Train de nuit (Partie 5)

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De nouveau, lorsqu’elle fixa vers moi, son regard argenté, je sentis ce frisson glisser le long de ma nuque.

Elle me regarda quelques instants sans parler, semblant hésiter, puis commença son récit, sans que je ne lui demande rien :

« Ce voyage m’en rappelle un autre, que je fis, pour rejoindre mon amant à Vienne, un soir de Noël, voici de nombreuses années. Ne vous méprenez pas, je n’étais pas aussi mélancolique à l’époque, j’étais une jeune femme promise à un bel avenir, appartenant à une famille de la grande bourgeoisie autrichienne, et je devais épouser l’homme que j’aimais depuis toujours. Je ne me posais aucune question, nous étions nés dans le même milieu, et je le connaissais depuis l’enfance, nous nous aimions si fort que la perspective de passer toute notre vie ensemble était évidente, et que j’avais accepté d’être sa maîtresse avant que nous ne soyons mariés, ce qui était considéré comme une grande faute à l’époque.
J’étais heureuse, belle, insouciante, courtisée, aimée, ma vie n’était qu’une succession de fêtes et de rires.

Il était musicien, compositeur, et ce soir là je devais le rejoindre à Vienne où il préparait la mise en scène de son premier opéra. Nous devions annoncer nos fiançailles à nos familles respectives dans quelques jours, mais je m’ennuyais si fort de lui que j’avais décidé de le rejoindre quelques jours avant, contre son gré. J’avais aussi une nouvelle à lui annoncer, qui devenait trop lourde à porter pour mes vingt ans.

Il prétextait qu’il n’aurait pas de temps à me consacrer, ce qui me contrariait beaucoup. Depuis qu’il était parti en ville pour cet opéra, je le sentais s’éloigner de moi, sans qu’il ne me donne d’explication.
Cela m’avait sans doute incitée à partir encore plus vite et je lui avais envoyé un message pour lui annoncer mon arrivée, seulement quelques heures avant de monter dans le train. »

Elle s’arrêta un instant, toute essoufflée, et les yeux perdus dans le vague, et j’eus la sensation de voir se dérouler toute la scène qu’elle revivait dans ce regard fixe.

Je l’encourageai en posant une main sur son bras gainé de soie, mais je sentis le froid qui émanait de son corps, remonter le long de mon avant-bras, et retirais ma main en réprimant un frisson.

« Je me souviens de ce soir là, le brouillard montait, un peu comme ce soir » poursuivit-elle, en se tournant vers la fenêtre.

Je suivis son regard et vit que la brume commençait à étendre ses volutes cotonneuses sur les ombres des arbres, le long de la voie. L’atmosphère devint plus pesante, et le ton de sa voix se fit plus cassant, presque métallique.

« Il monta dans le train, au dernier arrêt avant Vienne, il avait chevauché jusque là, pour me voir avant que je descende du train et me convaincre de rentrer chez moi. Notre rencontre fut la dernière, et la plus violente de toute ma jeune vie. Elle s’arrêta, songeuse.

– Que s’est-il passé ? lui dis-je d’une voix à peine audible.

– Il était venu m’annoncer, que notre mariage ne pouvait plus avoir lieu, parce qu’il avait rencontré une femme dont il avait besoin pour sa carrière, une cantatrice, précisément celle qui allait créer son fameux opéra, et qu’il comptait bien l’épouser. »

En prononçant ces mots, sa bouche prit une expression amère, et ses yeux gris devinrent argentés, brillants de haine. Je me reculai au fond de mon fauteuil, sentant l’intensité de cette haine remplir le compartiment. Un grand froid commençait à m’engourdir, et ma tête bourdonnait.

Elle poursuivit d’une voix monocorde, comme résignée :

« En fait, il me dit qu’il m’aimait encore, mais que sa carrière était plus importante que notre amour, et il ajouta qu’il ne m’oublierait jamais, mais que j’étais riche et que je retrouverai facilement un meilleur parti que lui … »

Elle était maintenant entièrement habitée par son récit, et je vis devant mes yeux, se dessiner la jeune femme qu’elle était alors, son visage lisse et douloureux, ses yeux pleins de larmes, et sa bouche qui tremblait.

« Je n’eus même pas la force de lui expliquer, pourquoi je voulais le voir sans plus attendre, ce soir là, pourquoi il fallait qu’il revienne très vite, dit-elle, en tremblant si fort, je n’eus même pas ce courage … »

Elle me parut si vulnérable à cette minute, que je me levai brutalement et la pris dans mes bras, malgré le froid intense qui me glaçait les os. Je sentais monter en moi, une immense compassion, pour sa souffrance, pour cette vie brisée, alors qu’elle n’en avait encore rien vécu. J’aurais voulu la protéger de tout ce malheur injuste, lui faire un rempart de mes bras. A cet instant, elle était ma sœur, et à travers elle, j’aurais voulu effacer toutes les souffrances liées à notre condition. Alors, je la berçai contre moi, comme on berce un jeune enfant qui a peur du noir avant qu’il s’endorme. Elle se serra contre moi, et se leva à son tour, m’entraînant vers la fenêtre, en poursuivant son récit.

J’étais dans une torpeur de plus en plus forte, et je l’entendais me parler comme à travers un voile, en s’approchant de la fenêtre, j’eus la sensation de m’enfoncer dans la brume, comme si elle pénétrait dans la cabine, et remplissait tout l’espace.

Elle poursuivit :
« Je l’ai laissé partir, sans cri, mais dès que je fus seule, les sanglots me submergèrent. La sensation que ma vie était finie fut si forte, que je crus que j’étais déjà morte. Ce fut comme si on m’avait privé de mon sang, brutalement, je ne pouvais plus respirer. A cette époque, une femme, ne pouvait retrouver sa dignité facilement, lorsqu’elle était abandonnée ainsi, surtout si elle avait commis l’irréparable, et je portais en moi la preuve vivante de mon infamie. Je vis défiler ce que serait ma honte et celle de ma famille. La seule solution était de disparaître…
Je m’approchais de cette fenêtre et je l’ouvris, l’air de la nuit me gifla, sans pour cela me faire changer d’avis. Les rails défilaient sous mes yeux, et le bruit du vent m’assourdissait. J’étais fascinée par la vitesse, le bruit, le froid qui me léchait le visage. Je ne voyais plus rien, aveuglée par mes cheveux.

Quelques minutes suffirent à me faire basculer de ce monde à un univers onirique où je voyais des lumières aveuglantes défiler sous mes paupières brûlantes et j’entendais un sifflement aigu qui m’assourdissait.

Puis je me penchais par la fenêtre, et basculais dans la nuit.

Et ce fut le silence… »

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Sa voix se tut brutalement.
Nous étions devant cette fenêtre où je voyais se dessiner le fantôme des arbres qui encadraient la voie de chemin de fer. La brume dansait autour des branches, et le froid de la nuit enveloppait nos corps. Je sentis plus que je ne vis, la fenêtre s’ouvrir brutalement sans que personne ne la touche.
Nos deux corps étaient rivés l’un à l’autre et je pouvais ressentir tout ce qu’elle ressentait, sans qu’elle ne prononce plus un mot. Je sentais le froid de la nuit qui glaçait mon sang, ma respiration qui devenait pénible.
Je sentis cette vie qui palpitait au fond de mon ventre, je sentis cet enfant bouger en moi et se débattre, comme si c’était le mien.

Mes yeux me brûlaient et mes poumons éclataient, lorsque je me penchais en avant, ma tête reçut de plein fouet le vent de la nuit, comme un coup de poing.

Je sentis le poids des rails qui m’attirait inexorablement, et je tombais, au ralenti, dans un plongeon qui n’en finit plus. Je me sentis délivrée, enfin soulagée, et légère, si légère…

–> A suivre

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Train de nuit (Partie 4)

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Je fermai la porte et me retournai vers elle, et à mon grand étonnement, elle s’était installée sur un des fauteuils et me désignait l’autre, d’un geste élégant, en me disant :

« Installez-vous, je vous en prie, si vous le souhaitez, je sonnerai pour que l’on nous apporte du Thé. »

Je m’entendis lui répondre, que je n’en avais pas besoin, sans oser lui rappeler qu’on était dans « ma cabine». Mais, il se confirma rapidement qu’il n’en était rien, quand je la vis étendre la main vers une boite en porcelaine décorée de violettes, que je n’avais pas encore remarquée, et l’ouvrir en me regardant fixement en me demandant :

« Aimez-vous les Bonbons à la Violette ? Ceux-ci proviennent de Toulouse en France ! ».

J’en prenais un bien que l’odeur douceâtre de Violettes qui envahissait toute la cabine, m’écœurait. Je me sentais flotter entre deux eaux, et me demandais un instant ce qu’il pouvait bien y avoir dans ces bonbons. Le fait qu’elle connaisse l’existence de cette boîte m’intriguait aussi, mais je rangeais cette information dans un coin de mon esprit, pour y réfléchir plus tard.

Pour secouer la torpeur qui s’insinuait en moi, je pris la parole :

« Je vais à Vienne pour mon travail. C’est une ville fascinante, que je connais mal à vrai dire, je ne m’y suis rendue qu’une seule fois auparavant, il y a très longtemps.

-C’est une ville où peu de choses changent, tournée vers son passé glorieux, fait de festivités et de faux-semblants, dit-elle d’un ton tranchant.

-Vous la connaissez bien ? demandais-je en lui jetant un cou d’œil timide.

-Elle ne me rappelle aucun bon souvenir trancha-t-elle brutalement. Je préfèrerais que l’on parle d’autre chose ! »

Le parfum de violette qui flottait légèrement autour d’elle, devint aussi épais que le brouillard extérieur, me donnant la sensation de suffoquer, comme si des vagues successives suivant les ondes de sa colère, s’abattaient sur moi. J’ouvris la bouche, comme un poisson en dehors de son bocal. Elle me jeta un cou d’œil furtif, et leva la main d’un geste d’apaisement. Aussitôt le parfum devint à peine perceptible.

Comment faisait-elle cela ?

J’avais l’impression que toute la cabine, les murs, les tentures, et jusqu’aux meubles, étaient imprégnés de son parfum, ou plutôt d’Elle tout entière. Elle m’entourait de toute part, et commençait doucement à imprégner toutes mes fibres aussi.
Et le pire, c’est que je souhaitais qu’elle le fasse. C’était une nécessité, que je m’imprègne physiquement de sa souffrance, pour pouvoir la comprendre et l’aider, une nécessité absolue, que je ne parvenais pas à m’expliquer.

J’essayais de l’apaiser en changeant de sujet :

« J’aime la décoration de cette cabine, dis-je en souriant, ancienne, élégante et raffinée. J’aime tout ce qui se rapporte au passé, au point que j’en ai fait mon métier !

– Oui, je m’y sens bien aussi, dit-elle, d’une voix adoucie, comme chez moi, dans la chambre de ma jeunesse … J’y ai connu tant de joies, et tant de déceptions, ajoutait-elle, tristement. Mais j’aurais voulu ne me souvenir, que des bons moments. Seulement, il y a des moments si forts dans une vie, qu’on ne peut les effacer, et qu’ils vous submergent. »

Elle sembla perdue dans ses pensées quelques minutes, puis se souvenant de ma dernière phrase, me demanda :

« A mon époque, les femmes ne travaillaient pas. Quel est ce métier dont vous me parlez ?

– Je suis historienne, dis-je avec un sourire, j’essaye de débusquer la vérité dans les écrits et les vestiges du passé. En fait, j’essaye surtout de retrouver la trace des humains qui nous ont précédé, et de comprendre leurs motivations, leurs sentiments, leurs attentes. J’ai le sentiment d’appartenir à la famille humaine, et que je dois lui rendre la place qu’elle mérite, pour que les générations futures se construisent sur des bases plus solides. C’est un peu présomptueux, dis-je en m’excusant presque, j’aimerais rétablir la vérité historique, et c’est elle que je cherche dans des vieux parchemins, des fragments de poterie, des gravures anciennes. J’aimerais surtout retrouver les sentiments de ceux qui les ont créés.

Je m’enflammais, en lui décrivant mes motivations, si fort, que j’en rougissais, en la regardant au fond des yeux. Elle me fixait avec la même passion, et je sentais son regard brûlant qui m’enveloppait. A cet instant, une communion de pensée nous unissait, ce que je n’avais encore jamais ressenti avec personne avant elle.

Pourquoi, lui dévoilais-je ainsi ce que je ressentais, au plus profond, pourquoi avais-je besoin de lui parler de moi, comme à une amie ? C’était étrange, cette impression qu’elle pouvait comprendre ce qui bouillonnait en moi, et plus encore, qu’elle avait besoin de le savoir.

Un flot de questions à propos de cette rencontre étrange me submergeait, à mesure que notre dialogue avançait. Pourquoi me parlait-elle de « son époque » alors qu’elle semblait avoir seulement quelques années de plus que moi ? Pourquoi avais-je l’impression que lorsque j’avais prononcé les mots « rétablir la vérité historique », l’air de la pièce était devenu de nouveau irrespirable ? Pourquoi avait-elle choisi de s’assoir à ma table ? Qu’attendait-elle de moi ?

Elle baissait les yeux, semblant réfléchir, un instant, puis releva lentement la tête.

Lorsqu’elle fixa vers moi, son regard argenté, je sentis de nouveau ce frisson glisser le long de ma nuque.

A suivre

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Train de nuit (Partie 3)

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Je ne savais pas trop comment engager la conversation, et je lançais banalement :

« Je vais à Vienne, et vous, quelle est votre destination ? »

Elle me regarda, avec un léger sourire, et me dit :

– « Peu importe la destination, c’est le voyage qui est important. Disons que je suis à bord de ce train pour trouver ma destination finale, et que je voyage au hasard des rencontres … »

Sa voix était douce et enjôleuse, et malgré le café, je me sentais bercée par la musique de ses paroles, j’avais l’impression de flotter dans un léger brouillard.

Elle poursuivit :

– « Je connais très bien cette ligne, j’ai dû faire ce voyage une centaine de fois, mais je découvre chaque fois des nouveaux détails ou je rencontre chaque fois de nouvelles personnes, ce qui m‘enchante, comme vous aujourd’hui ma chère ! »

Elle avait appuyé sur les derniers mots, et son intonation contenait une légère menace, mais je n’arrivais pas à comprendre ce qui pouvait m‘inquiéter, dans cette conversation anodine, avec une personne aussi belle et aussi charismatique.

Le serveur tournait autour de la table, suggérant que l’heure était venue de regagner le compartiment couchette. J’étais contrariée, souhaitant prolonger cet entretien. Mais ma compagne, me proposa de m’accompagner jusqu’à ma cabine en poursuivant notre échange. Cette idée me ravit ; je me levai et la précédai vers la porte, lorsque le serveur me salua d’un :

« Bonsoir Madame, je vous souhaite une bonne nuit. » Je le regardai, et le remerciai, attendant un instant pour qu’il salue aussi la jeune femme en mauve, ce qu’il ne fit pas.

Elle n’en parut pas étonnée, et elle disparut en un instant, alors que je me retournai vers le serveur d’un air réprobateur.

Je la retrouvais dans le couloir, elle ne semblait pas contrariée, et regardait le paysage défiler d’un air nostalgique. Elle paraissait si vulnérable à cet instant que je n’osais pas la questionner sur les raisons de son chagrin. Subitement, elle leva les yeux vers moi, comme si elle se rappelait brusquement de ma présence, et m’attrapa le coude, en me conduisant d’un pas rapide vers ma cabine.

Je sentais à peine ses doigts à travers l’étoffe de ma manche, mais j’avais l’impression que mon bras était plongé dans de l’eau froide, et je fus soulagée quand elle retira sa main.

« Ne restons pas ici, dit-elle, nous avons beaucoup de choses à nous dire, nous serons plus tranquilles dans m… dans votre cabine ! » Le ton employé n’admettait pas de réplique.

Je la suivis, en silence. Lorsqu’elle ouvrit la porte du treizième compartiment, je me demandais comment elle connaissait le numéro de ma cabine, puisque je ne lui avais rien dit.
J’etais de plus en plus intriguée et vaguement inquiète quand elle me précéda dans la pièce en disant:
– Entrez et installez-vous confortablement, la nuit risque d’être longue ..

—> A suivre

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Train de nuit (Partie 2)

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J’allais m’installer au wagon-restaurant, et le serveur me demanda si je souffrais du mal des transports, en raison de ma pâleur. Je lui répondis qu’un parfum de violette m’avait donné le vertige dans ma cabine, et que j’avais du en sortir. Il blanchit à son tour et me regarda fixement en disant :

« Vous êtes dans la cabine 13, Madame ?

-En effet, répondis-je, intriguée à mon tour, comment le savez-vous ? »

Il eut un moment de recul, ne voulant manifestement pas me répondre.

Mais j’insistai :

« -Vous le saviez ? Comment ?

-Je ne le savais pas, Madame, mais j’ai moi-même remarqué ce parfum, en passant devant cette cabine » dit-il dans un souffle en s’éloignant de ma table.

Il n’avait même pas pris ma commande !

Toute cette ambiance commençait à me peser, et je souhaitais que ce voyage pénible se termine rapidement.

Un autre serveur arriva, prit ma commande, et seulement quelques minutes plus tard, je pus commencer à me restaurer. Curieusement, cette histoire m’avait ouvert l’appétit.
Le train traversait une zone boisée et les branches défilaient devant le soleil, ce qui me fascinait, me plongeant peu à peu dans une sorte de rêve éveillé.
Les reflets des autres voyageurs qui dansaient sur les vitres, accentuaient mon impression d’irréalité. Ce voyage était un moment suspendu entre deux destinations, un instant égaré entre deux univers, comme si nous étions tous embarqués dans une réalité parallèle. Demain, il faudrait rejoindre le monde réel mais en attendant, je le laissais bercer par la valse des roues.
Quelqu’un ouvrit une fenêtre et l’air du crépuscule pénétra dans le wagon, chargé d’une odeur de feuilles et d’humidité, me sortant de ma torpeur. Le courant d’air produit, fit claquer la porte d’entrée du restaurant, et l’air se chargea de violettes.

De nouveau, ce frisson glissa le long de ma nuque, et je sus qu’elle était là, avant de la voir.

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Elle contourna ma table puis se planta devant moi, en me regardant d’un air songeur.
C’était une femme fine et élancée, au charme intemporel, toute de mauve vêtue, assortie à son parfum, et j’étais incapable de lui donner un âge. Son regard gris, triste et incisif, aurait pu être celui d’une vieille dame, pourtant ses yeux étaient jeunes. Son expression à la fois dure et curieuse, n’effaçait pas l’impression de vulnérabilité qu’elle dégageait. L’air semblait chargé d’électricité et ce n’était pas lié au ciel nuageux du crépuscule.

– « Bonsoir Madame, dit-elle- d’une voix profonde. Puis-je me joindre à vous ?

– Je vous en prie, prenez place, j’en suis au café, je ne vous ennuierai pas longtemps, m’entendis-je lui répondre d’une voix sourde que je ne me connaissais pas.

– J’ai déjà dîné, reprit-elle, mais je vais prendre un café avec vous. Le café est un de mes gros défauts.

– Je vous l’offrirai avec plaisir, installez-vous, lui dis-je en faisant signe au serveur. »

Celui-ci s’approcha aussitôt en me regardant surpris, lorsque je lui commandai un second café.

– Bien sûr, Madame, tout de suite … »

Il revint quelques minutes plus tard, posant le café devant moi, et me regarda d’un air abasourdi quand je lui dis :

« Merci, mais c’est pour mon invitée. » en poussant la tasse vers ma voisine.

Il s’éloigna en se retournant deux fois, et me fixant d’un air incrédule.

Je ne lui prêtai plus attention, et me tournai vers la femme aux yeux tristes qui me faisait face, bien décidée à comprendre ce qui la rendait aussi sombre. Elle me fixait intensément, ses prunelles grises brillaient d’un feu irréel, qui contrastait avec la pâleur de son visage. J’y devinais un mystère qui m’intriguait de plus en plus, et qu’il me fallait absolument décrypter avant la fin du voyage.

J’avais toujours aimé chercher ce qui se cachait derrière les choses et imaginer ce que les gens dissimulaient derrière leur visage, occupait une grande partie de mon temps libre. Souvent, je m’imaginais leur vie, en les croisant dans la rue, en détaillant leur allure, ou en examinant leur attitude. Parfois, je voyais juste, souvent même. Je mettais cela sur le compte de l’intuition, et les gens étaient d’accord pour reconnaitre que j’avais beaucoup d’intuition …

Ce qui était souvent un jeu, allait devenir, ce soir là, un défi, et je risquais de payer très cher mes erreurs de jugement, comme je le comprendrai plus tard, en me repassant le film de cette soirée.

A SUIVRE

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Train de nuit (Partie 1)

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Lorsque l’on me demanda de partir pour Vienne, je ne me doutais pas que ce voyage me laisserait un des souvenirs les plus extraordinaires de ma vie. Il s’agissait d’authentifier une lettre attribuée à un compositeur autrichien célèbre, sur la biographie duquel je travaillais depuis quelques mois, avant que le Musée de la ville ne s’en porte acquéreur.

Trente années se sont écoulées depuis cette histoire, et si je te la raconte, maintenant ma chère fille, c’est que je crains d’en oublier les détails, et que le récit de cette rencontre ne disparaisse à jamais avec moi.

En l’évoquant, je sens à nouveau cet étrange frisson glisser le long de mon cou.

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Nous étions quelques mois après la fin de la grande guerre, et de nombreux réfugiés parcouraient encore l’Europe à la recherche de leurs familles, ou d’un lieu plus accueillant pour refaire leur vie. Dans les trains, se côtoyait une multitude de personnes, éclectiques. Sur les visages, se lisaient toutes les émotions humaines, de la curiosité jusqu’à la détresse.

J’aimais voyager, et de par mon métier, j’étais amenée à le faire fréquemment, et parcourir l’Europe ainsi, me permettait de découvrir les lieux et des personnages tellement différents de ceux de mon quotidien, que je me réjouissais de partir de nouveau.

Cette ligne prestigieuse qui traversait l’Europe jusqu’à Istanbul, était l’une de mes préférées. Cependant, ce voyage se fit dans la précipitation, et lorsque j’arrivais à la gare, mon compartiment-couchette n’avait pas été réservé, comme ma compagnie l’avait prévu. L’employé semblait désolé de ce contretemps, et cherchait sur son registre comment résoudre ce problème. Il avait beau chercher, il ne restait aucun compartiment de libre, et je devais absolument être à Vienne avant le lendemain. Je commençais à désespérer quand un jeune stagiaire arriva, et lui suggéra de m’attribuer le compartiment numéro 13, en souriant malicieusement. A ces mots, l’employé blêmit et il me jeta un regard bref, apeuré, avant de froncer les sourcils et réprimandant son stagiaire.

Il lui murmura : «Mon jeune ami, vous savez bien que ce compartiment n’est jamais utilisé ! ».

Je le regardais fixement, et lui répondis en souriant que je n’étais pas superstitieuse et que j’acceptais son offre, le chiffre 13 ne m’ayant jamais effrayée jusqu’ici. Il baissa les yeux, et murmura entre ses dents :

« Cela pourrait bien changer d’ici peu ! »

Je fis mine de ne pas avoir entendu, et je lui demandais de m’indiquer où se trouvait ce compartiment. Il ordonna alors à son stagiaire, de m’accompagner en portant mon sac de voyage. Lorsque je passai devant lui, il me regarda au fond des yeux, en me lançant un :

« Puisque vous le souhaitez, bon voyage, Madame… » qui me laissa perplexe.

Je croyais jusqu’ici, qu’il n’y avait jamais de cabine ou de place portant le numéro 13 dans les trains et les avions, en raison de la superstition des voyageurs.

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Le jeune homme me précéda, silencieux, et après avoir bataillé avec la serrure, qui manifestement n’avait pas été utilisée depuis longtemps, il s’effaça pour me laisser entrer. La cabine était relativement spacieuse, avec deux couchettes superposées, et un mobilier ancien en marqueterie, qui me projeta au 19° siècle. J’appréciais ce style élégant et désuet, et il me sembla qu’un parfum de violettes flottait dans la pièce. Dans un coin, un cabinet de toilette était dissimulé derrière un rideau de soie. L’ensemble était magnifique, mais il y régnait une atmosphère lourde, pesante, qui dénotait dans ce décor coloré, évoquant la belle époque.

Mon jeune guide me dit que le dîner était servi à 20 heures, au wagon-restaurant, et il referma la porte derrière lui, me laissant découvrir seule, cette magnifique décoration art-déco.

Je parcourus des yeux la pièce, posant mon sac dans un coin, sans le défaire, puis je m’approchai de la fenêtre où le paysage commençait à défiler. Le train quitta la ville et bientôt la campagne alentour apparut, sous le soleil.

Pourtant, je me sentais inexplicablement triste, et un léger vertige me saisit.

Je savais que je ne pouvais pas tomber mais j’eus la sensation que les rails m’attiraient, et je reculai brutalement, et m’effondrai sur le siège derrière moi.

Une sensation de fatigue intense me pesait, je sentais que je devais sortir de cette pièce.

Dans un sursaut je me précipitai dans le couloir, où je pus de nouveau respirer sans cette sensation de chape de plomb sur les épaules. Il y régnait un froid glacial bien que nous soyons en juin, je frissonnai et m’éloignai rapidement de cette cabine, en jetant un coup d’œil derrière moi avec l’impression d’être suivie.

C’est alors que pour la première fois, je sentis cet étrange frisson glisser le long de mon cou.

A SUIVRE

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