que je sais que les enfants ont trouvé une nouvelle conteuse pour les aider à rêver. C’est le ciel qui vous a envoyé, mon petit ! Ou plutôt la divinité lunaire, dit-elle en baissant les yeux sur mon pendentif.

-Je vais vous laisser vous reposer, vous êtes épuisée ! Mais demain, je ne serai pas là, je dois aller me présenter pour un poste de stage, que je fais à partir du mois prochain. Je n’aurais pas de temps libre pour vous accompagner de nouveau durant ce stage, mais il reste une semaine, et jusque-là je viendrai chaque jour avec vous.

-Vous ferez comme vous le pourrez, mon petit. Chaque jour, est un jour gagné sur la vie pour ces enfants, et toute la joie qu’on leur apporte, les aide à guérir plus vite. En attendant votre retour, je continuerai.

Lorsque je la quittais, ce soir-là, elle me prit les mains et les serra dans les siennes longuement. Ses yeux marines plongeaient dans les miens, comme pour imprimer le souvenir de son regard sur ma pupille. Après plusieurs minutes de silence, elle murmura :

« Je suis heureuse d’avoir eu le temps de vous croiser dans cette vie. Même s’il fut trop court, nous aurons eu la chance de nous reconnaître, et d’échanger de nouveau un peu de cette énergie qui nous habite. Je vous laisserai ce qu’il restera de la mienne pour vous aider sur votre nouveau chemin. Le mien fut difficile, cette fois-ci, mais il me semble que j’aurais fait germer beaucoup de fleurs sur ma route, finalement. Souvenez-vous, que je penserai à vous quand vous en aurez besoin, et que je vous aiderai à faire scintiller votre lumière. »

Je n’eus pas la force de lui répondre, sentant que mes larmes n’étaient pas loin. Je pressentais que ses mots me hanteraient plus souvent que je le souhaitais.

Je l’embrassais pour lui souhaiter une bonne nuit, et la laissais à regret, après un dernier échange de regards où elle me donna plus de douceur que je n’en avais jamais reçu auparavant.

 

envol

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En rentrant, chez moi, je pensais à la fillette rencontrée aujourd’hui. Je souriais en songeant qu’elle avait vu des fées dans mon médaillon. A son âge, j’aurais sûrement imaginé la même chose.

Pour me coucher, je le quittai, et le gardai un instant dans la main. Je l’approchai de mon visage jusqu’à le toucher, scrutant son eau limpide, espérant peut-être voir les fées danser…

Mais il n’y avait rien d’autre qu’un reflet gris-bleuté qui ondulait quand je le faisais osciller entre mes doigts. J’étais bêtement, un peu déçue :

« Tu es encore plus folle que prévu, ma belle ! » pensais-je.

A cet instant, la lune sortit de derrière les nuages, et ses rayons illuminèrent la pièce. Je regardais la pierre qui avait pris une couleur plus foncée. Les ondulations étaient plus marquées, elle semblait respirer. Je plongeais de nouveau mon regard dans son eau. Et je les vis.

L’espace d’un instant, elles dansaient sous la lune, toutes vêtues de blanc, le visage levé vers la lumière, dans une valse silencieuse. Je pouvais distinguer leurs traits, elles étaient belles avec leurs longs cheveux qui suivaient leur danse, et leurs rires. Leurs visages et leurs sourires m’étaient familiers, et je me sentais soulagée qu’elles soient là, pour m’accompagner sur mon chemin.

La lune disparut de nouveau derrière les nuages, et en une fraction de seconde, elles n’étaient plus visibles, mais maintenant, je savais qu’elles étaient là.

Je m’endormis en pensant qu’il faudrait remercier mon amie, pour cela aussi, demain …

—> A suivre …

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Elle et moi (Partie 6)

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Cette nuit-là, fut longue et agitée, peuplée de chevaux galopant libres sur la lande, de bruyères battues par le vent, de monstrueuses vagues plus hautes que les falaises. Je dormais quelques heures, rêvant d’un estran brillant sous la lune, où dansaient des goélands autour d’un cavalier sans visage. Le réveil fut douloureux, alors que les premiers bruits de la rue couvraient celui du vent, je revins à la réalité comme on plonge dans un puits glacé.

Je ne voulais pas chercher sous l’écorce, ni affronter les ombres. Je voulais reprendre pied dans ma réalité, retrouver mes amis, aller en cours, ne rien voir d’autre que ces gens qui se pressaient vers le métro, que ces yeux vides et ces pavés gris.

Au moins ce matin.

Il serait bien assez tôt d’y penser lorsque la nuit reviendrait m’enrouler dans son écharpe de doutes.

En sortant dans le petit matin brumeux, je ne levais pas les yeux vers sa fenêtre, fixant mes pieds, jusqu’au coin de la rue. Je savais qu’elle était là et qu’elle me suivait des yeux. Je sentais son regard comme une caresse de velours, mais je ne lui donnais pas le mien. Je pensais qu’elle ressentait ce mépris comme une injure, et cela me faisait horreur, mais je voulais qu’elle comprenne que je désirais prendre du recul. Il fallait que je respire de nouveau dans mon siècle. Toutes ces histoires n’étaient que le fruit d’une imagination trop fertile depuis toujours, et j’allais y mettre un terme facilement. Il n’y avait qu’à le vouloir pour que tout ceci retourne dans le passé.

Mais amis me trouvèrent plus distraite que d’habitude, les cernes plus marquées. Ils me demandèrent si j’avais encore passé la nuit à chasser des images insolites sur les toits, ou si j’étais malade. Je répondis par une plaisanterie et ils n’insistèrent pas.

Par une curieuse coïncidence, mais en était-ce vraiment une, le cours d’histoire des civilisations, portait sur le peuple celte. J’appris qu’ils célébraient leur culte au contact de la nature, de préférence dans les rares clairières où l’on trouvait le gui et la verveine, leurs plantes les plus sacrées. Le gui se cueillait sur les chênes au cours de cérémonies ancestrales. Ils croyaient à la migration des âmes, vers le Gwenva, lieu de béatitude et de paix éternelle. Leur croyance à l’immortalité de l’âme et en la réincarnation, en faisait de féroces combattants. La mort n’était que le milieu d’une longue vie. L’eau fraîche et limpide, captant la lumière en jaillissant du sol, fascinait les Celtes, ainsi que la terre-mère, objet du culte principal.

« C’est moi la mère naturelle de toute chose, la maîtresse de tous les éléments, l’origine des mondes, la divinité suprême, la reine de tous ceux qui sont aux enfers, la première des habitants des cieux, la forme unique de tous les dieux et de toutes les déesses. » Apulée

J’écoutais ces mots, j’imaginais ces guerriers farouches, ces druides empreints de sagesse, et il me semblait voir leurs visages à travers les limbes du temps. Je me sentais étrangement proche de leur sensibilité, moi qui passais tellement de temps dans les bois pour chasser mes images. Je réalisais soudain, à quel point l’étais fascinée par l’eau, comme eux, puisque nombre de mes clichés s’évertuaient à capter les reflets de la lumière à la surface des rivières.

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Photo M. Chrsitine Grimard

En rentrant, je me décidais à admettre l’existence de tous ces signes sur ma route. C’était le seul moyen d’aller plus loin. Accepter cette différence, vivre avec, et ne pas la laisser prendre le pas sur ma vie, dans sa forme actuelle. Peu importe le passé, s’il me servait à construire mon présent, et à l’enrichir, je le laisserai me rendre visite de temps en temps

J’en étais à ce stade de mes réflexions, quand j’arrivais devant l’immeuble de mon amie. Je sentis qu’elle me regardait et levais les yeux vers elle, nos regards s’accrochèrent dans un éclair bleu. Elle ne bougeait pas, ne respirait pas, attendant que je donne le signal. Je lui souris, et ses yeux s’éclaircirent soudain. Elle ouvrit lentement sa fenêtre :

« Bonjour ma jeune amie, vous étiez tant absorbée dans vos pensées que vous ne m’aviez pas vue ce matin… »

Je la regardais sachant qu’elle n’en pensait pas un mot et répondis :

« Bonjour, vous savez bien, que je vous ai évitée volontairement, et vous savez aussi pourquoi. Il n’est pas possible de se mentir. Ce n’est pas digne de nous, n’est ce pas?

– Faites le tour, dit-elle, nous en discuterons au chaud. Mes vieux os supportent de moins en moins cette fraîcheur, le soir.

– J’arrive, dis-je, en pensant que je m’étais juré il y a quelques heures, de ne plus jamais lui parler.

Quelques minutes plus tard, j’étais assise près d’elle. Elle avait repris sa broderie, et on aurait pu croire que rien ne s’était passé. Je décidais d’affronter mes craintes, quitte à la contrarier.

Je commençais d’une voix douce:

« Vous savez, je ne voulais plus venir vous voir, ni vous parler…

– Savez-vous au moins pourquoi, dit-elle d’une petite voix effrontée.

– Bien sûr que je le sais !

– Je suis curieuse d’entendre ça, répondit-elle en souriant insolemment.

– Vous ne me déstabiliserez pas avec votre petit sourire, lui dis-je. Ecoutez-moi bien : Je suis une fille de ce siècle, je ne suis pas un de ces fantômes de votre passé, ou je ne sais quelle druidesse, ou sorcière, ou folle quelconque ! Je veux vivre ma vie ici et maintenant. Vous ne m’embarquerez pas dans vos légendes. Je ne sais pas ce que vous attendiez de moi, mais voilà, je ne suis pas prête pour toutes ces choses bizarres. Alors je refuse !

Elle me regarda pendant une longue minute, sans un mot, puis posa son ouvrage. Tout en gardant les yeux rivés aux miens, elle ouvrit un tiroir et en sortit un pendentif qu’elle me tendit. Je le pris machinalement sans baisser les yeux. Il s’agissait d’une pierre transparente de la couleur de l’eau claire. Dans ma main, il se réchauffa rapidement, et sa couleur sembla se modifier lentement. Quelques secondes plus tard, il était devenu bleu-gris, avec des reflets irisés. Je le trouvais très beau.

Elle me regardait, amusée.

-Quel est ce nouveau piège et à quoi sert cette pierre ? Demandais-je un peu inquiète.

-On appelle ça une pierre de lune, je l’ai en ma possession depuis toujours, et je ne sais pas d’où elle provient. Je sais seulement qu’elle vous attendait et qu’elle vous a reconnu. Regardez sa couleur, jusqu’ici elle a toujours été transparente comme l’eau de la rivière où on l’a trouvée, et d’un seul coup elle a pris la couleur exacte de vos yeux.

Ne me regardez pas avec cet air outré, poursuivit-elle. Je n’y suis pour rien ! C’est elle qui vous a reconnue. Je n’ai fait que comprendre qu’elle vous attendait, et vous la rendre. Je ne sais rien de plus.

Elle reprit son ouvrage, comme si tout cela n’avait aucune importance, et s’enferma de nouveau dans son silence.

-Vous ne m’en direz pas plus, n’est-ce pas ?

-Je ne peux pas dire ce que je ne sais pas, lâcha-t-elle.

-J’aurais préféré vous accompagner de nouveau au parc, ou lors de vos lectures pour les enfants, plutôt que sur ce chemin sans queue ni tête, lui dis-je, de nouveau agacée. Surtout si vous refusez de répondre à mes questions.

-Très bien, dit-elle, alors demain vous viendrez avec moi, à l’hôpital. Je vais faire la lecture au groupe des enfants du service d’Hématologie. Ils aiment beaucoup nos petites séances, et comme il y a plusieurs groupes, et que je n’ai plus la force de m’occuper de tous, vous prendrez un des groupes pendant que j’aurai l’autre. Vous voulez cous confronter à la réalité, ajouta-t-elle ironiquement, vous verrez, la souffrance injuste des enfants, il n’y a rien de plus concret !

Je la regardais, incrédule. Elle acceptait que j’entre un peu dans son monde, et je n’allais pas rater l’occasion qui se présentait.

-Avec grand plaisir ! Je vous accompagnerai, demain après-midi, je n’ai pas de cours. Et comme ça, j’aurai l’impression d’être un peu utile.

-Sans aucun doute.

En se levant elle ajouta :

-Il faut rentrer maintenant, vous et moi aurons besoin de toutes nos forces, pour demain. Enfin, surtout moi ! Je vous raccompagne.

Elle me poussait doucement vers la porte, et ajouta :

-N’oubliez pas votre pendentif, il vous donnera l’inspiration nécessaire, et vous aidera à vaincre votre timidité.

-Je ne suis pas timide ! Dis-je en rougissant.

-Oh si vous l’êtes, et ça fait partie de votre charme, ainsi que les efforts que vous faites pour que cela ne se voit pas. Mais ne vous inquiétez pas, dit-elle en riant de toutes ses dents, je ne le dirai à personne !

Je rentrais chez moi, de plus en plus intriguée. Décidément, elle m’étonnerait toujours, elle s’en tirait encore par une pirouette, mais demain, je la verrai à l’œuvre avec les enfants, dans son élément, et je lèverai un nouveau coin du voile.

Je me couchais en repensant aux évènements de la journée, quand soudain, le médaillon que j’avais posé sur la table, se mit à briller intensément. Je m’approchais lentement, un peu craintive, pour comprendre d’où sortait cette lumière. Il semblait vivant, les ondes lumineuses provenaient du centre de la pierre et on aurait dit qu’elles étaient émises selon un rythme régulier évoquant le battement d’un cœur. Je la pris dans ma main, et la pulsion s’intensifia. Je décidais de le mettre autour de mon cou, et quand j’eus noué le cordon de velours, la lueur du médaillon diminua comme s’il avait trouvé sa place. Je me sentis soudain étonnement sereine.

J’étais devant le miroir, et mon image devint lumineuse pendant quelques secondes, puis s’atténua. Il ne brilla bientôt dans le noir que le reflet bleuté de mon regard, et celui de la pierre exactement de la même nuance. Il me fallut quelques secondes seulement pour comprendre que la pulsation de cette lueur suivait exactement le rythme de mon cœur.

Un sentiment de sécurité m’envahit, et je dormis d’un sommeil sans rêve, ce qui ne m’était plus arrivé depuis bien longtemps.

 

–> A suivre …

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Elle et moi (Partie 5)

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Je pris l’habitude de lui rendre visite le soir, après son repas, pour l’accompagner dans ses travaux d’aiguilles. Elle m’apprenait à broder, et je me surpris à aimer cela.

Mes amies n’en auraient pas cru leurs yeux, que je puisse rester ainsi assise pendant des heures à coudre, moi qui n’avais qu’un plaisir, c’est celui de partir à travers champs, sans boussole, et de me perdre dans les bois, par tous les temps, pour rapporter les clichés insolites et fruit de hasard. Je les collectionnais, comme autant de morceaux de temps volés à l’oubli. Un de mes grands plaisirs était de découvrir, au retour, ce que la chance avait pu peindre sur certaines images, et que je n’avais pas remarqué en prenant la photo. Cette collection d’imprévus était toute ma fortune, mais je ne la partageais avec personne et n’en parlais jamais, comme pour préserver mon trésor.

Les jours se suivirent, et peu à peu, en l’écoutant ainsi, soir après soir, j’appris à mieux la connaître, ses joies, ses colères, ses élans de tendresse, ses fragilités aussi. Elle se livrait peu, mais derrière les phrases banales du quotidien, se dessinait un caractère hors du commun.

Elle m’intriguait et me fascinait en même temps. J’avais l’impression que j’étais enfin chez moi, quand j’étais près d’elle, et cela me rassurait et m’effrayait à la fois. Nous ne nous connaissions pas quelques jours auparavant, et un lien invisible s’enroulait autour de nos vies, et peu à peu ce fut comme si je l’avais toujours connue.

Un jour je lui demandais :

-Il me semble que je vous connais depuis toujours, et pourtant cela fait seulement quelques semaines. Je ne peux pas l’expliquer, mais vos mots me sont familiers, comme s’ils flottaient dans ma tête avant que vous les prononciez !

-Ma petite, dit-elle en me regardant par-dessus ses lunettes, nous nous connaissions probablement puisque nous nous sommes reconnues immédiatement. Je savais que cette jeune femme qui passait sur le trottoir d’en face était ma sœur, dès la première fois où je vous ai vue remonter le courant des passants contre le vent. Vous, étiez attirée par mon image, à travers cette fenêtre, et tourniez chaque fois la tête, pour me suivre du regard. Je vous regardais derrière mes rideaux, et je savais que notre rencontre n’était plus qu’une question de jours, et pour moi aussi, c’était comme la promesse de retrouver une sœur que l’on n’a pas vu depuis des années.

 

Ses yeux bleus marines me scrutaient, semblant attendre une approbation qui ne venait pas.

-J’ai ressenti cette attirance, mais je ne la comprends pas, commençais-je d’une voix incertaine, et elle me fait un peu peur …

– Oui, je comprends, dit-elle, les choses que l’on ne comprend pas, commencent toujours par nous effrayer. Mais c’est en affrontant ses peurs, que l’on avance. Et là, ma petite, nous sommes deux à avancer sur cette lande. Si on ne se lâche pas la main, nous arriverons à traverser cette tempête.

Je n’ai pas de réponse à toutes les questions, malgré mon grand âge. Et moi, aussi, je n’ai jamais rencontré une personne avec qui je sente autant d’affinités, avant même de la connaître. Je ne peux l’expliquer et je ne connais pas d’histoire sur ce type de rencontre.

Ma terre se nourrit de légendes, elles ont partout dans les fontaines, dans les clairières, dans les branches des chênes, sous les rochers, sur le sable de l’estran. Et parfois, il est préférable de ne pas s’aventurer dans ces endroits interdits. Certains lieux sont chargés de la magie ancestrale, et si l’on n’a pas été initié, on peut s’y perdre et ne jamais retrouver le chemin de sa maison. De nombreuses personnes ont disparu comme ça, sans qu’on ne retrouve aucune trace.

Il y a un dicton bien connu chez moi, c’est : « La terre est trop vieille pour que l’on se moque d’elle ». Il vaudrait mieux qu’on ne se risque pas dans ce marais.

7

Elle s’arrêta, pour soupeser l’impact que ses paroles avaient sur moi, ou peut-être par crainte que je ne prenne pas ses paroles au sérieux. Mais je l’écoutais en silence.

« Si je laisse mon imagination divaguer, accepterez-vous à m’écouter encore ? dit-elle d’une toute petite voix.

– Oui, lui dis-je, comprenant que cette phrase était la clé de son monde.

– Je n’en suis pas très sûre, répondit-elle en me fixant.

– Je vous suis, ici et aussi sur votre terre, et jusqu’où vous voudrez m’emmener, lui dis-je, cette fois-ci d’une voix assurée, avec un sourire confiant, en lui prenant la main.

 

Elle me regarda intensément, et se lança enfin, dans un souffle :

« Il me semble que nous pourrions nous connaître depuis longtemps. Peut-être même depuis très longtemps…

J’ai fait un rêve, le jour où je vous ai vue pour la première fois. Nous étions ensembles, dans une clairière au milieu d’une forêt de chênes. D’autres femmes étaient là, en tout nous étions sept. Nous participions à une cérémonie, en l’honneur du soleil, il me semble. Je sais que vous étiez là, je vous ai reconnue mais je ne sais pas qui nous étions l’une pour l’autre, ni ce que nous faisions exactement. Ce que je sais, c’est qu’à mon réveil, je me suis sentie soulagée de vous avoir retrouvée, sans pouvoir m’expliquer pourquoi. »

Elle se tut, me laissant le temps d’assimiler cette information, sans regarder mon visage. Elle fixait son regard sur mes mains, puis ajouta :

« Ces doigts longs et fins, aux ongles en forme de croissant de lune, je les aurais reconnus entre mille. Je sais que la main qui tenait la serpe, c’était la vôtre, et que dans ce rêve, vous étiez plus âgée que moi, vous étiez celle qui nous guidait toutes. »

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A ces mots, je retirai mes mains des siennes et les cachai derrière mon dos, comme pour dissimuler la preuve qui me désignait comme l’incarnation de son rêve surréaliste.

Puis, je décidai de lui avouer ma part de sa vérité.

Je relevai la tête vers elle, et lui pris de nouveau les mains.

 

Lorsque je pris la parole, elle me regarda avec déférence, le rôles s’inversaient et elle était de nouveau mon disciple.

« Ce rêve est récurrent pour moi, je le fais depuis mon enfance. La première fois, c’était le jour où mes parents m’avait fait visiter un site préhistorique où plusieurs dolmens avaient été mis à jour. Une partie du site était situé au bord d’une plage et était submergé lors des marées, mais on pouvait y accéder lors des grandes marées, seulement une heure dans la journée. L’expédition était rendue difficile par l’existence de courants et de sables mouvants, et il ne fallait pas s’écarter du sentier balisé. Nous avions largement le temps de regagner la rive, mais j’étais restée trop longtemps sous le tumulus, parce que j’étais fascinée par les Triskel peints sur les parois.

Cela me valut la plus belle réprimande de mon enfance.

Je me souviens de la course éperdue entre les rochers pour pouvoir se mettre à l’abri de la marée montante. Les vagues se jetaient sur nos pas, comme si elles étaient furieuses de notre intrusion dans le site qu’elles gardaient depuis des siècles. J’eus vraiment le sentiment d’une lutte entre les éléments, que j’avais déclenchée avec ma curiosité.

Curieusement, je n’avais pas peur, je savais que j’étais la plus forte et que la lutte entre le vent, l’eau et la terre ne m’atteindrait pas.

Cette nuit-là, je me rendis en rêve pour la première fois dans cette clairière, pour célébrer les noces du soleil et de la lune, suivie de mes sœurs. Chacune d’entre elles se plaça sur des sept pierres plates, décorées d’une Triskel gravée. A midi, les rayons du soleil éclairèrent la pierre centrale qui se mit à étinceler. Je pris la serpe, la levai vers le ciel et tranchai le gui de la plus haute branche. Je le plaçai à l’aplomb exact des rayons du soleil. Quelques minutes après, les boules blanches éclatèrent, libérant leur lait qui remplit une cavité creusée dans le granit en forme de croissant de lune.

Alors pour les femmes, commença une longue période de prière et d’attente. Elles s’agenouillèrent sur leur pierre, puis se prosternèrent, le font posé contre la Triskel, et restèrent là jusqu’à la tombée de la nuit. Enfin, le premier rayon lunaire apparut, et se concentra à son tour sur la pierre centrale.

Quelques minutes plus tard, le croissant laiteux était devenu dur comme le granit, et intégré à la pierre au centre de la Triskel, comme une clé de voûte d’où partaient les trois branches en spirale. »

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Je m’arrêtai, un peu essoufflée, et le silence nous enveloppa pendant plusieurs minutes, comme si nous laissions ce souvenir commun remonter doucement dans nos veines.

 

Elle parla la première, sans lever les yeux vers moi, cependant :

« Nous étions les sœurs de la lune, prêtresses de cette terre, nous avions appris les secrets de son énergie et nous lui demandions de protéger nos semblables des forces obscures. Je me souviens d’images et de chants, mais je ne sais plus ce que nous sommes devenues. »

-Il est trop tôt pour le dire, lui répondis-je brutalement, mes souvenirs ne sont que des rêves décousus que je croyais être sans importance jusqu’à ce soir, même s’ils revenaient dans mes nuits à chaque solstice. Je ne veux plus en parler ce soir, tout ceci ne repose sur rien d’autre que des impressions. Ce rêve ne m’a jamais effrayée jusqu’ici, mais ce soir, c’est le cas. Je préfère vous laisser, et rentrer chez moi. Nous en reparlerons plus tard, quand j’y aurai pensé à la lumière du jour. »

Je me sentais prise au piège, d’une marée de sensations qui me dépassaient. On était au 21 ième siècle, pas dans une forêt perdue de la Bretagne celtique. Je voulais retrouver mon siècle et ma vie normale, mes amis, mon soleil, et les lumières de la ville, vides et rassurantes de solitude.

Je me levais rapidement avant qu’elle ne puisse me répondre, et me dirigeais vers la porte. Elle me suivit pourtant avec plus d’agilité que je l’en croyais capable, elle m’ouvrit la porte et se tint devant moi le bras tendu, ostensiblement, pour que je distingue clairement sur son avant-bras, une marque de naissance brune en forme de Triskel.

Je passais devant elle, en murmurant un « Bonsoir » entre mes dents. Je traversais le boulevard sans regarder s’il venait des voitures, et regagnais mon appartement en courant, comme si j’étais poursuivie par une armée de démons.

Dans la pénombre, je restais devant la fenêtre quelques minutes, levais les yeux vers la lune qui remplissait tout l’espace du coin de ciel que je voyais entre les immeubles d’en face.

A cet instant, un rayon plus brillant éclaira mon épaule, et je posai les yeux sur cette tache rosée qui était là depuis ma naissance, en forme de trois spirales entrecroisées, et qui scintillait pour la première fois comme une étoile tombée de la voie lactée.

A suivre …

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