Ateliers d’écriture d’été de François Bon 8 : Dialogue avec Camion.

Voici le texte que j’ai écrit dans le cadre du huitième atelier d’écriture d’été de François Bon sur le tiers-livre.

Vous pourrez retrouver sa vidéo explicative ici, sur sa chaîne youtube.

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train

Photo M.Christine Grimard

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Le TER numéro 28 traverse les bois. L’ombre des arbres joue avec la lumière, parfois on croit voir un chevreuil effarouché qui détale au passage des wagons. Depuis que la ligne est totalement électrifiée, le train avance presque en silence. Au long des voies, on entend seulement le souffle du vent qu’il génère par son passage, faisant trembler les arbres.

Luc est assis comme chaque soir à la même place, au milieu du wagon. Le train est presque plein ce soir mais il reste les places qui se font vis-à-vis, les gens craignant d’être obligés de croiser le regard des inconnus assis en face d’eux, ces places sont toujours les dernières à être choisies.

Elle monte à la gare de Châtillon, comme chaque soir. Il la regarde. Elle ne le voit pas. Elle parcourt des yeux les sièges puis avise celui qui est en face de lui et vient s’y asseoir. Il trouve qu’elle a l’air fatiguée. Elle remarque son regard et hoche la tête dans un salut informel. Jamais ils ne se sont parlé pourtant ils se voient tous les soirs. C’est un peu comme s’ils étaient voisins sans se connaître. Il sait qu’elle descendra dans une trentaine de kilomètres, dans une petite gare qu’il croyait désaffectée tant elle est vieillotte. Il se demande où elle vit et avec qui, mais n’a jamais eu le courage de lui demander.

Il se lance, c’est ce soir ou jamais…

  • Les derniers jours de l’été sont vraiment très chauds cette année… dit-il en esquissant un sourire gêné.

Elle le regarde comme si elle le voyait pour la première fois. Un éclair amusé passe dans son regard, elle se dit que les banalités sur la météo sont toujours un classique pour faire connaissance. Pourquoi pas, après tout.

  • Vous avez raison, la chaleur nous est tombée sur les épaules, comme la misère sur le pauvre monde ! Répond-t-elle avec un grand sourire. Mais en habitant dans les bois, on en souffre moins.
  • Je plains les pauvres gens qui vivent en ville, ajoute-t-il rapidement.

Il ne faut pas lâcher la conversation, surtout, ne pas retomber dans le mutisme réciproque. Il est subjugué par ce sourire si lumineux.

  • J’ai habité un certain temps dans le quartier Saint-Jean, poursuit-elle. Les soirs d’été, on avait l’impression que le bitume irradiait des ondes de chaleurs comme une marée montante. Vous voyez ?
  • Oui je vois très bien, je travaille au rez-de-chaussée dans un quartier où les maisons se font face à quelques mètres, sans un seul souffle d’air et sans climatisation évidemment. On a la sensation d’être submergés par des strates d’air chaud qui tournent en rond dans les bureaux. Le patron pense que l’été ne dure jamais très longtemps et que la climatisation est un luxe hors de prix…
  • Je vous plains beaucoup, il y a de quoi étouffer littéralement ces jours-ci.

Elle le regarde sincèrement désolée pour lui. Il est ému par ce regard attentif, jamais personne ne prête attention à son confort. Il a toujours eu l’habitude de se débrouiller seul.

Elle jette un coup d’œil sur son sac d’où dépasse une bouteille d’eau minérale, pensive et poursuit :

  • J’espère que vous pensez à boire au moins, c’est important. Je ne peux vous offrir ma bouteille, j’ai bu au goulot. Désolée…
  • Je vous remercie, répond-t-il en souriant à son tour. Nous avons de quoi boire au bureau, et même de quoi conserver les bouteilles au frais ! Le comité d’entreprise a au moins obtenu cela depuis la canicule de 2003.
  • Très bien alors, dit-elle en baissant les yeux, soudain gênée de lui avoir proposé de son eau.
  • C’était très gentil à vous, insiste-t-il.

Elle lève les yeux vers lui, les pommettes rosissantes, s’autorisant à le détailler. Elle l’a déjà vu mais jamais vraiment regardé, alors qu’ils prennent le même train tous les soirs, été comme hiver. Elle ne saurait pas lui donner d’âge, mais lui trouve un visage généreux aux lèvres douces et pleines, avec un « je-ne-sais-quoi » de fragilité qui la touche.

  • Je vais descendre bientôt, j’ai été ravie de faire votre connaissance, si l’on peut dire. On croise tant de monde dans une journée et pourtant les paroles échangées sont plutôt rares… Du moins en ce qui me concerne, ajoute-t-elle rapidement comme pour s’excuser.
  • Je suis très heureux aussi de ces quelques mots échangés avec vous. Nous nous croisons tous les soirs et je me demande souvent ce que vous faites en descendant de ce train, répond-t-il en rougissant à son tour de son audace. Pardonnez ma curiosité, j’ai toujours eu ce gros défaut…
  • Je ne trouve pas que cela soit un défaut. Il faut être curieux dans la vie, cela permet d’aller explorer le monde !

Il est soulagé de ne pas l’avoir choquée et la regarde plein d’espoir. Le train siffle en entrant en gare. Elle jette un coup d’œil à la voie et se lève en soupirant, lui tend la main et ajoute :

  • Je dois descendre. J’ai été ravie de ce moment, mais nous pourrons poursuivre la conversation demain soir ?

Il hoche la tête, soudain ému par le contact de la douceur de sa main. Il finit par murmurer au moment où les portes s’ouvrent :

  • Oh oui, merci beaucoup, j’attendrai demain soir avec un grand plaisir…

Elle descend sur un dernier regard, les portes se referment sur son sourire et le train repart.

Il la regarde avec l’impression que le film passe au ralenti. Elle secoue la tête, se retourne et disparaît dans la petite gare.

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Ateliers d’écriture de l’été numéro 7 : Aller chercher la voix des vivants

Voici le texte que j’ai écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture d’été de François Bon sur le tiers-livre.

Vous pourrez retrouver sa vidéo explicative ici, sur sa chaîne youtube.

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mamie papy

Tu étais plutôt enjoué et ta voix prolongeait ton sourire, d’un grain entre deux tons, un baryton léger comme tu aimais le dire.

L’opéra était une de tes passions et parfois j’entendais ta voix s’accrocher à celle des Caruso et autre Callas, quand la maison était secouée de décibels tandis que tu réglais l’orientation de tes baffles dernier cri…

C’était une voix de velours pour bercer l’enfant endormie sur tes genoux ou une voix de stentor pour vociférer sur les récalcitrants, une voix bienveillante pour accueillir les nouveaux venus, une voix de ténor pour saluer les partants.

Tu t’en servais beaucoup de cette voix, certains te pensaient bavard, d’autres ravis, attendaient que tu entraînes toute l’assemblée dans ta joie d’exister.

Tu déclamais au clair de lune les poèmes appris dans l’enfance, la tirade des nez « avec le ton », le pastiche du corbeau et le renard en argot, ou les paroles des chansons de Mouloudji ou de Ferré avec ou sans l’accompagnement de ton banjo fétiche.

Tu murmurais, tu criais, tu chantais, tu susurrais, tu hurlais.

Autant de tonalités qui résonnent encore au fond des lambeaux de ma mémoire.

Tu aurais aimé monter sur les planches et ta voix aurait séduit les foules.

Quel destin pervers n’a rien trouvé de mieux que de te priver de ta voix ? Et pour quelle raison, grand Dieu !

Il n’y avait pas plus douce que cette voix, pas plus veloutée, pas plus sucrée.

Maintenant quand je prends ta main immobile et que tes yeux cherchent en vain au fond des miens le vague souvenir que ce regard pourrait t’évoquer, j’espère entendre de nouveau cette voix qui me tirerait vers le linceul de mon enfance. Un instant, je n’en demande pas plus.

Les bonnes journées, un quart de seconde tu croises mon regard et dis : « oui » !

Juste un mot, le dernier que tu saches encore prononcer.

Les mauvais jours, tes lèvres restent closes et je repars le cœur vide et l’âme blessée, engluée dans la terreur d’oublier un jour le grain de cette voix qui berça mon enfance.

Ateliers d’écriture de l’été 2016 numéro 6 : le faux autoportrait comme vraie fiction.

Voici ma contribution au sixième atelier d’écriture de François Bon pour l’été 2016 que vous retrouverez ainsi que les autres textes sur le tiers-livre, suivant la consigne c’est un faux autoportrait et une vraie fiction, puisque c’est le portrait véritable d’un personnage totalement fictif, ou le faux portrait d’une personne véritablement réelle. Au lecteur de choisir

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Photo M.Christine Grimard

Il ne sait pas pourquoi il a choisi cette maison plutôt que celle qui avait les volets rouges.
Il préfère que les murs soient blancs pour que ses tableaux en couleur s’y sentent à leur place.

Il s’habille toujours en costume strict gris pour avoir l’air plus sérieux que son père.
Il cherche ses chaussettes chaque matin parce qu’elles restent bloquées dans ses rêves.
Il mange des abricots riches en magnésium au petit déjeuner parce qu’il est sujet aux crampes.

Il reste de longues minutes sous la douche où personne ne peut le joindre au téléphone.
Il aime le miel plus que tout et en collectionne tous les millésimes.
Il consigne sur un carnet noir toutes les dates de naissances et les coordonnées de ses connaissances pour ne jamais être pris au dépourvu en cas de décès.
Il ne sort jamais sans un appareil photo pour ne jamais perdre de vue sa vie quotidienne.
Il ne prend jamais le métro parce qu’il préfère respirer à l’air libre.
Il a toujours rêvé de faire un tour en montgolfière bien qu’il ait le vertige quand il monte sur une chaise.
Il a rangé ses livres par couleurs et tailles plutôt que par auteurs parce qu’il a le sens de l’esthétique.
Il est bénévole pour de nombreuses associations parce que c’est plaisant de se rendre utile.
Il a toujours fait ce qu’on lui a demandé sans discuter parce qu’il est parfois fatigant d’avoir de l’imagination.
Il ne se souvient jamais de ses rêves parce qu’il craint qu’ils ne soient prémonitoires.
Il met de l’argent de côté pour aller nager avec les baleines quand il sera vieux.
Il est parti en camping une fois en Bretagne avec ses amis quand il avait vingt ans ; il a plu le premier jour et ils sont restés mouillés toute la semaine. Il adore les reportages télévisés sur la Bretagne mais n’y a jamais remis les pieds.
Il aime les chats de ses voisins quand ils passent devant sa fenêtre. Il ne va jamais à la SPA sachant qu’il en repartirait probablement avec un chien. Il n’omet plus jamais de nourrir son poisson rouge depuis qu’il lui a tourné le dos pendant une semaine la dernière fois qu’il avait oublié de le faire.
Il aime passer des heures assis au jardin du Luxembourg pour entendre les cris des enfants. Il a toute une collection de dessins au fusain d’enfants faisant voguer leurs bateaux sur le bassin du Luxembourg.
Il aime Mozart et Bach et Chopin aussi, mais n’en parle jamais pour ne pas passer pour un rêveur.
Il s’achète des orangettes au chocolat noir chaque fois qu’il n’a pas le moral.
Il aurait voulu vivre dans un port pour rêver d’alizés en regardant partir les navires.
Il sait qu’un jour il prendra le temps de faire ce qu’il n’a jamais eu le temps de faire.
Il a appris tout ce qu’il avait besoin de savoir pour vivre sa vie ici et maintenant.
Il espère qu’il comprendra un jour tout ce qu’il n’avait pas besoin de savoir pour vivre.
Il croit qu’il est là pour une raison précise et qu’il finira bien par comprendre laquelle.

Ateliers d’écriture de François Bon : La route rouge de Rimbaud

Voici mon cinquième texte écrit dans le cadre des ateliers de l’été 2016 de François Bon, intitulé « la route rouge de Rimbaud », en suivant le lien vous pourrez lire toutes les contributions parues sur  « le tiers livre ».

 

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Photo M.Christine Grimard

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Le jardin s’étire au soleil d’un bel après-midi d’été. La mère, un chapeau de paille tressée tombant sur le front, met un panier d’osier dans la main de sa fillette. Elles sortent au moment où l’ombre des peupliers s’allonge. Un parfum de jasmin baigne l’espace entre les murs.

Dans quelques semaines, la vie reprendra sa routine avec l’automne, mais il reste de belles soirées de liberté à partager.

L’enfant sourit aux papillons qui valsent dans la lumière.

Au fond de la vallée, les blés mûrs ondulent sous la brise fraîche du soir mais la chaleur est encore pesante. L’enfant regarde la jupe de sa mère qui danse à chacun de ses pas. Le crêpe blanc parsemé de pois bleus est plus léger que les ailes des papillons.

Les châtaigniers recroquevillent leurs feuilles comme autant de mains qui se tendent dans la touffeur aoûtienne. C’est l’heure où le silence envahit le village parce qu’il fait trop chaud pour parler et que les corps sont épuisés.

Le jardin est clos de murs où grimpent les vrilles de la vigne et les volubilis fripons. Leurs corolles bleuissent entre les feuilles des haricots grimpants et des pois de senteur.

L’enfant tend son panier à la mère qui commence à le remplir de belles tomates écarlates. Elle interrompt son geste, sa tomate à la main, suivant des yeux un papillon bleu qui volète en spirale autour d’un rayon de soleil et se pose dans une fleur de courgette. Elle essayera de se souvenir des couleurs exactes de l’insecte pour en faire une aquarelle en rentrant.

Elle sait que derrière le mur, serpente un long sentier qui descend jusqu’à la rivière, mais le temps semble tourner à l’orage. Il vaudra mieux éviter de s’approcher de l’eau ce soir, les sautes d’humeur du ruisseau étant imprévisibles.

C’est un jour sans importance, un jour où la vie ne l’aura pas surprise.

L’enfant le gardera au fond de son cœur comme un joyau aussi étincelant que l’été. Elle n’oubliera pas les ombres du figuier sur le mur du couchant et l’odeur mêlée de moisi et de pommes du fruitier où elle range les arrosoirs avant de reprendre le chemin de la maison. Elle avance sur les pas de sa mère qui porte les paniers pleins de légumes.

Ce jour-là, les grenouilles de la boutasse lui offrent leur plus belle chanson.

C’est bientôt la fin de l’été, c’est le jour de ses dix ans.

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Ateliers d’écritures de François Bon : « Artaud en juste 100 mots »

Dans le cadre des ateliers d’écriture de François Bon de l’été 2016, ce texte  a été écrit pour le quatrième atelier  : « back to basics, 4 | Artaud en juste 100 mots »

La consigne était : « 1 seul paragraphe compact, 100 mots maxi, le vocabulaire du texte d’Antonin Artaud « description d’un état physique » pour servir de trame, et pas de je »

Voici mon texte, l’état physique qui m’a inspirée étant le coma.

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Sensation du corps hésitant entre surprise et désarroi. Au fond des yeux la brûlure salée de l’ultime larme versée au puits du désespoir. Terreur de sentir sa vie s’échapper par tous les pores. Sécheresse parcheminée de la langue transmise progressivement au reste du crâne. Dans la touffeur du renoncement, découverte de l’impossibilité du geste. Membres cartonnés semblant se détacher du corps. La mort brûlant chaque seconde, crépitement de braises au fond de la gorge, dernier souffle souffreteux nauséabond. Hésiter entre ultime battement de paupière et retour de conscience. D’un cri perçant, choisir la vie, crever les ténèbres de l’oubli.

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NOEL 2013 058

Photo M.Christine Grimard

 

Ateliers d’écriture de l’été de François Bon : 14 fois vers le même objet.

pot vendéen

Photo M.Christine Grimard

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Quelques grammes d’argile dans la main du potier valsent dans son esprit au rythme du tour. La main façonne la terre humide, faisant naître la forme souhaitée d’une sphère boueuse. Il caresse la pâte qui se ramollit au contact de sa chaleur. Il étire le corps de l’objet, en resserre le col étranglant légèrement le boyau de terre. Ses doigts fins lui dessinent un bec. La forme désirée sort peu à peu du néant en suivant la volonté de l’homme. Il la trouve sensuelle mais ce n’est pas son but. Il corrige et la fera plier à sa volonté jusqu’à ce qu’elle devienne simplement fonctionnelle. Il est là pour ça, créer l’utile puis le rendre indispensable afin que chacun ait besoin de son travail et qu’il se sente utile à son tour.

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Un pot d’argile blanc vernissé presque nu, s’il n’avait ce dessin de cœurs vendéens entrelacés sur la panse, dort dans la boutique du potier. Elle rentre de la plage, remarque la boutique sous l’ombrage des pins. En vitrine, quelques assiettes étalent leur élégance mais elle remarque ce pot si simple à l’arrière un peu dissimulé derrière un ficus. Elle aime la discrétion, cet objet d’une utilité banale lui plaît. L’alliance du blanc et du bleu l’attire, on a toujours besoin d’un pichet gardant l’eau bien fraîche en été. Mais son utilité primaire n’est-elle pas de parer son quotidien d’un peu élégance ? Elle l’achètera en se demandant bien pourquoi. Peut-être tout simplement parce qu’il lui a demandé, songera-t-elle.

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Sous la tonnelle les enfants jouent à colin-maillard. Leurs cris joyeux éclatent dans le bosquet, les rires fusent. L’été s’étire dans la touffeur aoutienne. On entend au loin le grondement sourd de la marée montante. Une mouette plane au-dessus du jardin, puis s’éloigne vers l’ouest en lâchant un ricanement strident. Elle sursaute sur son transat, brusquement réveillée par le cri de l’oiseau. Elle cherche des yeux le groupe d’enfants puis les appelle pour qu’ils viennent goûter. Dans le petit pot blanc strié de buée, les glaçons fondent doucement. La citronnelle embaume l’après-midi d’un parfum méditerranéen. Elle pose sa main sur le ventre rebondi du petit pot d’argile, puis en caresse sa nuque. Elle aime la chaleur de l’été, mais cette année est vraiment étouffante et son corset est trop serré. Heureusement qu’elle a fait des réserves de citronnade.

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Un mariage à la campagne réunit tous les cousins dans la joie du partage. L’occasion de ces grandes retrouvailles n’est pas si fréquente. Le plaisir des souvenirs d’enfance dessine un sourire sur toutes les lèvres. Sur une console à l’écart, les cadeaux s’exposent. Au milieu des pièces d’étain et des ménagères d’argent, trône un petit pot d’argile tout simple. Devant lui est posée une lettre à l’écriture surannée, finement déliée, missive d’une grand-tante qui n’a pas pu venir puisqu’elle ne quitte plus son lit. Dans les feuillets de la lettre se cache tout l’amour d’une marraine pour sa jeune filleule et l’espoir qu’elle se servira du petit pot de terre, en se souvenant des après-midis d’été et du goût inimitable de sa citronnade.

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Une discussion un peu vive, des portes qui claquent. Un jour d’orage où l’atmosphère est si lourde que les cœurs s’écorchent et que les mains se repoussent. Peut-être un courant d’air dans la tempête ou alors un geste de trop, le petit pot s’écrase sur le sol, son étagère de prédilection ayant été arrachée du mur. Les chevilles d’ancrage devaient être trop fatiguées, ou l’étagère trop chargée.

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Un pot au fond fendu par les ans, tellement recollé que son ventre ressemble à une carte routière, jaunit peu à peu abandonné sur le dernier plateau d’une étagère. Le rayon est devenu trop haut pour la propriétaire. Le petit pot a été oublié. Il s’est peu à peu recouvert de la poussière grasse de sa cuisine à l’ancienne. Il est devenu l’image de la vie qui s’en va à petits pas, ceux que la vieille dame enchaîne lentement sans oser sortir seule désormais, de peur de la chute.

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Un pot retrouvé à la cave quelques années après. Il fallait bien venir faire l’inventaire. La maison sera vendue et les objets d’une vie dispersés aux quatre vents. Bien sûr les cousins récupéreront ce qui leur sera utile. Et que pourrait-on faire d’un pot brisé tant de fois qu’on peut voir le jour à travers ?

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Un pot d’argile vernissé, à la couleur incertaine, décoré de cœurs vendéens tirant sur le bleu, sur un plateau de bois dans un vide-grenier. Des passants dubitatifs, quelques questions mais peu d’achat. C’est fou ce que les gens arrivent à vendre comme vieilleries. Mais ce petit pot lui plaît, elle sait comment le rafistoler, et bientôt les blessures du temps ne se verront presque plus. Elle négocie le prix par tradition puis rentre chez elle avec sa trouvaille sous le bras. Elle est sûre qu’il est heureux d’avoir retrouvé un endroit où sentir la vie continuer autour de lui.

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Une boutique de décoration dans un petit port de Vendée. Sur le plateau d’une commode peinte, au soleil de l’après-midi, un petit pot d’argile raconte à son nouveau compagnon, une soupière « d’époque » qu’il a vu le jour non loin d’ici, sous les mains expertes d’un potier disparu depuis un siècle.

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Elle a décidé que sa nouvelle maison ultra-moderne avec cuisine américaine ouverte, aux baies immenses pensées pour un style de vie « dedans-dehors », n’aurait pas d’âme si elle ne la remplissait pas d’objets chargés d’histoire. Elle chine sa vie dans les brocantes et les boutiques « vintage » où elle a trouvé un petit pot d’argile qui conviendra très bien à son plan de travail en alu-brossé. Il sera parfait pour recevoir son bouquet de cuillère en bois. Elle préfère avoir tous ses ustensiles à portée de main lorsqu’elle cuisine pour ses amis.

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Un petit pot d’argile au bec tourné vers l’ouest se chauffe au soleil couchant. Une main attrape une des cuillères qu’il contient un peu brutalement et le renverse. Il va encore perdre un morceau de son anse si ça continue. Ils pourraient faire attention, il n’est pas de la première jeunesse, tout de même. La main le relève en tremblant. Des yeux bleus comme l’océan le contemplent, braqués sur ses deux cœurs entrelacés et se remplissent de larmes. C’est le jeune locataire, il est aussi maladroit que sentimental. Elle lui demande pourquoi il s’inquiète autant pour un pot. Il lui explique qu’il a passé toute les vacances de son enfance chez sa grand-mère vendéenne qui est désormais enfermée dans une maison spécialisée pour les gens dont la mémoire est partie avant eux.

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Un petit pot d’argile dort sur un plan de travail en alu-brossé. La petite dernière a bien grandi, elle rentre du lycée et se fait des pancakes. Il adore l’odeur du rhum qu’elle met dans sa pâte, ça lui rappelle ce que son créateur buvait dans la pénombre de son atelier quand l’été devenait trop lourd.

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Un petit pot d’argile, c’est juste un amas de terre, friable et fragile. Pourtant celui-ci a dû en voir passer des heures de joie ou des jours de chagrin. Elle y est attachée, bêtement, sans raison, peut-être à force de l’avoir toujours vu dans cette cuisine. Elle demandera à sa mère si elle peut l’emporter quand elle partira s’installer dans sa chambre d’étudiante. Ça sera un point d’ancrage, un souvenir de sa vie d’avant.

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Elle a décidé d’apprendre la poterie. Elle a toujours aimé le contact de la terre humide. Elle espère avoir un jour la dextérité de ce potier qu’elle a vu à l’œuvre dans son stage de vacances. Idéalement, elle espère bien y arriver. Elle gardera le pot de sa grand-mère devant les yeux, et en reproduira la rondeur autant de fois qu’il lui faudra, jusqu’à ce qu’elle y arrive. Elle a toujours aimé son ventre rond et ses cœurs vendéens aussi bleus que l’océan en été. Elle est sûre qu’il lui portera chance.

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Atelier d’écriture de l’été 2016 de François Bon : autobiographie aux noms propres.

Voici le texte que j’ai écrit pour le second atelier d’écriture de l’été de François Bon. La consigne était celle d’écrire une évocation autobiographique à la manière de Novarina, une cartographie des lieux de l’enfance suivant l’itinéraire de vie de l’auteur du texte. Je remercie François Bon d’avoir accepté ce texte, bien que j’aie été incapable d’imiter les prouesses de la langue de Novarina.

 

LAVOIR

Photo M.Christine Grimard

Avenue de l’Hôpital à Villefranche en Beaujolais, entre les murs verts d’eau de la maternité, j’ai commencé à comprendre que les choses allaient changer un 11 septembre à 11 heures, bien avant que les tours n’existent, à l’époque où les vendanges étaient encore une fête. Au vu des cris de mes congénères, il me sembla bien que le lieu où j’avais atterri ne serait pas une vallée de roses.

Rue Albert Camus, sous la garde de ma tante, ficelée à en étouffer dans des langes serrés comme il se devait pour que les nourrissons survivent à la morsure de l’air libre, je m’appliquais à accepter la situation et à apprendre la patience. Séparée de ma mère pendant les mois qui lui furent nécessaires pour se remettre de mon arrivée sanglante et pouvoir m’accueillir dans un lieu adéquat, ma première année de vie m’apparût plus comme une contrainte qu’un plaisir.

Montée du Lavoir à Charnay, village aux pierres dorées même les jours sans soleil, l’été suivant  vit la maladresse de mes premiers pas, accrochée à la nappe de la table de famille comme Ulysse à son mât, titubant jusqu’à l’oasis des bras de maman. Après plusieurs essais ponctués d’hématomes divers, la porte de la liberté me fut ouverte et ne devait jamais se refermer jusqu’à ce jour.

Place de la mairie à Charnay, l’école communale avec son unique classe tous niveaux, me permit de comprendre que l’on apprend plus vite en imitant les grands et en écoutant ce que la maîtresse estimait réservé à leur âge. L’odeur du parquet de bois vermoulu, mêlée à celles de l’encre violette et de la craie, est restée gravée dans ma mémoire si profondément qu’en allant voter quelque vingt ans plus tard dans cette mairie-école, je me suis sentie brusquement propulsée dans l’année de mes trois ans entendant la voix du maître réciter la table de 7.

Place du Château à Charnay, on accédait à l’immense réfectoire par un escalier à vis aux fenêtres dépourvues de châssis, où les courants d’air glacés me donnaient la sensation d’être happée par les pales d’un hélicoptère. Ma mémoire n’a gardé que le souvenir de sardines et de potage de légumes et je me demande si c’était là l’unique menu distribué durant toute l’année scolaire.

Rue de la Charrière, au pensionnat Notre-Dame-de-Lourdes, les longues robes noires des sœurs enseignantes ne m’impressionnèrent pas longtemps. J’étais fascinée par le mouvement de balancier de la gomme de Sœur Claire, pendue à sa ceinture et prête à corriger les maladresses des apprenties écrivaines que nous étions. Je me souviens de son sourire à toute épreuve, de ses encouragements et de sa bienveillance.

Au théâtre de la Traverse, Rue Joliot Curie, il me semble revoir la barbe de sous-officier de La Chèvre de monsieur Seguin, texte récité lors d’une fête de fin l’année de mes cinq ans et les fous rires partagés en coulisses lors des spectacles de théâtre dans les années-collège. Je leur dois l’apprentissage de la liberté choisie, de l’acceptation de ses propres erreurs et du respect de l’autre.

Au 10 de la rue des lilas, Mademoiselle Lami, au nom musical prédestiné, m’attendait chaque jeudi après-midi pour des cours de solfège et de piano. Il m’en reste le souvenir amer d’un chignon impeccablement piqueté de barrettes noires lui donnant l’aspect d’un hérisson et d’une voix tonitruante habituée à couvrir les fausses notes en hurlant : «Double-croche» ou «Doigté» !

Avenue du Promenoir à la piscine municipale de Villefranche, les soirées d’apprentissage de la natation avaient le goût d’eau de Javel et la couleur sombre des cafards qui couraient  le long du bassin en essayant de ne pas se noyer avec nous.

Avenue des Yoles à Notre-Dame-de-monts, les vacances en Vendée apportaient un peu de l’air du large à la touffeur aoûtienne. Elles m’ont donné le goût des sautes d’humeur océaniques et du vent salé.

Avenue de la mer, je sens encore sur ma langue la saveur unique des sucettes chaudes à la violette que nous allions chercher en parcourant les rues du village à la nuit tombée. Une famille de forains les fabriquait devant nos yeux, le parfum du jour étant gardé secret. Chaque soir était une fête. Nous admirions le spectacle du façonnage d’un long ruban de sucre coloré que l’artisan étirait peu à peu sur une potence, l’éclaircissant de plus en plus à chaque passage tandis que sa fragrance s’insinuait dans nos narines. Enfin, de gros berlingots étaient débités au ciseau, plantés sur un bâtonnet et distribués encore chauds pour la joie de tous les enfants présents.

Avenue Saint-Exupéry, l’arrivée au lycée de Villefranche situé à quelques centaines de mètres de la maternité où je vis le jour, préfigura l’entrée dans le monde adulte, réduisant fortement le temps consacré au rêve et à l’imagination. Il ne restait plus qu’à ranger ces précieux trésors soigneusement pour les préserver du l’usure du temps et les garder intacts pour plus tard.

Beaucoup de patience et quelques dizaines d’années après, le temps de la liberté des choix est revenu, ce qui est une autre histoire…