Confessions intimes 17 : Caboche

iphone oct 312

Photo M. Christine Grimard

 

J’en ai assez de cette mouette.

Elle prend ma tête pour un perchoir, ou pire pour un lieu d’aisance.

Je ne supporte plus cette jacasseuse.

Je ne supporte plus ses piaillements. Est-ce que je crie moi ?

Elle passe sa vie à crier, chaque jour, pour n’importe quel prétexte.

Il fait beau, elle crie.

Il y a du vent, elle crie.

Il pleut… non là elle ne crie pas, elle se cache au fond du nid ou elle part à la chasse.

J’aime bien quand elle part en chasse, j’ai la paix pendant quelques heures. Mais quand elle revient, avec sa pêche, il faut que je retienne ma respiration.

A cause de l’odeur. Je n’ai jamais aimé le poisson. Jamais !

Quand le sculpteur mangeait du poisson, ses mains en gardaient l’odeur pendant la journée entière. C’était écœurant.

Lorsqu’il nous a installé au faite de ce toit, j’étais heureux en me disant que je ne sentirais plus jamais cette odeur de poisson. Eh bien, je suis servi !

Je suis devenu le repère de toutes les mouettes du quartier, génération après génération. Et j’ai dû supporter l’odeur de toutes les sardines du port, année après année.

Je me demande ce que j’ai fait au bon Dieu pour qu’il me le fasse payer en monnaie puante et piaillante…

Enfin, depuis deux jours, je suis tranquille. La mouette qui a élu domicile sur le sommet de mon crâne a disparu. Cette nuit, le vent a soufflé dix fois plus fort que je ne l’ai jamais senti. Les hommes dans la rue criaient et se précipitaient à l’intérieur. Je les ai entendu parler de la «tempête du siècle». Je me demande ce qu’ils voulaient dire. Ils exagèrent toujours de toute manière. Il y a eu beaucoup de vent, je dois dire, des éclairs et des éclats de tonnerre à n’en plus finir, pendant des heures. Si je n’étais pas de pierre, je crois que j’aurais eu un peu peur…

La peur, en fait, je ne sais pas ce que c’est. Mais ça semble assez désagréable.

Enfin, je ne sais pas trop. Moi, je ne risque rien, puisque je suis de pierre. Je suis fort comme un roc. Je suis tout de granit et je suis plus fort que le vent et que le temps. C’est ce que disait toujours mon sculpteur de père. Il était fier de moi, parce que j’allais défier le temps et le vent !

*

Le soleil se lève.

Troisième jour depuis la tempête.

Mais qu’est-ce qu’elle fait cette mouette ?

Où est-elle passée ?

Elle me manque cette oiselle sans tête. Elle me manque avec ses odeurs de poisson, ses piaillements, ses plumes qui me chatouillent le crâne, ses fientes… Non pas ses fientes ! Quand même pas…

Mais elle me manque !

Je n’aurais jamais pensé qu’un jour j’en arriverai là…

Encore une journée sans elle. Et si elle ne revenait jamais. Si je finissais ma vie seul ici, pendant des jours et des jours, dans le silence.

S’il vous plaît, Dieu des nuages, Dieu de la mer, Dieu du vent, Dieu du temps : s’il vous plaît, rendez-moi ma mouette !

Rendez-la moi !

….

Et voilà… Silence…

Il ne m’entend pas ! De toute manière, depuis le temps qu’il est assis, là-haut sur son nuage, il doit être sourd. Je parie qu’il a connu Mathusalem. Je parie qu’ils étaient à l’école ensemble.

Bof de toute manière, les dieux n’entendent jamais les hommes. Ils attendent qu’ils se débrouillent seuls. Ils leur laissent faire toutes les bêtises possibles et après ils leur disent qu’ils n’ont que ce qu’ils méritent : le chagrin et le malheur. Inutile de compter sur l’aide des Dieux, mon vieux. Et en plus, moi, je ne suis même pas un homme, alors…

Il vaut mieux que je m’habitue tout de suite à rester seul. Il vaut mieux que je me fasse une raison.

Mais que vois-je là-bas, à contre-jour dans le couchant ? Un planeur ?

Non, un goéland. Non, une sterne ! Mais non : une mouette.

MA mouette !

Elle est revenue. Elle piaille et se pose sur ma tête, en secouant ses ailes avec son petit air triomphant. Elle n’est pas gênée ! Quelle impudence, elle m’a couvert de varech. C’est fou ce qu’elle avait comme algues coincées dans ses plumes. Et qu’est-ce qu’elle tient dans son bec ? Une sardine à moitié faisandée ! Oh ! l’odeur !

Oh, mon Dieu : l’odeur, les cris, les plumes, le varech séché, la chair faisandée du poisson.

Oh mon Dieu !

Merci !

Merci !

Merci de me l’avoir rendue !

Sans elle je n’étais plus qu’une vieille tête de pierre sans vie. Merci de m’avoir rendue ma vie, mon Dieu. Tu n’es pas sourd, finalement, hein vieille branche ! Je savais bien que tu étais là, c’est Mathusalem qui me l’avait dit.

Allez, à charge de revanche !

texte et photo M. Christine Grimard

Confessions intimes 14 : Candela

objets--fond-noir--bougie-allumee--bougies_350469

 

Je dormais paisiblement dans ce placard poussiéreux depuis des lustres. Elle est venue le fouiller ce soir-là, fébrilement, je me demandais ce qu’elle cherchait. J’étais retranchée derrière un rempart de vieux pulls, bien au chaud et à l’abri de la lumière du jour depuis que sa mère m’avait rangée là, quelques jours après Noël. Mais je ne me souviens plus en quelle année…

Peu importe l’année et la durée de mon silence. Voilà que je reprends du service !

Elle m’a installée sur le rebord de la fenêtre.

Je suis gelée !

Passer brutalement de la chaleur de mes vieux pulls, à l’air extérieur en ce soir de novembre. Elle aurait pu attendre un peu que je m’acclimate !

Enfin, je vais faire mon travail quand même. Eclairer la nuit et résister à ce vent glacial, jusqu’à ma dernière goutte de cire translucide.

J’ai de l’énergie à revendre, je l’ai contenue durant si longtemps. Ma flamme monte dans le ciel noir, vacille, se contorsionne, épouse les volutes du vent. Nous dansons ensemble sur un air de valse. C’est bon, je suis heureuse de me dégourdir un peu les braises. Une mèche est faite pour brûler et je m’engourdissais au fond de ce placard !

Dès que la nuit est tombée, je les ai vus défiler devant mon appui de fenêtre. Ils étaient vêtus de sombre, le visage tendu, le regard inquiet. Je ne comprenais pas pourquoi ils étaient si nombreux. Un flot continu de gens de toute taille, de tous âges, de toutes couleurs. Ils avançaient par petits groupes, ou solitaires, se dirigeant tous vers le même point.

Quelques dizaines, puis des centaines.

Je les voyais marcher, sans comprendre ce qu’il se passait mais je sentais bien que quelque chose d’important était arrivé qui fédérait tous les gens dans un même élan. Ce manège durait déjà depuis de longues minutes quand un jeune garçon, tenant dans la main un lumignon éteint me désigna du doigt à sa mère.

  • Regarde maman, je pourrais allumer mon lumignon avec la bougie qui est là sur la fenêtre ?
  • Oui, mon petit, répondit la mère, en jetant un coup d’œil dans ma direction, je ne pense pas que les propriétaires te refusent un peu de feu.

L’enfant s’approcha de moi, un peu timide, me fixant de ses yeux clairs. Il tendit la main vers ma flamme en hésitant un peu, brandissant la mèche de son lumignon comme une supplique. J’eus soudain peur de le brûler. Je penchai mon flambeau tremblant vers ses doigts fins profitant d’un léger souffle de vent pour embrasser sa courte mèche. Son visage s’éclaira soudain à la lueur de son minuscule foyer, et le sourire qu’il m’offrit illumina la nuit alentour. Il me fixa droit dans les yeux, les siens emplis de reconnaissance, et dit dans un souffle :

  • Merci petite flamme, j’emmène ta sœur là-bas…

Je me demandais où pouvait être ce « là-bas » quand un groupe de jeunes gens imita le petit garçon, venant éclairer d’autres bougies à ma flamme. Me penchant un peu vers la rue, j’aperçus près du carrefour, un morceau de trottoir où avaient été déposés des centaines de lumignons semblables. Quelque chose d’important se déroulait et une petite partie de moi allait y participer. Je me sentais fière de mes filles, sans trop comprendre pourquoi.

Et je sus alors que la minuscule étincelle qui m’habitait était plus vaste que le monde, en écoutant la mère du jeune garçon lui expliquer :

  • Il y a longtemps, un homme très sage que l’on appelait Bouddha a dit : « On peut allumer des milliers de bougies à partir d’une seule bougie sans en abréger la vie. On ne diminue jamais le bonheur en le partageant. » Tu vois, ton lumignon est une partie de cette chaîne et tous ceux qui le regarderont briller, comprendront l’amour qui brûlait dans ton cœur en ce jour.

 

Confessions Intimes 2: Jack

JACK TIGRE

 

Le soleil se lève sur ma tanière.

Encore un jour, où la vie coulera simplement et sans surprise, comme hier, et comme demain.

Je verrai monter le soleil dans le ciel jusqu’au zénith, et je m’en protègerai sous la ramure. Je n’ai jamais aimé la chaleur écrasante, même si elle est moins forte ici que dans la jungle.

Je mangerai à ma faim, en temps et en heure, des quartiers de porc légèrement faisandés comme je les aime. Ils savent que je préfère le Sanglier, mais ils ne m’en offrent que rarement. Ils pourraient me laisser le chasser moi-même. Je ne sais pas pourquoi ils ne comprennent pas cela. C’est évident que cela me ferai beaucoup de bien de chasser un peu de temps en temps. Cela me rappellerait le bon temps.

Le bon vieux temps …

Celui où, je repérais ma proie au petit matin, lorsqu’il cherchait des racines dans les plantations humaines. Je le débusquais, et je l’attirais dans la plaine, en faisant des cercles autour de lui, de plus en plus étroits. Et quand il sentait mon odeur, sous le vent, il détalait. Je n’avais plus qu’à laisser faire ma pointe de vitesse …

Quel plaisir ! En plus, le stress donnait à la viande, un petit goût de paradis …

Enfin, ce que je dis là, et probablement assez monstrueux, en y réfléchissant. Mais il est bien difficile d’aller contre son instinct. Même quand on a été « civilisé » depuis aussi longtemps que moi.

En fait, je ne me souviens même plus de l’année où je suis arrivé ici.

Nous étions deux, mon frère et moi. Jeunes et farouches. Timides, comme il se doit. Maigres et apeurés. Nous venions d’échapper à ces braconniers qui écument la jungle, à la recherche de nos semblables. Il paraît que notre viande et nos os font des remèdes formidables contre toutes sortes de maladies humaines… Moi, je pensais que leur viande serait savoureuse et bénéfique pour toutes mes envies félines, mais maman m’avait interdit de m’approcher d’eux. Avec le recul, je pense qu’elle avait raison, puisqu’ils ont fini par nous avoir …

Je préfère ne plus y penser !

Les hommes qui m’ont conduit ici, ont dit que c’était pour mon bien. Mon espèce est en voie d’extinction, semble-t-il. Ils nous ont offert le gîte et le couvert, en échange de notre liberté. Il n’y avait plus qu’à laisser couler les jours, accepter de ne plus courir, ou si peu, manger ce qui se présentait, ne pas se révolter contre ces hommes-là. Il faut dire qu’ils étaient plus gentils que les autres. Surtout cette jeune vétérinaire qui prenait soin de nous au début, venant vérifier si tout allait bien pour nous tous les matins. La seule chose que je n’aimais pas, c’est quand elle voulait examiner mes dents.

A-t-on déjà vu un tigre ouvrir la gueule, pour qu’une proie vienne regarder ses dents ? Quand une proie voit les dents d’un tigre, c’est qu’elle est déjà en route pour l’autre monde !

Il ne faut pas que je m’énerve. Ils disent que je suis très doux. Il faut que je garde cette bonne réputation. C’est le gage de ma tranquillité future. Après tout, je suis bien ici. J’ai tout ce qu’il me faut …

Sauf …

C’est de leur faute aussi ! Ils l’ont écrit sur cette pancarte que je vois du matin au soir devant ma tanière :

Tigre de Malaisie (Panthera Tigris Jacksoni)

Prénom : Jack

Habitat sur 66 211 km2 du Nord de la Malaisie au Sud de la Thaïlande

Famille des félidés

Taille : 2.50 m de long   Poids moyen 120 kilos                                           

Régime habituel : sambars, muntjacs, sangliers , saros, ours malais, éléphanteaux

Symbole de courage et de force, le tigre est l’animal national de la Malaisie.

 

Je ne sais pas lire, évidemment, mais à force d’entendre les visiteurs lire cette pancarte à leurs enfants, je la connais par cœur. Je suis un symbole de courage et de force, c’est plutôt flatteur. Quant au « régime habituel », je préfère ne plus y penser …

Si j’étais courageux et fort comme ma réputation le dit, j’aurais pris mon élan et j’aurais sauté par-dessus ce fossé qui me sépare des visiteurs. Pas pour goûter à leur chair, qui est loin de sentir aussi bon que celle des sangliers, non. Mais pour retrouver le chemin de ma liberté. Au lieu de cela, je me laisse vivre, nourrir, soigner, sans me révolter. Le confort vous ramollit n’importe qui.

Il faut dire qu’ils m’ont sauvé la vie, ça je l’ai bien compris.

Il faut dire qu’ils m’ont confié une mission. Très importante. Ils y tiennent beaucoup. Celle de repeupler la terre de mon espèce. Il semble que je suis « en voie de disparition ». Ils m’ont déjà présenté une dizaine de jeunes et jolies tigresses, venues du monde entier, et j’aurais été le dernier des idiots de refuser. On n’est pas des bêtes, tout de même.

Il faut dire que depuis quelques temps, j’ai trouvé un autre intérêt à rester ici. C’est un secret que je peux bien vous confier. Cela me fait du bien d’en parler. Il y a quelques jours, dès l’ouverture du Parc, j’ai vu surgir une drôle de créature armée d’un appareil photo plus gros qu’elle. Elle photographiait tout ce qui était dans son champ de vision, puis elle s’est focalisée sur ma tanière. Son objectif était énorme et je me suis demandé de quoi je devais avoir l’air en très gros plan. Je suis une des vedettes du parc et son attitude était plutôt habituelle pour moi. Cependant, jour après jour, elle est revenue pour me mitrailler sous toutes les coutures et elle en a oublié tous mes congénères. Cet intérêt extraordinaire a fini par m’intriguer, et pour lui faire plaisir je lui ai offert un de mes regards les plus doux et les plus enjôleurs.

Elle a pris son cliché puis l’a regardé dans son écran, puis a relevé la tête tout doucement et m’a regardé fixement au fond des yeux, comme si elle me reconnaissait soudain. C’était un de ces regards qu’on n’oublie pas, un regard bleu, tendre, un peu flou. C’était un de ces regards qui vous change la vie, comme si tout ce que vous aviez vécu auparavant, n’avait jamais existé.         C’était un regard si beau, si puissant pour une créature si petite, si fragile, si douce aussi. C’était le plus beau regard qu’il m’avait été donné de voir jusqu’ici.

Il a été si long le chemin jusqu’à ce regard.

Je crois que finalement, je vais rester…

 

 

 

 

 

 

Confessions Intimes 1: Pétra

Voici une petite série de textes que j’ai rédigée à la demande de Jan Doets pour son blog: Les Cosaques des frontières où il accueille des textes provenant d’auteurs très différents, ce patchwork de styles est très enrichissant.

Aujourd’hui c’est son anniversaire et je profite de cette occasion pour lui souhaiter une journée agréable et une année active comme il les aime, mais aussi pour le remercier de son opiniâtreté à réunir ainsi les talents, autour de son sourire.

Le fait qu’il m’ait demandé quelques textes pour cette page, m’a honorée, et étonnée puis effrayée un peu, la qualité de mes écrits n’étant pas à la hauteur de celle des autres auteurs présents sur son site …

Quand il est venu en France, pour rendre visite aux auteurs de ces textes, il m’a inclue dans cette tournée. Le rencontrer ainsi que sa charmante épouse Hannelor, a été un très grand plaisir, et j’ai compris sa démarche et sa très grande ouverture d’esprit, qui l’ont conduit à ouvrir ce genre de page. Son amour de la langue française est remarquable, même s’il dit que le fait d’être hollandais, conduit à une ouverture obligatoire vers le monde, compte tenu de la géographie et de l’histoire de son beau pays…

J’espère que ces quelques heures passées en leur compagnie ne seront que les premières d’une longue série de rencontres à venir.

Voilà pourquoi j’ai commencé à écrire cette petite série, intitulée « Confessions intimes » où différents personnages ou objets (qui ont la réputation de ne pas avoir été pourvus d’une d’âme…) viendront nous faire partager quelques unes de leurs pensées.

J’espère que cette série vous intéressera. Les textes paraîtront ici, à la suite de leur publication sur « Les cosaques », pour en laisser la surprise à ses lecteurs en priorité.

Mais j’aime bien cette série qui commence … et j’ai envie de la retranscrire sur ce blog aussi pour tous ceux qui me suivent ici, et qui ne l’auraient pas lue. Les autres auront peut-être envie de la relire.

Je pense que Jan ne m’en voudra pas !
Et je profite de cette page pour lui souhaiter un bel anniversaire, ce jour compte dans une vie, même si dans l’esprit il a toujours vingt ans !

Voici donc le Premier texte de cette série, l’histoire de Pétra.

petra

Elle ne se souvenait plus du nom du sculpteur ni de l’année où il les avait gravés dans le granit. Tout ce qu’elle savait, c’est qu’elle se sentait bien ici, exposée plein ouest. Elle avait toujours préféré voir le soleil se coucher. Elle n’était pas « du matin ».

Un coucher de soleil, c’était tellement plus romantique, qu’une aube qui peine à se lever, frissonnante de brumes froides et de rosée, dégoulinante d’humidité.

Ainsi, elle pouvait dormir plus longtemps le matin, et ouvrir les yeux seulement quand la chaleur de midi dardait sur son visage.

Pietro, son compagnon, aurait préféré la lumière du matin, mais pour lui être agréable, il ne le disait pas. Enfin, pas très souvent, seulement quand sa patience était à bout. Il faut dire qu’ils étaient là côte à côte depuis près d’un millénaire. Elle comprenait qu’il trouve le temps long, parfois. Surtout quand elle dormait tard. Il n’avait jamais aimé qu’elle dorme tard. Elle trouvait cela touchant. Il s’ennuyait quand elle dormait. C’était une belle preuve d’amour. Surtout après mille ans de cohabitation !

Alors, pour qu’il ne s’ennuie pas, elle lui racontait des histoires. Elle en avait inventé des milliers, des millions. Une chaque jour, depuis mille ans. Et comme, il ne se souvenait plus des premières, elle pouvait lui raconter de nouveau, il suffisait qu’elle change le nom des personnages. C’était facile. Elle avait toujours eu une imagination débordante.

Quand l’inspiration lui manquait, elle observait durant quelques heures, le monde qui gravitait autour d’eux, et elle n’avait qu’à décrire ce qu’elle voyait. C’était facile.

Le site où ils vivaient était devenu avec le temps, un haut lieu de pèlerinage, touristique et religieux. Des centaines d’humains défilaient devant eux, chaque jour, et elle adorait détailler leur allure, et imaginer leur vie. Elle avait une solide expérience, avec mille années de recul, et désormais, elle pouvait comprendre ce qui bouillonnait dans le cerveau de chaque individu qu’elle côtoyait ici, rien qu’en croisant leur regard. Imaginer leur vie, à partir de leurs conversations ou de leurs gestes, était un exercice qu’elle adorait. Peut-être parce qu’elle avait ainsi l’impression de vivre réellement par leur intermédiaire.

Sa belle imagination ne remplacerait jamais les sensations que ces humains devaient ressentir, chaque instant de leur vie. Ils considéraient que tout ceci était normal et n’y faisaient même plus attention, mais elle aurait donné n’importe quoi pour sentir couler une vraie caresse sur sa peau, ou la saveur d’un jus de fruit sur sa langue. Elle se délectait de la chaleur du soleil sur son visage, ou de la fraîcheur des gouttelettes de pluie dégoulinant sur ses épaules, mais comme il devait être bon le goût de la vie sur une peau satinée, elle en avait des frissons rien qu’en l’imaginant. Elle n’osait même pas évoquer ce que pouvait être la douceur d’un baiser…

Pietro tressaillit soudain à ses côtés. Sans s’en apercevoir, elle avait serré ses doigts dans les siens, jusqu’à en écraser les jointures. Heureusement que le granit était solide !

Pour l’apaiser, et qu’il ne s’inquiète pas, elle lui fredonna la berceuse qu’il préférait. Le vent qui venait de se lever, jouait dans la dentelle de pierre de ses cheveux, et produisait un léger sifflement en harmonie avec les notes de sa chanson, comme une flûte légère qui l’accompagnait. Elle sentit que Pietro souriait et que sa main se détendait. Il faudrait qu’elle apprenne à maîtriser ses émotions, ou les mille ans qui viendraient seraient difficiles à supporter !

Elle allait faire un effort.

Mais voilà qu’un autre sujet d’énervement se présentait. Elle soupira.

La nouvelle guide que le site venait d’engager s’était plantée devant eux, et détaillait leur structure, avec force, gestes et métaphores, pour les touristes amassés autour d’elle. Elle n’aimait pas cette fille, qui croyait tout savoir, et ne parlait d’eux qu’en termes de tonnage de pierre ou de références historiques. Elle avait beau la regarder sévèrement, cette péronnelle ne comprenait pas qu’elle ne voulait pas l’entendre, et poursuivait sa litanie d’inepties.

Évidemment, cette donzelle ne pouvait pas savoir, dans quelques circonstances, leur sculpteur de père les avait mis au monde ni ce qu’ils représentaient pour lui. Ils étaient sa dernière chance de survie. Cette commande lui avait permis de faire vivre sa famille pendant plusieurs années, alors que le pays venait de perdre une grande partie de ses ressources à la suite d’une crue terrible du fleuve. Il devait représenter le couple royal, qui désirait offrir son image déifiée au peuple, sagement debout l’un près de l’autre, et plein de dignité. Mais au dernier moment, elle l’avait supplié de réunir leurs mains, pour qu’ils ne passent pas l’éternité, séparés l’un de l’autre. Elle avait passé la nuit, à lui suggérer cette image finale, habitant ses rêves et le poursuivant sans relâche, et au petit matin, il avait modifié la forme de leurs mains. Le roi n’avait pas apprécié et laissa tout d’abord éclater sa colère en découvrant la statue, mais son épouse avait éclaté de rire, et l’avait convaincu que cette représentation était plus humaine et qu’elle plairait probablement plus au peuple. Finalement le sculpteur avait été doublement récompensé, le roi ayant doublé le prix de sa réalisation, et la statue lui ayant apporté la notoriété.

Tout ceci était oublié depuis longtemps, et cette jeune femme, qui se targuait de tout savoir, ne pouvait pas comprendre. Elle ne lui en voulait pas, elle passerait, comme les autres, devant son éternité.

Enfin, ce qui l’agaçait un peu quand même, c’est que Pietro la regardait du coin de l’œil. Malgré leurs mille anniversaires, elle savait bien qu’il aurait volontiers échangé quelques centaines d’années, contre quelques minutes pour caresser la peau douce et chaude de cette demoiselle.

Elle sentit de nouveau sa colère bouillonner, ce qui effraya le jeune oiseau qui s’était perché sur son front. Il s’envola brusquement, et en passant au-dessus de la jeune guide, il poussa un cri strident. Celle-ci leva la tête vers lui, surprise, et l’oiseau choisit ce moment précis pour lui laisser un petit souvenir nauséabond, pile dans l’œil. Il s’en suivit un moment de confusion et de cris divers qui amusa beaucoup Petra. Elle broya de nouveau les doigts de Pietro du plus fort qu’elle le put, pour qu’il n’ait aucun doute sur son état d’esprit.

Pietro sourit.

Finalement. Il était très flatté que Petra tienne encore autant à lui après aussi longtemps. Il n’avait jamais trouvé le temps long, près d’elle, mais il était trop tôt pour lui avouer.

Il attendrait encore un peu pour le faire, sinon elle se croirait tout permis.

Ils avaient bien le temps.

Toute l’éternité.