Une image…une histoire : campanules 4/4

Photo Marie-Christine Grimard

…,

Je siffle le chien resté en arrêt sur les marches qui gronde en regardant le soupirail.

« Viens mon chien, on rentre ! Il n’y a plus personne ici.  La nuit va bientôt tomber.»

Il descend lentement, traverse la cour puis se retourne et se précipite vers la porte de l’étable en aboyant joyeusement.

Je cherche des yeux cet ami invisible auquel il semble « faire la fête » et ne vois que les campanules ployant sous la brise du soir comme si quelqu’un descendait les marches en les caressant de la main au passage.

Le chien saute sur place en jappant de plus belle fouettant l’air de sa queue. Il gambade jusqu’au pied de l’escalier puis revint vers moi semblant suivre une trace invisible.

Je ne l’ai jamais vu se conduire de la sorte.

Il pousse un gémissement à l’instant où je sens distinctement le vent qui tournoie dans la cour, venir s’enrouler autour de moi. J’ai la sensation qu’il me serre dans ses bras et me caresse la joue. Je regarde le chien qui aboie joyeusement en sautant autour de moi.  

Cela ne dure qu’une fraction de seconde, puis le vent s’envole vers le sommet du chêne secouant les branches de la cime.

Tout est calme de nouveau. Le chien me regarde du coin de l’œil soudain impressionné par le silence qui s’installe. Il me suit la tête basse lorsque je sors de la cour. Je referme la barrière grinçante en murmurant : 

«  Oui, Marie, tu peux être fière de toi, elles sont magnifiques tes campanules ! »

Derrière moi un bruit d’ailes me fait sursauter; une tourterelle s’envole dans la lumière du couchant. Elle se pose sur le pignon de la maison. Je reprends le chemin qui passe sous le chêne. Le ciel flamboie. Dans la cour, résonnant entre les murs aux pierres dorées, je crois entendre un rire tinter. Il flotte un léger parfum de mûres, en fermant les yeux je crois sentir un peu de gelée mauve couler sur ma langue…

Mais on m’a toujours dit que j’avais trop d’imagination…

–>> FIN

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Extrait de 

D’ici et d’ailleurs, 13 nouvelles

Marie-Christine Grimard

Une image… une histoire : campanules 3/4

Photo Marie-Christine Grimard

Un soir, arrivant à la ferme en avance, je trouvais la fermière en plein travail. Elle plantait des campanules murales de chaque côté de l’escalier. Aimant leur couleur pervenche, elle espérait les voir fleurir à la Pentecôte où chaque année, elle réunissait toute sa famille :  

« Ce qui fait une occasion de se voir, en dehors des mariages et des enterrements » disait-elle.

Je la revois installer ces petits plans minuscules, le sourire aux lèvres, en imaginant le résultat dans quelques années. Son sourire édenté si lumineux faisait étinceler jusqu’à la prunelle de ses yeux.

« Tu verras ma petite, ces petites campanules formeront une cascade de fleurs bleues jusqu’en bas de marche à chaque Pentecôte. C’est moi qui te le dis ! »

J’éclatais de rire avec elle, tant sa joie était communicative.

….

….

Ce soir, en reprenant le chemin de la ferme avec mon chien sur les talons, je me souviens de ses belles mains qui savaient faire naître la vie et nourrir les hommes.

Le ciel est léger, j’ai bien grandi et je n’ai plus peur de l’épervier. Je le vois arriver de très loin, majestueux, les ailes déployées dans la lumière. Quand il aperçoit le chien, il change de direction et se perche sur le grand chêne.

Il n’y a plus de blé pour me masquer l’horizon, les champs sont des jachères où les coquelicots et les fleurs sauvages se disputent le terrain avec les quelques plants de luzernes ayant échappé à la sécheresse de l’année.

En arrivant à la ferme, ni Tom Sawyer ni Philippe, le pirate fourchu, ne viennent me saluer. Les persiennes sont obstinément fermées. Leur bois se gonfle doucement, effaçant peu à peu les derniers résidus de cette peinture couleur pervenche qui plaisait tant à Marie. Philippe est parti vivre en ville et ses parents font désormais leurs moissons de nuages.

Voilà bien longtemps que la ferme est vide.

J’appelle le chien qui court vers l’escalier suivant une piste imaginaire de belette ou de musaraigne.

Au coin de la maison, la surprise me cloue sur place. Masquant le soupirail au croquemitaine, une cascade de fleurs violettes dégringole les marches, tapis parfumé de lapis-lazuli. Marie aurait été très fière de ce résultat magnifique. 

Je souris à son souvenir en levant les yeux vers le sommet des marches.

Un court instant il me semble qu’elle va arriver sur la première marche avec un petit fromage blanc pour mon dessert. Mais il n’y a plus que le silence. Je siffle le chien, resté en arrêt au milieu des marches, qui gronde en regardant le soupirail.

« Viens mon chien, on rentre ! Il n’y a plus personne ici. La nuit va bientôt tomber.»

 

–>> à suivre

(Extrait de 

D’ici et d’ailleurs, 13 nouvelles

Marie-Christine Grimard)

Une image… une histoire : campanules 2/4

Photo Marie-Christine Grimard

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Marie, la fermière m’aimait beaucoup parce qu’elle n’avait eu que des garçons, et que j’étais la seule fille dans les environs. Elle me racontait des histoires de fées des bois et de princesses oubliées.

Souvent au moment où j’arrivais, elle finissait de traire ses vaches à la robe rousse tachetée de blanc. J’aimais leur regard doux encadré de longs cils qu’elles agitaient comme des éventails quand les mouches les agaçaient. Le plumeau qui ornait le bout de leur queue tentait de disperser l’armée de volatiles et plus d’une fois j’en pris un coup derrière les oreilles ayant oublié de me baisser à temps.

Une fois, la fermière me fit goûter ce lait crémeux tout frais produit, en pressant le pis de « La Brunette » elle envoya un jet directement sur ma langue. Je n’ai pas oublié ce goût de crème chaude et épaisse, douce et écœurante, à mi-chemin entre la pâte à crêpe crue et le lait de poule… 

Elle remplissait mon cruchon qu’elle nommait une « Berthe à lait » jusqu’à ras bord, fermait le couvercle dans un bruit de timbale de fer blanc en me recommandant de ne pas le renverser sur le chemin. Elle ajoutait six œufs dans mon panier et un petit fromage blanc frais du jour pour mon dessert, en précisant chaque soir :

« Voilà pour que tes os soient solides ! »

Un jour, elle avait glissé en plus un petit pot de gelée de mûres sauvages, aux reflets de violette, en clignant de l’œil avec un :

« Tu m’en dira des nouvelles … »

Son sourire était aussi doux que sa confiture. L’ombre de son regard est à jamais associé au goût des mûres dans ma mémoire.

C’est sans doute pour cela que chaque année en septembre, je continue à récolter des mûres sauvages sur tous les ronciers environnants, sans me préoccuper des griffures, pour retrouver ce goût de miel mauve en suçant un à un les petits fruits confits de sucre comme autant de bonbons enrobés de miel.

—>> à suivre

To Do List 40 : mariage en Mai 

Photo Mch Grimard

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  • Se focaliser sur les petites choses qui sont souvent moins décevantes que les grandes.
  • Choisir de s’entourer de Couleurs plutôt que de vivre sa vie en noir et blanc.
  • Se réjouir d’être invitée au mariage de la valériane et de la campanule et se choisir une jolie robe assortie pour la cérémonie.
  • Se dire que la journée est si belle qu’elle ne pourra rien apporter de fâcheux.

Une image… une histoire: Campanules

Ipod 372

Quand j’étais enfant, j’avais la grande responsabilité d’aller chercher le lait à la ferme le soir après la traite.

Il fallait suivre le chemin qui serpentait au milieu des champs et en juillet les blés sont si hauts et j’étais si petite, que je ne voyais que le ciel au-dessus des épis et ce long serpent de graviers devant moi. D’aventure il arrivait qu’un oiseau énorme plane au-dessus de ma tête et je baissais la tête de peur qu’il ne m’emporte. Avec le recul je pense que c’était un épervier, mais à cette époque-là, je croyais que c’était un aigle royal, comme ceux qui enlevaient des agneaux dans les montagnes d’estive. Quand il était parti, je me relevais pour le voir planer jusqu’en haut du ciel, si majestueusement, que je regrettais qu’il ne m’ait pas emportée avec lui, finalement.

J’avais lu toutes les histoires de Mark Twain, et certains soirs, le chemin de graviers était le Mississipi que je descendais en pilotant mon bateau à roue. En fermant un peu les yeux, je voyais Tom Sawyer qui me faisait signe sur la berge. Mais il fallait courir quand on entendait les pirates arriver en pétaradant…

En fait, ils me rattrapaient souvent avant que j’arrive à la ferme. C’était le tracteur du fermier qui rentrait des moissons, avec son fils Philippe, juché sur le garde-boue d’une des roues. Mais les roues étaient si grandes, que pour moi, il était en haut de la vigie. Ce qui m’impressionnait était la fourche aux dents griffues qu’il portait sur l’épaule. Elle paraissait cent fois plus dangereuse que tous les mousquets des pirates des Caraïbes et d’ailleurs.

Une fois, il m’avait laissé la manipuler, mais elle était plus grosse que moi et je pouvais à peine la soulever. L’année suivante, sans rien me dire, il m’en avait fabriqué une, miniature, juste à ma taille et j’avais eu la permission d’aller aider à ramasser le foin. Je sens encore l’odeur de ce foin coupé et je l’entends crisser sous mes pieds et grincer sous les dents de la fourche, quand on le mettait en meule.

Pour grimper jusqu’à la ferme, on empruntait un escalier de pierres dorées. Le soir les pierres prenaient une teinte de lingots d’or quand les derniers rayons de soleil illuminaient les marches. Parfois j’évitais de marcher à certains endroits, où brillaient des petits bouquets d’étincelles que je prenais pour des pépites véritables. A la troisième marche, on passait devant le soupirail de la cave où une odeur âcre de terre moisie prenait à la gorge. Il fallait passer vite et ne pas regarder, sinon le croquemitaine des caves vous happait pour que vous lui serviez de repas du soir. Je ne croyais pas à cette histoire, mais enfin, je préférais tourner la tête de l’autre côté en passant devant cette ouverture obscure.

Marie, la fermière m’aimait beaucoup parce qu’elle n’avait eu que des garçons, et que j’étais la seule fille dans les environs. Elle me racontait des histoires de fées des bois et de princesses oubliées. Souvent au moment où j’arrivais, elle finissait de traire ses vaches tachetées de roux et de blanc. Elles avaient un regard doux et de longs cils qu’elles agitaient comme des éventails quand les mouches venaient les agacer. Le plumeau qui ornait le bout de leur queue venait souvent en renfort contre cette armée de volatiles impossible à décourager, et plus d’une fois j’ai pris un coup de ce plumeau caudal derrière les oreilles parce que j’avais omis de me baisser à temps.

Une fois, la fermière avait insisté pour que je goûte ce lait crémeux tout frais produit, et elle avait pressé le pis de « La Brunette » en orientant le jet pile sur ma langue. Encore aujourd’hui, je me souviens de ce goût de crème chaude et épaisse, à la fois douce et écœurante, à mi-chemin entre la pâte à crêpe crue et le lait de poule…

Elle remplissait ma « Berthe à lait » jusqu’au bord, fermait le couvercle dans un bruit de casserole en fer blanc, et ajoutait aux œufs que je devais rapporter dans mon panier, un petit fromage blanc frais du jour pour mon dessert, en précisant chaque soir :

« Voilà pour que tes os soient solides ! »

Un jour, elle avait glissé en plus un petit pot de gelée de mûres sauvages, aux reflets de violette, en clignant de l’œil avec un :

« Tu m’en dira des nouvelles … » et un sourire aussi doux que sa confiture.

C’est sans doute pour cela que chaque année, je continue à récolter des mûres sauvages sur tous les ronciers environnants, sans me préoccuper des griffures, pour retrouver ce goût de miel mauve en suçant les petits fruits confits de sucre sur ma langue comme autant de bonbons enrobés de caramel. Les fromages blancs n’ont plus le même goût mais celui de la confiture « maison » reste le même.

Un soir, en arrivant à la ferme en avance, je trouvais la fermière en pleine plantation, avant l’heure de la traite. Elle avait décidé d’installer des campanules murales en haut de ses marches, de chaque côté de l’escalier, parce qu’elle aimait beaucoup leur couleur pervenche, et qu’elle voulait avoir des fleurs pour la Pentecôte. Elle faisait chaque année un banquet ce dimanche-là où elle réunissait toute sa famille: « ce qui faisait une occasion de se voir, en dehors des mariages et des enterrements » disait-elle.

Je la revois encore planter ces deux petits godets minuscules, le sourire aux lèvres, en imaginant le résultat dans quelques années. Ce sourire édenté était si beau…

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Ce soir, en reprenant le chemin de la ferme avec mon chien sur les talons, je n’ai pas eu peur de l’épervier. Je l’ai vu arriver de très loin et quand il a vu le chien, il est parti se percher sur le grand chêne. Il n’y avait pas de blé pour me masquer l’horizon. Les champs sont devenus des prés abandonnés où les fleurs sauvages se disputent le terrain avec les quelques plants de luzernes qui ont échappé à la sécheresse de cette année. Et puis, il faut dire que maintenant j’aurais été plus grande que le blé et j’aurais pu le regarder de haut !

En arrivant à la ferme, ni Tom Sawyer, ni Philippe le pirate fourchu ne sont venu me saluer. Les persiennes sont restées obstinément fermées. Leur bois se gonfle doucement, effaçant peu à peu les derniers résidus de leur peinture couleur pervenche qui plaisait tant à Marie. Philippe est parti vivre en ville et ses parents font leurs moissons dans les nuages depuis longtemps maintenant.

J’appelle le chien qui se dirige vers l’escalier, suivant une piste imaginaire. Au coin de la maison, je m’arrête, interdite.

Masquant l’odeur âcre du soupirail au croquemitaine, une cascade de fleurs violettes dégringole les marches, en un tapis de lapis-lazuli odorant. Je suis sûre que Marie est fière de ce résultat magnifique. Je souris à son souvenir et je lève les yeux vers le sommet des marches.

Un court instant j’ai cru qu’elle allait arriver sur la première marche avec un petit fromage blanc pour mon dessert. Mais il n’y a plus que le silence. J’appelle le chien, resté en arrêt au milieu des marches, qui gronde en regardant le soupirail.

« Viens mon chien, on rentre ! Il n’y a plus personne ici. »

Il descend les marches et arrivé dans la cour, se retourne vers la ferme et aboye joyeusement, faisant la fête à un ami imaginaire. Je me retourne à mon tour, et vois les campanules ployer sous la brise du soir, comme si quelqu’un descendait les marches en les caressant au passage. Le chien saute sur place en aboyant de plus belle. Puis le vent, après avoir tournoyé dans la cour, s’échappe vers le sommet du chêne, et le chien cesse son manège.

Je sors de la cour en fermant la barrière grinçante derrière moi et ne peux m’empêcher d’ajouter :

« Oui, Marie, tu peux être fière de toi, elles sont magnifiques tes campanules! »

En remontant le chemin dans le couchant, je crois entendre son rire tinter du côté de l’étable.

Mais j’ai toujours eu une imagination débordante…