Ateliers de @fbon : Construire une ville avec des mots, proposition 10 : Compte triple.

Voici la suite et fin du texte écrit pour le premier atelier d’été de François Bon, construire une ville avec des mots

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Proposition 10 : Compte triple

Elle pose la main sur la grille, puis se retourne.

Un dernier coup d’œil circulaire à ce lieu où elle a vécu tant de choses et elle pourra rentrer chez elle.

Le silence occupe tout l’espace mais elle sait qu’il n’est qu’un leurre.

Elle entend la fermière chanter au fond de sa laiterie, la dernière chanson yé-yé à la mode qu’elle aimait tant. Elle l’a écouté si souvent le soir, en allant chercher le lait et les fromages blancs pour sa famille. Elle avait une belle voix de soprano, mais préférait les chansonnettes entendues au « Petit conservatoire de Mireille » la veille au soir, aux grands airs d’opéra que Madame Roiron à la voix de baryton, écoutait sur son tourne-disque antique et entonnait à son tour pour ne pas être en reste. A chaque étage, ses plaisirs…

La voix de Catherine Langeais sortait par la fenêtre des Dubuis, accompagnée du parfum d’un gâteau aux amandes qui refroidissait sur l’appui de fenêtre.

En allant chercher son lait, elle s’arrêtait pour écouter ce concert de notes disparates. Elle adorait entendre la joie que ces morceaux généraient dans le cœur des deux chanteuses. Que la mélodie soit fausse ou juste importait peu, ce qui comptait c’était le bonheur du partage.

Ce soir, les murs lui rendent ces morceaux de bonheur musical, peu importe si son imagination est à la baguette. Elle les savoure comme la petite fille qu’elle était.

Où est-elle partie cette enfant qui aimait le parfum des roses trémières et de l’eau du puits, le chant des merles et celui de la fermière, le goût du fromage fraîchement battu et celui du lait chaud crémeux, le chant du vent et les colères de l’orage ?

Elle est restée entre ces murs de pierres dorées, mais chaque soir lorsque la nuit se fait lourde, elle court encore dans la lande jusqu’au bois de Bayère, avec les fauvettes et les renards, elle chante avec la fermière, elle goûte les gâteaux aux amandes encore chauds sur la fenêtre, elle admire le sourire de sa mère devant ses roses trémières, et partage le rire de ses amis.

On n’enferme pas les souvenirs, ils s’envolent avec le cœur des enfants jusqu’à l’étoile où les attendent ceux qu’ils ont aimés.

Fin

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Photo M. Christine Grimard

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Ateliers de @fbon : Construire une ville avec des mots, proposition 9 : Bande-son.

Voici la suite du texte écrit pour le premier atelier d’été de François Bon, construire une ville avec des mots

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Proposition 9 : Bande-Son

Les pavés deviennent glissant et les chéneaux gargouillent de plus en plus fort. On dirait un groupe de percussionnistes répétant sans chef d’orchestre. Le timbre minéral domine, mais les cataractes glougloutantes ne sont pas en reste. La forme arrondie de cette cour entourée de hauts murs augmente la résonance.

Un éclair zèbre le ciel, illuminant les façades, quelques secondes plus tard, un second coup de tonnerre remplit l’espace, se répercutant de murs en murs en cascade métallique.

Puis le silence revient, oppressant.

On dirait que les oiseaux se terrent, craignant que l’orage ne les débusque. La pluie a cessé aussi soudainement qu’elle était tombée, lui laissant le temps de traverser la cour. Un chien jappe au loin en une longue mélopée plaintive. Elle tend l’oreille. Il lui semble entendre les aboiements de Pyrus, le chien de son amie Françoise qui vivait au village situé plus haut sur la colline.  Elle se ravise, Pyrus est mort depuis longtemps mais peut-être a -t-il un arrière-arrière-petit-fils qui a hérité de son timbre de voix…

Le vent se lève chassant les nuages menaçants, la lumière semble renaître. Un oiseau entame ses vocalises, suivi par tous les autres. Curieusement, elle avait besoin de leur joie de vivre pour quitter ce lieu plus sereine. Elle les remercie d’un geste de la main, et remonte les marches pour se diriger vers la grille d’entrée.

Photo M.Christine Grimard

Ateliers de @fbon : Construire une ville avec des mots, proposition 8 : il pleut…

Voici la suite du texte écrit pour le premier atelier d’été de François Bon, construire une ville avec des mots

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Proposition 8 : Il pleut

Le moment de magie est terminé. La jeune commerciale sort de l’appartement et pousse un cri en la voyant perchée sur sa chaise de jardin, au moment où un énorme coup de vent traverse la cour. Surprise, elle vacille et s’accroche au mur pour ne pas tomber. Un coup de tonnerre déchire le ciel suivi en quelques secondes d’une pluie battante qui la trempe des pieds à la tête.

La jeune femme rentre en courant et lui fait signe de la suivre. Elle obtempère un peu honteuse de s’être laissée surprendre, mais contente que la pluie soit venu noyer ses larmes. Ce moment difficile et la relation qu’elle entretient avec ces murs, ne regardent qu’elle. Cette jeune femme ne pourrait pas comprendre, il est inutile de lui faire des confidences. Elle lui explique qu’elle souhaitait examiner le voisinage et les nuisances possibles avant de se décider pour cet appartement. L’autre sourit rassurée par son explication et lui propose un café pour la réchauffer.

Elles remontent dans le bureau où elle demande à voir les plans généraux qu’elle examine avec soin, essayant de retrouver les traces du passé. Peu à peu les souvenirs se reconstruisent et elle réalise que peu de changements structurels ont été faits et elle reconnaît les murs où elle a vécu. La pluie s’est installée, frappant aux carreaux lui donnant un prétexte pour détailler les lieux plus longtemps. Elle reconnaît la grande grange où son père garait sa Panhard bleue métallisée aux enjoliveurs en forme d’œil de biche. Elle semble intacte. Elle demande si elle peut la visiter. La jeune femme se confond en excuses, lui expliquant qu’elle n’a pas la clé de ce bâtiment puisqu’il n’a pas encore été rénové, mais que son patron sera présent le lendemain et qu’elle pourra lui poser la question si elle le souhaite.

Elle remercie la jeune commerciale pour toutes ses explications et prend congé. Dehors, la pluie redouble, gainant d’argent les pierres dorées. Elle connaît bien cette brillance pour l’avoir vu mille fois et sait que si le soleil sort des nuages, la façade s’habillera de diamants en un instant.

Il serait temps de rentrer maintenant, pluie ou pas, elle se promet de revenir demain. Elle n’en n’a pas fini avec son passé…

Photo M. Christine Grimard

Ateliers de @fbon : Construire une ville avec des mots, proposition 7 : là, tout près, mais…

Voici la suite du texte écrit pour le premier atelier d’été de François Bon, pour ceux qui ont plaisir à le lire…

 

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Proposition 7 : Là, Tout près, Mais

Elle a besoin d’air, tout à coup. Si elle se souvient bien, il y avait un porche qui menait au jardin où sa mère faisait pousser fleurs et légumes. On dirait qu’ils l’ont condamné. A la place elle remarque une loggia recouverte d’un plancher de bois où l’on a installé des transats, des oliviers en pots et une table de jardin. Elle s’approche en hésitant. Une pancarte avec une flèche indiquant « appartement témoin » l’invite à entrer.

Elle pousse la porte vitrée et se retrouve dans un salon aménagé en bureau où une hôtesse l’accueille avec un sourire commercial. Elle explique qu’elle cherche un appartement en rez-de-jardin avec un extérieur privatif. La jeune femme, lui indique sur le plan les surface disponibles à la vente, sans se douter qu’elle connaît les bâtiments mieux qu’elle. Elle repère facilement celui qui donne sur le jardin de sa mère et demande à le visiter. La commerciale lui demande de remplir un dossier avec ses coordonnées, ce qu’elle fait rapidement. Peu importe si elle reçoit des offres immobilières à n’en plus finir, si c’est le prix à payer pour visiter appartement et revoir le jardin de sa mère. Elle commence à s’impatienter lorsque la jeune femme cherche au milieu de centaines de clés dans un tableau mural, en vain. Son collègue arrive avec des visiteurs et remet la clé dans le tableau. Enfin, elle va pouvoir descendre au jardin, elle tremble légèrement mais sourit à la jeune femme pour cacher son trouble. Elles suivent un corridor passant au fond de l’ancien porche et débouchent sur une large entrée, où se distribuent trois appartements et un escalier monumental qu’elle reconnaît avec un pincement de cœur. Les marches de marbre blanc sont intactes, la rambarde de fer forgé a été repeinte en gris anthracite à la mode moderne, elles se dirigent vers une porte en contre-bas, descendent cinq marches et entrent dans un coquet salon au décor blanc et bois clair, scandinave minimaliste. Elle sait qu’elles se trouvent dans l’ancienne cave, où une immense baie vitrée triple a été percée, donnant sur le jardin. Le reste de l’appartement lui importe peu, elle ouvre la porte-fenêtre et sort sur la terrasse en béton.

Sa déception est immense. La terrasse sonne sur un carré de pelouse  de deux cent mètre carrés, barré par un mur de pierres sèches plus haut qu’elle. Elle n’aperçoit que la cime des cèdres qui encadraient le jardin. Elle ne pourra voir ce qu’il reste de la bande de terre où elle cultivait des roses trémières et des dahlias multicolores à cette époque de l’année.

Elle s’approche du mur, la jeune commerciale reçoit un coup de fil et retourne dans l’appartement pour répondre. Elle attrape une chaise de jardin, la pose contre le mur et grimpe. Ça y est, elle peut l’apercevoir entre les arbustes qui ont pris une ampleur incroyable. Le mur est couvert de volubilis, alors que sa mère passait son temps à les maintenir dans un coin pour qu’ils n’envahissent pas tout. Ils ont gagné finalement. Une seule rose trémière a survécu, éclatante, couleur pèche de vigne. Magnifique corole à contre-jour remplissant à elle seule tout l’espace.

La vie est encore là, finalement. Maman serait contente de la voir, pense-t-elle, la gorge serrée.

Un oiseau chante, laissant éclater sa joie au sommet du cèdre.

Oui, la vie gagne toujours songe-t-elle en essuyant une larme.

 

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Photo M Christine Grimard

 

Ateliers de @fbon : Construire une ville avec des mots, proposition 6 : Noms propres

Voici la suite du texte publié sur Tiers-livre, le blog de François Bon.

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Proposition 6 : Noms propres

 

Elle se remémore ceux qu’elle a croisés dans ces murs, ils ont été si nombreux que plusieurs noms lui échappent.

Ce hameau formé d’un ensemble de bâtiments fermiers réhabilités dans les années cinquante, est situé « Montée du Lavoir » dans la commune de Charnay. Aujourd’hui, le promoteur immobilier l’a pompeusement rebaptisé « Le Clos du Château » si l’on en croit les panneaux publicitaires fleurissant tout le long de la départementale allant de Villefranche à Lozanne. Elle sourit en pensant aux « Châtelains » qui l’habitaient lorsqu’elle avait cinq ans.

Dans le bâtiment qui abritait la laiterie au rez-de-chaussée, un appartement vieillot était aménagé au premier. On y accédait par un escalier de pierres glissantes, aux marches creusées au milieu par les centaines de pas qui les avaient foulées. Madame Roiron, une infirmière retraitée ayant fait la guerre de 14, y habitait. Chez elle, on avait l’impression d’entrer dans la caverne d’Ali-Baba. Un parfum de violette et d’encaustique flottait au milieu de centaines d’objets hétéroclites, transformant le salon en cabinet de curiosités où enfant, elle passait des heures en contemplation lorsque qu’elle accompagnait sa mère en visite. Elle se souvient encore du goût doucereux des pastilles que la vieille dame lui offrait, le regard pétillant, lui tendant en tremblant une boite en fer blanc estampillée « La véritable pastille Vichy ». Aujourd’hui, encore, elle ne peut voir une boîte de ces bonbons sans penser à elle.

De l’autre côté de la cour, la maisonnette la plus proche du portail servait de conciergerie. Monsieur et Madame Dubuis habitaient là depuis une petite cinquantaine d’années. Elle, toujours vêtue de noir, semblait faire exactement la moitié de la taille de son mari derrière lequel elle disparaissait entièrement dans tous les sens du terme. Lui, homme à tout faire à la stature de déménageur, possédait une voix de stentor qui l’utilisait avec parcimonie mais que l’on entendait jusqu’au village voisin. Il surveillait les allées et venues et nul ne pouvait passer le portail sans son approbation. Elle se souvient des heures passées chez eux à la regarder crocheter ou faire le pain lorsqu’elle attendait que sa mère rentre. Ce pain compact et léger à la fois, fait avec de l’eau où elle faisait macérer des plantes inconnues, avait un goût inimitable, un mélange de figue et vigne rouge.

La fermière, Madame Madeleine, était toujours souriante. Elle s’afférait du lever au coucher du soleil, quand elle avait terminé sa lessive à grand coup de battoir dans le lavoir, elle allait traire ses vaches puis confectionnait des fromages blancs. Elle croit bien ne l’avoir jamais vu s’assoir. Elle garde le goût du lait entier tout juste tiré, dans un coin de sa mémoire. Aujourd’hui la laiterie est désaffectée, servant de remise à vélo. Elle y entre en baissant un peu la tête, le sol n’ayant pas été déblayé depuis des années. Sur l’appui de la fenêtre elle remarque une boite métallique, totalement rouillée, arborant encore une étiquettes orange barrées de lettres bleues : « Pulvérisé POULAIN chocolat en poudre solubilisé, le meilleur des chocolats instantanés.. » la fin de la phrase se noyant dans les coulures de rouille.

Elle ressort au soleil, et réalise soudain que tous les êtres dont elle se souvient, ont aujourd’hui disparu. Le silence qui règne dans cette cour pavée lui glace le cœur. Qui se souviendra de ce qu’elle était lorsqu’elle aura rejoint les fantômes que le vent fait tournoyer entre ces murs ?

 

Photo M. Christine Grimard

 

Ateliers de @fbon : Construire une ville avec des mots, quatrième proposition (S’éloigner)

Voici mon texte pour l’atelier d’été de François Bon pour la Proposition 4 : S’éloigner

Elle frissonne, cette journée est un peu forte en émotions. Elle a besoin de prendre un peu de recul. Elle n’aurait pas dû venir, finalement. Le temps a tellement modifié ce hameau qu’elle a l’impression que son enfance n’a pas existé.

Elle se demande ce que penseraient les hommes qui vivaient dans cette ferme au dix-huitième siècle. Ils étaient métayers du château voisin, et n’avaient pas dû quitter ce lieu de toute leur vie. L’ensemble des bâtiments était entouré de champs cultivés jusqu’à la colline où un bois délimitait la propriété du comte. Elle s’était souvent promenée dans ce bois, jusqu’au pavillon de chasse d’où l’on avait une vue panoramique jusqu’aux  contreforts des Alpes, les jours de beau temps.

Le chemin qui mène au bois, descend entre les murs de pierres sèches. Elles tiennent encore sans mortier depuis deux siècles au moins. Elle se souvient que derrière ces murs, une vigne déployait ses vrilles donnant un vin clairet acidulé, intitulé pompeusement « Beaujolais village ». Les pierres du chemin sont toujours aussi rebelles. Elles roulent sous les talons, faisant trébucher les distraits, descendant en cascade jusqu’au fond du vallon dans un concert de castagnette. Elle reconnaît ce chant minéral et descend en courant comme à dix ans, sans tomber miraculeusement.

Devant elle, la masse sombre du bois barre l’horizon. Elle se souvient du petit chemin qui le sillonne en partant à gauche du grand chêne. Elle s’approche, mais le chemin n’existe plus. Peu importe, elle se souvient du passage, écarte les branches et se glisse entre les futaies. Quelques dizaines de mètres plus loin, le sentier réapparaît, comme si les arbres s’étaient éloignés pour la laisser passer. Elle retrouve ses marques, entre les racines devenues énormes, des petites cavités parsemées de petites boulettes noires, servent de terrier aux lièvres de tout le voisinage. Elle entend des frôlements dans les fourrés et voit quelques animaux détaler à son arrivée. Curieusement, elle n’a jamais eu peur dans ce bois, qu’elle a parcouru par tous les temps. Elle pourrait retrouver son chemin les yeux fermés. Les fourrés sont plus fournis, les ronces plus longues, les arbres plus grands, mais la configuration des lieux est toujours la même. Elle sait qu’elle va déboucher sur une clairière dans quelques mètres où les hommes ont construit la glacière du château.

Elle est là, masse ovoïde couverte de mousse, semblant surgie du sol couvert de feuilles mortes, comme si la croûte terrestre avait accouchée d’un être fabuleux le matin même. Elle est toujours aussi intimidante. La porte est bloquée, presque pourrie ; elle la pousse d’un coup d’épaule, assaillie d’une odeur d’humus enfermée là depuis son enfance. Soudain impressionnée, elle n’ose entrer sous la voûte, de crainte que le sol ne s’effondre sous ses pas. Elle remet la porte en place et recule jusqu’à la lisière de la forêt, jette un dernier coup d’œil à la masse sombre de la glacière qui semble de nouveau endormie sous les futaies, et se retourne vers le chemin d’accès.

L’ensemble du hameau lui apparaît brillant de toutes ses pierres dans le soleil. Sa structure  en coquille escargot lui saute aux yeux. De gauche à droite, s’enroulent autour du puis, les divers bâtiments, l’écurie, la grange, la laiterie, les remises et la maison d’habitation. Elle admire cette organisation que les hommes donnaient à leur environnement, les bâtiments dédiés au fourrage et aux animaux situés au nord, protégeant du froid, l’habitat humain. Elle admire la beauté de ces pierres tirées du sol même où ces hommes vivaient et mouraient.

Elle a bien fait de revenir finalement, retrouver ses racines lui donnera la force de poursuivre son chemin. Rassérénée par ces retrouvailles au goût  d’enfance, elle redescend vers le hameau.

 

Photo M.Christine Grimard

Ateliers de @fbon : Construire une ville avec des mots, troisième proposition (Se retourner)

Voici mon texte pour l’atelier d’été de François Bon, pour sa Proposition 3 : Se retourner

Rassurée d’avoir retrouvé un peu de son enfance au fond du puits,  elle se redresse et examine les murs qui l’entourent. La forme des toitures n’a pas changé mais certaines ouvertures n’existaient pas. Leurs encadrements de fenêtres ont été fabriqués à l’identique, si bien qu’elles semblent avoir toujours été là. Les chéneaux de zinc découpés en forme d’as de pique scintillent au soleil de juin. Ils sont aussi beaux que dans son souvenir. Absorbée dans sa contemplation, elle sent un regard peser sur ses épaules. Cette sensation la renvoie quarante ans auparavant, lorsque sa mère la surveillait depuis la fenêtre de la galerie située au premier étage du bâtiment principal. Elle sait très bien de quelle fenêtre provient le poids de ce regard, mais n’ose se retourner. Un nuage passe devant le soleil la faisant frissonner, ou peut-être est-ce la crainte de croiser ce regard aujourd’hui disparu. Prenant une inspiration, elle se retourne au ralenti. Personne à la fenêtre. Peut-être a-t-elle rêvé…

Elle fait face au bâtiment, où elle a vécu les dix premières années de sa vie. Il lui semble qu’elle est revenue chez elle. Il n’y a plus les géraniums de sa mère aux fenêtres, mais quelques énormes jardinières modernes anthracite délimitent les espaces privatifs entre les appartements.

Aura-t-elle le courage de visiter ce village reconstitué, pétri de confort moderne, ou gardera-t-elle ses souvenirs intacts ? C’est beaucoup d’émotion pour une même journée, après tout le hameau tout juste rénové est à la vente depuis quelques jours seulement. Elle peut revenir dans quelques jours, lorsqu’elle se sentira plus forte.

Une ombre passe derrière la fenêtre de leur ancienne cuisine. Elle retient son souffle, mais le soleil sort des nuages et vient frapper le carreau, l’éblouissant. Elle cherche ses lunettes de soleil et les chausse fébrilement. Lorsqu’elle relève la tête, il n’y a plus personne derrière les carreaux.

Photo M.Christine Grimard