Confessions intimes 21 : Barco

barco

Photo M. Christine Grimard

*

Ce matin, l’air est plus doux.

J’aime bien quand le soleil du matin vient lécher le tronc de mon pin.

Je sais qu’il aime ça aussi, parce qu’il me l’a dit. Pour lui, cela signifie que l’été n’est plus très loin, et il aime l’été. Un soir où il s’ennuyait, il m’a raconté sa vie et ses envies. C’est fou ce qu’un arbre peut rêver sous ses airs de vieux sage imperturbable. En fait de sagesse et d’immobilité il n’a qu’une envie, c’est de prendre ses racines à son cou et de dévaler la dune lorsque les étoiles sont au zénith pour aller se rouler dans les flots cendrés par la lune. Il m’a dit qu’il avait rencontré une fée dans sa jeunesse qui lui avait accordé de réaliser ce vœu. Depuis, il attend le jour où son écorce glissera sur les vagues en toute liberté.

En espérant ce jour béni, il se raconte la même histoire chaque nuit, et m’entraîne dans son rêve d’océan.

J’aime bien qu’il me décrive les îles qu’il visitera, les alizées qu’il chevauchera. Il faut dire que nous avons le même rêve.

Je suis à ses pieds depuis cinquante ans je crois. Ou un peu plus. A mon âge, on ne compte plus…

Ils m’ont oubliée là un soir de tempête. Au début j’ai cru que c’était pour me punir d’avoir laissé le patron se noyer. Je n’ai pas eu la force de le retenir quand il est passé par-dessus bord. J’ai bien essayé de me pencher au maximum pour qu’il s’accroche sur mon bastingage, mais il a glissé. Il ne parvenait plus à commander ses mains crispées par le froid de novembre. Même le vieux rhum qu’il avait avalé ne pouvait plus le réchauffer. J’ai failli me retourner et sombrer avec lui. Mais lorsqu’une gigantesque vague a soulevé mon étrave, il a lâché prise. Sur le coup, je me suis sentie soulagée parce qu’il n’était pas facile tous les jours. Mais par la suite, quand ils m’ont abandonnée là au pied du vieux pin, j’ai compris que j’avais dû faire une grosse bêtise…

L’océan me manque. Une barque de pêche, c’est fait pour voguer pas pour servir de perchoir aux hiboux. Au début j’ai cru que j’allais pourrir d’ennui dans cette pinède, puis je me suis habituée. On s’habitue à tout pour un peu que l’on n’ait plus le choix. Finalement, j’y ai trouvé quelques avantages, plus de tangage, plus de roulis, plus de tempêtes, plus de fientes de mouettes, plus d’odeurs de poissons avariés. J’avoue que pour une barque de pêcheur, ne pas supporter l’odeur du poisson faisandé, ce n’est pas très professionnel mais ce n’est pas le plus gros défaut. Ma sœur de forme, elle, a toujours eu le mal de mer ce qui fait plutôt désordre dans le métier. Pourtant je crois savoir qu’elle navigue encore à chaque saison des coquilles. On la garde en renfort parce que la période des Saint-Jacques est courte et qu’il faut que tout le monde soit sur le pont pour que la récolte soit rapide et abondante.

J’aimerais qu’ils me remettent à flots à la prochaine saison. Les embruns me manquent tant. Mais ils pensent que je porte malheur, alors ils m’ont abandonnée ici. Je ne sers plus qu’à distraire un vieux pin en mal de course au large.

*

Ce soir, le vent a tourné. La pression est tombée brusquement et le ciel a noirci.

Le pin secoue sa ramure comme un moulin à vent. Je lui crie de se calmer pour qu’il ne perdre pas ce qui lui reste d’aiguilles. Il est déjà à moitié dégarni, à son âge. Mais il ne m’écoute pas, il continue sa gymnastique débridée. On dirait le sémaphore de la pointe Saint-Matthieu. Il est peut-être devenu fou.

Je me sens soulevée par une espèce de tourbillon et je me retrouve coincée entre ses branches basses. Le vent redouble de violence et de gros nuages couvrent l’horizon. Je ne vois même plus la dune qui est à cent mètres de nous. Les autres pins craquent de tout leur bois. Le mien plie si fort que je me demande s’il ne va pas s’envoler comme moi. Il me crie de m’accrocher à lui, que la tempête arrive. Les éclairs zèbrent le ciel et le tonnerre éclate presque à la même seconde. Il a raison d’avoir peur, l’orage nous encercle et le vent hurle, s’enroule autour de nous et nous étouffe. Je n’ai jamais assisté à un ouragan, mais je crois que ça y ressemble, d’après ce que les pêcheurs racontaient quand ils me réparaient en cale-sèche. Leurs histoires étaient effrayantes, mais ce qui arrive en cette seconde est pire encore !

Je n’entends plus rien à part les hurlements du vent, les craquements sinistres de mon pin et le roulement des vagues monstrueuses. Elles se rapprochent et à chaque assaut elles rognent un peu plus de la dune. Le sable glisse sous leurs attaques, il se retire dans un crissement strident. Il revient à l’attaque puis repart plus loin encore. Je vois la dune s’effondrer peu à peu pas pans entiers. Des tonnes de sable seront ravies à la côte cette nuit et demain les hommes trouveront un désert plat à perte de vue à la place de la dune et de la pinède, si cette tempête ne se calme pas…

Mon ami semble effrayé, il a déjà perdu beaucoup de branches. Il tremble très fort. Peut-être a-t-il froid, tout nu comme ça. J’essaye de le rassurer, de lui dire que je ne l’abandonnerai pas, que l’on restera ensemble. Mais moi, j’ai déjà connu des tempêtes et je sais bien que quand l’eau décide de passer, elle passe. Que rien ne l’arrête !

Je ne le laisserai pas, c’est mon ami, le seul qui me reste !

Regarde cette vague monstrueuse qui nous arrive dessus. Ne résiste pas, sinon tu casserais ta cime. Laisse-toi faire, elle s’insinue entre tes racines, t’emporte d’un seul coup et moi avec. Ne tente rien. Laisse-là choisir…

Regarde ! On vogue !

Tu sens l’odeur des embruns et la fraîcheur des flots autour de nous.

Ta fée avait raison. Regarde, on est partis pour les îles sous le vent. Reste avec moi, tu flottes très bien pour un grand pin sans étrave et sans quille. Je te trouve très doué !

Allez, on y va ! Toi et moi jusqu’au bout de l’horizon. Ton rêve d’océan, c’est tout droit par là…

 

                                                                               Texte et photo : M. Christine Grimard

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Clichés 32: Santiago (1)

Aller à Santiago de Compostella, pour la Foi, pour le partage ou pour le dépassement de soi.

Chacun y trouvera sa motivation personnelle.

C’est choisir d’accomplir un voyage vers soi-même pour la plupart des pèlerins.

Plus que le but, c’est le chemin qui est important.

Pour moi ce fut un chemin vers l’émotion et l’amitié.

Le chemin du partage et de l’amour.

J’en choisis quelques images pour vous.

Marchons ensemble…

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Photo M. Christine Grimard

 

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Photo M. Christine Grimard

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Photo M. Christine Grimard

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Photo M. Christine Grimard

….A suivre….

Une image … une histoire : Mots en miroir (2/2)

« Tous les mots se reflètent
Et les larmes aussi
Dans la force perdue
Dans la force rêvée. »
Paul Eluard

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Photo: Saint-Pétersbourg, Yuri Ivanov

 

Monsieur Aimé ne se pressait pas ce matin, il n’en avait plus besoin, il n’en avait plus envie…

Mademoiselle Liliane ne serait plus là pour le fustiger du regard.

De toute manière, il ne lui restait plus que quelques mois avant de quitter le bureau à son tour. Depuis le départ de sa collègue, l’ambiance avait bien changé. Il n’avait plus envie de se lever pour aller au bureau. Il n’avait plus envie de sortir les mêmes dossiers, de vérifier les mêmes colonnes de chiffres. Il en avait fait le tour.

Pourtant, les jours n’avaient pas été toujours roses au cours de sa carrière, et le caractère de Mademoiselle Liliane n’était pas des plus faciles. Mais, depuis qu’elle n’était plus là, rien ne trouvait d’intérêt à ses yeux. Même ses manies de ‘vieille fille » lui manquaient. Jusqu’à sa plante verte, qu’il avait pourtant détestée, allant jusqu’à l’arroser en secret avec des cartouches d’encre pour s’en débarrasser.

Aujourd’hui, il regrettait son absence sans vouloir se l’avouer. Ses collègues n’en disaient rien, mais ils évitaient d’évoquer le nom de Liliane pour ne pas majorer sa peine.

Deux mois après son départ à la retraite, Mademoiselle Liliane eut la surprise de recevoir une carte de sa jeune collègue des archives, lui expliquant la situation de Monsieur Aimé et lui demandant conseil pour lui venir en aide, » puisqu’elle le connaissait mieux que personne. »

Liliane hocha la tête à la lecture de cette lettre, et se décida à aller chercher dans les cartons qu’elles avait entassés dans le placard de l’entrée, le jour de son départ. Elle n’avait pas voulu faire l’effort de les vider, l’émotion étant encore trop forte. mais elle le ferait pour Monsieur Aimé. Elle n’avait jamais supporté de le voir malheureux. C’était plus fort qu’elle. Elle ne supportait pas son air de chien battu !

Elle en sortit un registre où elle avait calligraphié : « Journal de bord », et le feuilleta un moment. Quelques larmes perlèrent au coin de ses yeux, qu’elle chassa d’un revers de main. La vie avait couru si vite…

Elle ferait ce qu’elle devait faire puisque son ami avait besoin d’elle !

*

Ce matin-là, Monsieur Aimé reçut un mystérieux colis.

Son nom avait été soigneusement calligraphié sur le paquet, d’une écriture soignée qu’il reconnut immédiatement. Il sentit son cœur s’emballer et la sueur perler à son front, et reconnut sa douleur qui montait de l’estomac.

Il ouvrit le carton en prenant bien soin de l’emballage, à l’intérieur il trouva une sorte de registre à la couverture fanée, où la même main avait inscrit « Journal de bord », accompagné d’un petit mot griffonné sur une fiche bristol :

« Aimé, mon ami,

j’ai appris incidemment que votre moral semble décliner depuis quelques jours, aussi je me permets de vous adresser ce petit présent qui j’espère vous changera les idées. Lisez-le, il vous fera passer un bon moment, j’espère. Vous pouvez copier les pages qui vous intéresseront, s’il y en a. Ce qu’il contient vous concerne autant que moi, comme vous le verrez. Lorsque vous n’en aurez plus besoin, je vous serais reconnaissante de me le rapporter. J’y tiens beaucoup !

Je vais me promener chaque jour au bord du fleuve, pour nourrir les oiseaux. En ce moment, les bernaches commencent leur migration, et les voir passer m’apaise, comme si je m’élevais avec eux vers les horizons lointains que je n’aurais jamais l’occasion de visiter.

J’aurais grand plaisir, à partager ce plaisir avec vous, et cela vous ferait beaucoup de bien de vous aérer un peu.

J’espère que votre estomac vous laisse un peu en paix.

A très bientôt.

Votre Amie, Liliane. « 

*

Aimé suivit le quai jusqu’à l’endroit où le fleuve sortait de la ville. Il ne savait pas trop où ses pas allaient le mener, il ne s’était jamais aventuré aussi loin, et commençait à s’inquiéter. Les passants se faisaient rares de ce côté, on ne croisait que des pêcheurs et des sportifs qui couraient sans même jeter un regard autour d’eux. Il n’avait pas vu l’ombre d’un canard, encore moins d’une bernache, et commençait à se demander si Mademoiselle Liliane ne perdait pas un peu le nord. Au décours d’une courbe, la rive s’élargit brutalement, et Aimé eut la surprise de découvrir un parc aménagé au bord du fleuve, où l’on avait installé des bancs de repos, et une aire de jeux pour les enfants.

Il avança de quelques pas, et il l’aperçut. Elle était assise sur le banc le plus proche de l’eau, une nuée d’oiseaux voletait devant elle. Elle souriait et leur jetait des morceaux de pain. Il ne lui avait jamais vu un tel sourire, et s’arrêta pour le contempler. Mais déjà, elle l’avait entendu, et lui fit signe de la rejoindre.

Un peu hésitant, il jeta un coup d’œil aux oiseaux, puis s’avança à pas lent, et se glissa près d’elle en ne les quittant pas des yeux. On ne sait jamais ce que ces bestioles peuvent avoir dans le crâne. Depuis qu’il avait vu le film d’Alfred Hitchcock, il avait toujours craint de les approcher. Elle le regarda sans cesser de sourire, puis lui tendit son sac de pain en lui désignant du menton les oiseaux, mais il déclina l’invitation d’un geste.

–  Je sais que vous avez peur des oiseaux, dit-elle, mais ceux-ci sont presque apprivoisés, vous n’avez rien à craindre.

– Je préfère vous laissez faire, répondit-il évasivement. Je ne suis pas venu nourrir ces bêtes mais vous rendre votre journal, ajouta-t-il en lui tendant le registre.

– Merci beaucoup, répliqua Liliane; j’y tiens en effet. Mais vous pouviez prendre le temps de le lire.

– Je l’ai lu, répondit Aimé, d’une seule traite. Et je voulais vous remercier, comme vous le disiez, cela m’a fait beaucoup de bien de relire tous ces souvenirs. Je n’avais pas réalisé que tout ce temps était passé aussi vite, et j’avais oublié la moitié des anecdotes que vous avez soigneusement relatées dans ce cahier, durant toutes ces années. J’ai réalisé que nous avons partagé la moitié de notre vie, ensemble dans ce bureau. Et j’ai compris maintenant, pourquoi je me sens si seul depuis votre départ. Vous étiez ma mémoire…

– Vous exagérez, mon ami. Vous avez vécu ailleurs que dans ce bureau, avec votre famille, et nous n’étions que des collègues de travail. Souvenez-vous de nos conflits et de nos affrontements. Tout n’a pas toujours été rose entre nous.

– En effet, mais nous avons finalement résolu tous les conflits, et je ne veux me souvenir que des jours agréables. Je vais cesser mon activité dans quelques jours, sans regret. Ce bureau est trop vide sans vous. Accepterez-vous que je vienne parfois vous retrouver sur ce rivage. Vous avez raison, comme toujours, en disant que ce coin est apaisant. Je me sens soudain serein, malgré la présence de ces volatiles, dit-il en montrant du doigt les canards qui s’ébrouaient au bord de l’eau.

– Ces volatiles, comme vous dites, sont ici chez eux, et ils nous tolèrent. Si vous voulez qu’ils vous acceptent, il faudra leur vouer un peu plus de respect ! Mais, je veux bien vous donner une chance de sortir de votre routine et de venir découvrir le monde avec moi, ajouta-t-elle en éclatant de rire.

Monsieur Aimé, réalisa qu’il n’avait jamais entendu son rire auparavant. C’était un rire en cascade, léger comme une plume, qui l’émut jusqu’aux larmes. Il avait envie de l’entendre rire encore et encore. Pour cacher son émotion, il tourna son visage vers le fleuve, où les lueurs du couchant faisaient naître un camaïeu de rouges. Une mouette passa au ras des flots, poussant un cri strident qui le fit sursauter.

– Mon ami, vous avez besoin de retrouver un peu de sérénité, vous êtes si nerveux, reprit Mademoiselle Liliane. Nous allons nous y employer. Je vous attendrai ici chaque soir, pour commencer. Puis je vous ferai découvrir les endroits de cette ville que vous n’avez jamais pris le temps d’explorer. Vous verrez, la vie est pleine de surprises à qui sait ouvrir les yeux.

– Je savais que vous étiez une femme pleine de ressources, répondit aimé, mais je n’avais jamais vu à quel point vous étiez surprenante.

Elle rit de plus belle.

– C’est la vie qui est surprenante, Aimé, mon ami. Et tant qu’on en a la force, il faut l’explorer et l’aimer. Je vous apprendrai, il n’est jamais trop tard pour apprendre à être heureux.

Aimé, muet d’émotion, regardait son sourire et les étincelles que le soleil couchant faisaient éclater dans son regard. D’une voix étrangement blanche, il répondit:

– J’aimerais tant que tu m’apprennes …

–> Fin <–

Une image … Une histoire : Mots en miroir (1/2)

« Tous les mots se reflètent
Et les larmes aussi
Dans la force perdue
Dans la force rêvée. »
Paul Eluard

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Photo Saint-Pétersbourg, Yuri Ivanov

 

Mademoiselle Liliane arriva au bureau comme chaque matin, à 8 heures précises. Elle n’avait jamais eu une minute de retard depuis quarante ans, il faut dire qu’elle habitait dans le quartier. Les grèves des transport ne l’avaient jamais affectée, ni les épidémies de grippe, elle avait une santé à toute épreuve. Dans quelques jours, elle prendrait sa retraite. Un peu de repos bien mérité, disaient tous ses collègues…

Monsieur Aimé arriva au bureau comme chaque matin à 8 heures 12. Il n’avait jamais été à l’heure depuis près de quarante ans, il faut dire qu’il avait le sommeil lourd, qu’il avait consommé une quantité impressionnante de réveils, tous plus bruyants les uns que les autres, sans aucun résultat. Ses collègues le regardaient arriver tout essoufflé chaque jour, et en souriaient. Tous, sauf Mademoiselle  Liliane, qui pinçait les lèvres, et lui décochait un regard noir de 8h 13 à 8h 15 chaque matin.

Ce matin-là, pourtant, elle le regarda s’asseoir avec un petit sourire, et lui demanda aimablement s’il avait eu le temps de déjeuner. Il répondit qu’il n’avait pas eu le temps, en s’épongeant le front. Il lui jeta un coup d’œil dubitatif, se demandant ce qu’autant d’amabilité cachait. Il connaissait chacune de ses expressions, et quand elle avait cet air réjoui, cela annonçait des mauvaises surprises en général. Mais elle sourit de plus belle, sortant un sachet de papier de son tiroir, se leva et dit:

– Alors, venez déjeuner, j’attendais que vous soyez là, vous êtes de dernier. J’offre les croissants pour mon dernier jour !

Sans attendre sa réponse, elle sortit de leur bureau et se dirigea vers la salle commune, interpellant chacun au passage. Un joyeux murmure emplit bientôt le couloir, chacun se réjouissant de ce moment de détente. Monsieur Aimé se leva en maugréant. D’abord, il n’aimait pas les croissants, ça lui donnait des aigreurs d’estomac. Ensuite, il n’aimait pas que quelque chose vienne bousculer sa routine. Enfin, il n’aimait pas ces réunions convenues où chacun essayait de se montrer aimable, alors qu’au fond ils n’avaient pas grand chose à se dire en dehors des échanges de travail.

En soupirant, il se joignit au groupe, ne parvenant pas à dissiper sa mauvaise humeur. Il ne savait pas pourquoi il était si énervé ces temps-ci. Il sentait une sorte de menace peser sur sa tête. Ce fut une réflexion du comptable qui lui ouvrit les yeux :

– Le départ de Mademoiselle Liliane va changer l’ambiance ici, je crois qu’elle est la plus ancienne ici. Moi, je l’ai toujours connue en tout cas ! Elle savait tout sur tous, et sa mémoire incroyable va beaucoup nous manquer …

Il eut la sensation que son cœur se serrait. Encore cette douleur … Non, pas maintenant !

Mademoiselle Liliane s’approchait d’eux avec son plateau de croissants. Il baissa les yeux sur ses chaussures, mais elle avait déjà remarqué son manège. L’air préoccupé, elle lui dit:

– Encore cette douleur, avez-vous fini par consulter ?

– Oui, répondit-il un peu rapidement, il paraît que c’est l’estomac …

– Si vous le dites, dit-elle en hochant la tête d’un air incrédule. Alors évitez les croissants que vous ne supportez pas, je vous ai pris une brioche aux pralines, poursuivit-elle en sortant un petit sachet de sa poche.

Il prit le sachet et en sortit le gâteau. Une brioche aux pralines ! Son pêché-mignon !

Elle le connaissait mieux que personne, mieux que ces trois épouses, mieux que sa fille. On ne vit pas quarante ans aux côtés de quelqu’un, huit heures par jour, sans que ça ne laisse des traces. Elle avait corrigé nombre de ses erreurs,  elle avait consolé nombre de ses chagrins. Un vent de panique souffla dans son esprit : qu’allait-il devenir sans elle, sans son avis, sans son soutien, sans ses sarcasmes ?

Mais déjà chacun remerciait Mademoiselle Liliane et regagnait son bureau. La journée ne faisait que commencer, il fallait boucler les dossiers avant l’échéance de la fin du mois. Ce n’était pas plus mal, il n’aurait pas le temps de cogiter sur la situation. il serait bien assez tôt pour aviser…

–> A suivre <–