Confessions intimes 17 : Caboche

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Photo M. Christine Grimard

 

J’en ai assez de cette mouette.

Elle prend ma tête pour un perchoir, ou pire pour un lieu d’aisance.

Je ne supporte plus cette jacasseuse.

Je ne supporte plus ses piaillements. Est-ce que je crie moi ?

Elle passe sa vie à crier, chaque jour, pour n’importe quel prétexte.

Il fait beau, elle crie.

Il y a du vent, elle crie.

Il pleut… non là elle ne crie pas, elle se cache au fond du nid ou elle part à la chasse.

J’aime bien quand elle part en chasse, j’ai la paix pendant quelques heures. Mais quand elle revient, avec sa pêche, il faut que je retienne ma respiration.

A cause de l’odeur. Je n’ai jamais aimé le poisson. Jamais !

Quand le sculpteur mangeait du poisson, ses mains en gardaient l’odeur pendant la journée entière. C’était écœurant.

Lorsqu’il nous a installé au faite de ce toit, j’étais heureux en me disant que je ne sentirais plus jamais cette odeur de poisson. Eh bien, je suis servi !

Je suis devenu le repère de toutes les mouettes du quartier, génération après génération. Et j’ai dû supporter l’odeur de toutes les sardines du port, année après année.

Je me demande ce que j’ai fait au bon Dieu pour qu’il me le fasse payer en monnaie puante et piaillante…

Enfin, depuis deux jours, je suis tranquille. La mouette qui a élu domicile sur le sommet de mon crâne a disparu. Cette nuit, le vent a soufflé dix fois plus fort que je ne l’ai jamais senti. Les hommes dans la rue criaient et se précipitaient à l’intérieur. Je les ai entendu parler de la «tempête du siècle». Je me demande ce qu’ils voulaient dire. Ils exagèrent toujours de toute manière. Il y a eu beaucoup de vent, je dois dire, des éclairs et des éclats de tonnerre à n’en plus finir, pendant des heures. Si je n’étais pas de pierre, je crois que j’aurais eu un peu peur…

La peur, en fait, je ne sais pas ce que c’est. Mais ça semble assez désagréable.

Enfin, je ne sais pas trop. Moi, je ne risque rien, puisque je suis de pierre. Je suis fort comme un roc. Je suis tout de granit et je suis plus fort que le vent et que le temps. C’est ce que disait toujours mon sculpteur de père. Il était fier de moi, parce que j’allais défier le temps et le vent !

*

Le soleil se lève.

Troisième jour depuis la tempête.

Mais qu’est-ce qu’elle fait cette mouette ?

Où est-elle passée ?

Elle me manque cette oiselle sans tête. Elle me manque avec ses odeurs de poisson, ses piaillements, ses plumes qui me chatouillent le crâne, ses fientes… Non pas ses fientes ! Quand même pas…

Mais elle me manque !

Je n’aurais jamais pensé qu’un jour j’en arriverai là…

Encore une journée sans elle. Et si elle ne revenait jamais. Si je finissais ma vie seul ici, pendant des jours et des jours, dans le silence.

S’il vous plaît, Dieu des nuages, Dieu de la mer, Dieu du vent, Dieu du temps : s’il vous plaît, rendez-moi ma mouette !

Rendez-la moi !

….

Et voilà… Silence…

Il ne m’entend pas ! De toute manière, depuis le temps qu’il est assis, là-haut sur son nuage, il doit être sourd. Je parie qu’il a connu Mathusalem. Je parie qu’ils étaient à l’école ensemble.

Bof de toute manière, les dieux n’entendent jamais les hommes. Ils attendent qu’ils se débrouillent seuls. Ils leur laissent faire toutes les bêtises possibles et après ils leur disent qu’ils n’ont que ce qu’ils méritent : le chagrin et le malheur. Inutile de compter sur l’aide des Dieux, mon vieux. Et en plus, moi, je ne suis même pas un homme, alors…

Il vaut mieux que je m’habitue tout de suite à rester seul. Il vaut mieux que je me fasse une raison.

Mais que vois-je là-bas, à contre-jour dans le couchant ? Un planeur ?

Non, un goéland. Non, une sterne ! Mais non : une mouette.

MA mouette !

Elle est revenue. Elle piaille et se pose sur ma tête, en secouant ses ailes avec son petit air triomphant. Elle n’est pas gênée ! Quelle impudence, elle m’a couvert de varech. C’est fou ce qu’elle avait comme algues coincées dans ses plumes. Et qu’est-ce qu’elle tient dans son bec ? Une sardine à moitié faisandée ! Oh ! l’odeur !

Oh, mon Dieu : l’odeur, les cris, les plumes, le varech séché, la chair faisandée du poisson.

Oh mon Dieu !

Merci !

Merci !

Merci de me l’avoir rendue !

Sans elle je n’étais plus qu’une vieille tête de pierre sans vie. Merci de m’avoir rendue ma vie, mon Dieu. Tu n’es pas sourd, finalement, hein vieille branche ! Je savais bien que tu étais là, c’est Mathusalem qui me l’avait dit.

Allez, à charge de revanche !

texte et photo M. Christine Grimard

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Confessions intimes 16 : Oliveiro

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Photo M.Christine Grimard

*

J’ai toujours été ce que les gens appellent un « bon vivant ». Cela se voit sur ma figure.

Je suis un petit homme trapu, jovial, joufflu. La nature m’a doté de belles pommettes rouges qui éclairent mon visage. Mon sourire est souligné par une moustache frisée brune, mes cheveux bruns disciplinés sous mon chapeau de paille ont toujours beaucoup plu aux belles provençales, et même aux arlésiennes, qui comme chacun sait sont plus difficiles…

J’ai parcouru tous les chemins de notre belle Provence, de la Fontaine de Vaucluse jusqu’aux rivages de la Bonne Mère. J’étais fils de potier, mais à cette époque la concurrence était rude. Les pots de mon père ne se vendaient plus, alors j’ai eu l’idée de les remplir pour mieux les vendre. J’ai pris la route pour proposer mes pots vernissés contenant du vin, des olives, du miel ou la tapenade noire de ma mère. Alors quand les oliviers ont gelé et que l’huile se fit rare, on s’est arraché mes pots à prix d’or. Mon père et ma mère étaient très fiers de moi, cette année-là.

En quelques années, ma réputation fut faite. On m’attendait dans les mas de Tarascon jusqu’à Fréjus. Les belles entendaient le grincement de ma carriole et venaient à ma rencontre, flattant mon cheval, et m’offrant leur sourire. J’avais toujours une plaisanterie à partager, surtout les jours où les nuages étaient restés accrochés à la montagne. Un peu de rire offert n’a jamais nuit au commerce, et je n’étais pas avare de bons mots. La Provence toute entière me connaissait et on avait fini par m’appeler « Maître Oliveiro ». Parfois je m’attardais quelques jours quand le soleil était chaud dans certains mas où l’on avait besoin d’un petit coup de main…

*

Mais la route était longue et parfois périlleuse en ce temps-là dans l’arrière-pays. Le jour où la roue de ma charrette se brisa sur un rocher du « Gué de Reculon », j’ai bien cru que j’allais perdre toute ma cargaison. Mon cheval me regardait d’un air navré en secouant la tête, bien qu’il n’y soit pour rien. M’énerver n’aurait servi à rien, mon cheval étant d’un naturel inquiet, je me contentais d’évaluer les dégâts sans me lamenter. Au loin j’entendais l’orage gronder et le cheval devenait de plus en plus nerveux. Je me demandais comment j’allais rapatrier ma marchandise quand je vis une carriole bringuebalante remonter le gué, venant à ma rencontre. Aux rennes il y avait un homme approximativement de mon âge, affable, qui s’arrêta près de moi et me proposa ses services :

  • C’est un mauvais endroit pour faire la pause, la pluie est tombée sur la montagne et le gué va monter rapidement. Il faut dételer et reculer la carriole, dit l’homme.
  • Impossible, la roue est brisée. Ma marchandise sera perdue, me lamentais-je.
  • Je vais m’occuper du cheval, répliqua l’homme en descendant de sa charrette, récupérez votre cargaison et mettez-la dans ma carriole !

Sans attendre mon approbation, il détela mon cheval qui le regardait d’un air surpris mais le suivit docilement et l’attacha aux côtés du sien. Les deux bêtes se jaugèrent puis s’acceptèrent. Ensuite il vint m’aider à vider ma cargaison et à la transférer dans sa carriole. Il transportait quelques grosses masses informes enveloppées dans des linges humides. Quand tout fut accompli, il remonta dans son charriot en m’indiquant la place à côté de lui et dit :

  • Je retourne à Aix, où vous rendiez-vous ?
  • Je faisais la tournée des villages du Coté de Saint-Michel, mais je ne peux le faire sans ma carriole. Je vais rentrer à Eguilles, et trouver de quoi réparer. Je vous remercie de m’aider, sans vous j’aurais perdu tout mon travail.

*

Durant tout le trajet de retour, j’eus le temps d’apprécier la compagnie de cet homme. J’appris qu’il était santonnier. Il était venu d’approvisionner en argile et rapportait à Aix assez de matière pour travailler tout l’hiver. Son père était santonnier et il entretenait la tradition, mais ce qu’il aimait c’était inventer de nouveaux personnages. Il disait que la crèche traditionnelle comportait trop peu de santons, et que son rêve était de la peupler de tous les humains qu’il rencontrait. Tous les hommes et les femmes de bonne-volonté avaient leur place dans la crèche auprès de l’Enfant-Dieu. C’était un homme très attachant que je pris grand plaisir à entendre, aussi la route me parut très courte. Nous arrivâmes à Aix en début de soirée et il me proposa de m’héberger pour la nuit. J’acceptais avec soulagement et l’aidais à décharger ses pains d’argiles ainsi que mes poteries pour les mettre à l’abri pour la nuit. Il fut très intéressé par ma marchandise et je lui fis goûter le fruité de mon huile et de mon vin en partageant le repas avec sa famille ce soir-là. La soirée fut des plus agréables.

Le lendemain, il me proposa de me raccompagner à Eguilles, mais je refusais, ne souhaitant pas perturber son travail plus longtemps. Je lui donnais plusieurs pots d’huile et de tapenade pour le remercier de son hospitalité, et lui remerciais de garder ma marchandise en attendant que je revienne avec une nouvelle charrette pour l’en débarrasser, tout en disposant un certain nombre de pots autour de mon cou pour le voyage. Il accepta, et me demanda s’il pouvait faire un croquis de moi avant mon départ ainsi paré, pour garder un souvenir de notre rencontre. J’acceptais bien sûr et lui fit cadeau de mon plus beau sourire pour son dessin.

Trois jours plus tard, je revins pour récupérer mes pots. Il était en plein travail, une armée de santons d’argile alignés devant lui attendant d’être peints. J’examinais la finesse de son travail et la sûreté de ses gestes. Il sourit de mon intérêt, et installa le santon qu’il venait de peindre sur le rebord de la fenêtre de son atelier pour qu’il sèche. Il y en avait des dizaines, représentant tous les villageois, depuis le maire avec son écharpe tricolore et le curé avec sa soutane noire, jusqu’au Ravi, les deux bras levés vers le ciel en chemise et bonnet de nuit rayés. J’admirais ce peuple miniature, bouche bée devant tant de détails patiemment reproduits.

Souriant de plus belle, il se leva, et me dit :

  • J’ai une surprise pour vous. Je vous présente Maître Oliveiro.

En prononçant ces mots, il se tourna vers une armoire de bois, en ouvrit la porte massive et me demanda d’approcher d’un geste de la main. Je m’exécutais.

La surprise me cloua sur place. J’en resta muet pendant plusieurs minutes, moi qui avait la plus grande répartie de toute la garrigue !

J’étais là, en plusieurs exemplaires bien sagement rangés sur les étagères de l’armoire. C’était mon sourire, ma moustache, mon chapeau de paille, et ma veste rouge. J’étais là, bien droit, avec mes pots vernissés de vert autour du cou. J’avais mon santon.

Il prit un des petits personnages dans sa main rugueuse et me le tendit en disant :

  • S’il vous plaît je l’ajouterai dans la crèche cette année. Qu’en dites-vous ?
  • C’est extraordinaire. C’est fou, c’est incroyable…

La surprise et l’émotion me faisaient perdre mon assurance habituelle et voilà que je me mis à bégayer. Son sourire s’accentua, il était ravi que sa surprise eut si bien fonctionné.

Je balbutiais :

  • Je ne sais comment vous remercier pour toute cette générosité…
  • Votre visage vient de le faire pour vous, répondit-il. Et en me laissant vous ajouter à mon village, vous m’avez fait le plus beau cadeau qui soit.

Je ne savais plus quoi répondre. Comprenant mon émotion, il me raccompagna et m’aida à installer ma marchandise dans mon nouveau charriot. Je le remerciais chaleureusement et le serrais dans mes bras avant de monter sur mon siège.

Il me regarda fixement, des larmes au coin de l’œil, et me glissa dans la main, un exemplaire de « mon santon » en disant :

  • Faites bonne route, et prenez bien soin l’un de l’autre. Et surtout : Bon Nouvè* !

*

Texte et photo M. Christine Grimard

*Bon Noël.

Confessions intimes 15 : Pila

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Photo M. Christine Grimard

Mon temps est revenu.

Celui des cris d’enfant, celui des paillettes et des guirlandes étincelantes. Celui des longues nuits et des jours de givre. Celui où l’air est chargé d’espoir. Je l’ai toujours su, mais sans bien comprendre ce qui se passe autour de moi.

Je sais simplement que décembre est le temps des espoirs, je l’ai entendu si souvent…

C’est mon temps aussi. Chaque année durant un petit mois, on m’exhibe. J’ai le droit d’exister après de longs mois de silence et d’obscurité. J’ai le droit de sentir sur moi le regard pétillant des enfants.

C’est magnifique, le regard émerveillé d’un enfant. C’est unique.

*

 

Chaque année, des mains me ressortent de ma prison de soie. Des mains lisses parfois, des mains fripées d’autres fois. Des mains de tous âges. J’aime sentir ces mains douces et chaudes se poser sur moi, elles me réchauffent le cœur. J’aime sentir le regard des enfants sur moi, ils me réveillent l’âme. La première fois, c’était il y bien longtemps, près d’un siècle. C’était un regard bleu, profond, presque turquoise. Sa mère venait de nous acheter, moi et mes sœurs et il avait ouvert la boîte où nous étions toutes rangées soigneusement ; soudain son regard s’est chargé d’étincelles et il m’a prise dans petite main. Sa mère lui a recommandé de faire bien attention, lui expliquant que j’étais faite d’une pâte de verre très fine recouverte d’un peu de peinture et de quelques paillettes, et que j’étais très fragile. Il a fait très attention, et chaque année en janvier il m’a rangée dans ma petite case bien protégée dans ma gaine de soie pour me ressortir en décembre. Je l’ai vu grandir peu à peu, mais son regard a toujours gardé le même éclat quand il me regardait.

C’est magnifique, le regard émerveillé d’un enfant. C’est unique.

*

 

Puis un autre petit garçon qui lui ressemblait beaucoup a pris la relève, il avait le regard grave des enfants soucieux mais il a pris grand soin de moi comme lui a recommandé sa mère. J’aurais bien voulu que ce regard s’éclaire, alors j’essayais de briller de mille feux mais je crois que je ne l’ai jamais vu sourire. Pourtant je suis faite seulement pour cela, pour faire sourire les enfants…

C’est magnifique, le regard émerveillé d’un enfant. C’est unique.

*

 

Durant les années suivantes, on ne m’a plus sortie de ma boîte. J’interrogeais mes sœurs qui ne comprenaient pas plus que moi pourquoi on nous laissait dans le noir. Même l’ange de la crèche qui était sur l’étagère du haut était incapable de nous dire ce qu’il se passait. Pourtant, il était dans les secrets du ciel !

Cela a duré plusieurs décennies il me semble, et un jour on nous a déménagées. Il m’a semblé que le voyage était très long. Au loin on entendait gronder les canons. Nous avons été ballotées sur des routes cabossées, nous avons été maltraitées. Après de nombreuses heures de ce régime difficile, notre boîte est tombée au milieu d’un amas d’ustensiles et de valises. Plusieurs de mes sœurs n’y ont pas résisté. Moi, j’ai tenu le choc en m’accrochant à ma soie protectrice. Elle et moi on a survécu. Mais désormais nous étions seules, mes sœurs étaient réduites en éclats de cristal. Je pensais que mon heure avait sonné, mais une petite fille aux boucles brunes m’a retrouvée. Je reverrai toujours son regard quand elle a déplié ma gaine de soie, en criant à sa mère qu’elle avait trouvé une boule intacte. En un instant, son sourire m’a fait oublier toutes les frayeurs que je venais de vivre.

C’est magnifique, le regard émerveillé d’un enfant. C’est unique.

*

Puis la petite fille a grandi et d’autres sont venues la remplacer. Le temps des humains passe si vite.

Mais générations après générations, je reconnais leur regard bleu pétillant de plaisir, le même regard que celui du petit garçon qui m’a appris comment briller et tenir mon rang au milieu de ces branchages. Il faut dire que sans moi, ils seraient bien tristes et d’un vert affligeant ces sapins avec leurs aiguilles dégoulinantes de résine !

C’est magnifique, le regard émerveillé d’un enfant. C’est unique.

*

 

Demain, ils ressortiront ma boîte et je reverrai la lumière de ce nouvel hiver. Je le sais, parce l’odeur du sapin a envahi mon espace. La roue a tourné une année de plus.

Mon temps est revenu.

Je me demande quelle sera la petite main qui me sortira de ma cachette cette année. J’aime avoir la surprise. Un petit garçon au regard malicieux, une petite fille au regard curieux, peu m’importe, je serai heureuse de les voir me contempler. Je serai heureuse de faire naître leur sourire. Je serai heureuse de partager leur espoir.

Il faut que je me prépare pour être la plus belle lorsqu’ils écarteront mon écharpe de soie et qu’ils s’émerveilleront de ma couleur. Il faudra que je me prépare au nouveau choc de me voir briller dans leurs yeux. J’aime tant ces regards d’enfants heureux.

C’est magnifique, le regard émerveillé d’un enfant. C’est unique.

*

 

Texte et photo de M. Christine Grimard

Confessions intimes 14 : Candela

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Je dormais paisiblement dans ce placard poussiéreux depuis des lustres. Elle est venue le fouiller ce soir-là, fébrilement, je me demandais ce qu’elle cherchait. J’étais retranchée derrière un rempart de vieux pulls, bien au chaud et à l’abri de la lumière du jour depuis que sa mère m’avait rangée là, quelques jours après Noël. Mais je ne me souviens plus en quelle année…

Peu importe l’année et la durée de mon silence. Voilà que je reprends du service !

Elle m’a installée sur le rebord de la fenêtre.

Je suis gelée !

Passer brutalement de la chaleur de mes vieux pulls, à l’air extérieur en ce soir de novembre. Elle aurait pu attendre un peu que je m’acclimate !

Enfin, je vais faire mon travail quand même. Eclairer la nuit et résister à ce vent glacial, jusqu’à ma dernière goutte de cire translucide.

J’ai de l’énergie à revendre, je l’ai contenue durant si longtemps. Ma flamme monte dans le ciel noir, vacille, se contorsionne, épouse les volutes du vent. Nous dansons ensemble sur un air de valse. C’est bon, je suis heureuse de me dégourdir un peu les braises. Une mèche est faite pour brûler et je m’engourdissais au fond de ce placard !

Dès que la nuit est tombée, je les ai vus défiler devant mon appui de fenêtre. Ils étaient vêtus de sombre, le visage tendu, le regard inquiet. Je ne comprenais pas pourquoi ils étaient si nombreux. Un flot continu de gens de toute taille, de tous âges, de toutes couleurs. Ils avançaient par petits groupes, ou solitaires, se dirigeant tous vers le même point.

Quelques dizaines, puis des centaines.

Je les voyais marcher, sans comprendre ce qu’il se passait mais je sentais bien que quelque chose d’important était arrivé qui fédérait tous les gens dans un même élan. Ce manège durait déjà depuis de longues minutes quand un jeune garçon, tenant dans la main un lumignon éteint me désigna du doigt à sa mère.

  • Regarde maman, je pourrais allumer mon lumignon avec la bougie qui est là sur la fenêtre ?
  • Oui, mon petit, répondit la mère, en jetant un coup d’œil dans ma direction, je ne pense pas que les propriétaires te refusent un peu de feu.

L’enfant s’approcha de moi, un peu timide, me fixant de ses yeux clairs. Il tendit la main vers ma flamme en hésitant un peu, brandissant la mèche de son lumignon comme une supplique. J’eus soudain peur de le brûler. Je penchai mon flambeau tremblant vers ses doigts fins profitant d’un léger souffle de vent pour embrasser sa courte mèche. Son visage s’éclaira soudain à la lueur de son minuscule foyer, et le sourire qu’il m’offrit illumina la nuit alentour. Il me fixa droit dans les yeux, les siens emplis de reconnaissance, et dit dans un souffle :

  • Merci petite flamme, j’emmène ta sœur là-bas…

Je me demandais où pouvait être ce « là-bas » quand un groupe de jeunes gens imita le petit garçon, venant éclairer d’autres bougies à ma flamme. Me penchant un peu vers la rue, j’aperçus près du carrefour, un morceau de trottoir où avaient été déposés des centaines de lumignons semblables. Quelque chose d’important se déroulait et une petite partie de moi allait y participer. Je me sentais fière de mes filles, sans trop comprendre pourquoi.

Et je sus alors que la minuscule étincelle qui m’habitait était plus vaste que le monde, en écoutant la mère du jeune garçon lui expliquer :

  • Il y a longtemps, un homme très sage que l’on appelait Bouddha a dit : « On peut allumer des milliers de bougies à partir d’une seule bougie sans en abréger la vie. On ne diminue jamais le bonheur en le partageant. » Tu vois, ton lumignon est une partie de cette chaîne et tous ceux qui le regarderont briller, comprendront l’amour qui brûlait dans ton cœur en ce jour.

 

Confessions Intimes 13 : Egretta

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Photo M. Christine Grimard

Ces jours-ci, il y a beaucoup de bruit autour de mon nid.

Avec les jours chauds, ils reviennent chaque année, avec leurs odeurs et leur vacarme. Heureusement, quand l’été est là, les enfants sont grands et sont partis du nid, alors ils ne peuvent plus les effrayer. Je les vois passer au bord de mon marais, avec leurs machines silencieuses de toutes les couleurs, qui avancent plus vite que le faucon. Ils font du bruit, ils grincent ou tintent joliment et parfois ils poussent des cris. D’autres sont plus calmes, je les vois arriver doucement sur le chemin de pierres, avançant sur leurs deux pattes aux grosses palmes de cuir. Parfois, ils se cachent dans les roseaux, ne bougent plus et ne font aucun bruit. Je sais qu’ils espèrent que j’oublie leur présence et que je m’approche. Je le sais parce que mon cœur reste en alarme aussi longtemps que je perçois leur odeur. Ils pensent qu’ils peuvent se fondre dans le paysage, les pauvres. Ils rêvent s’ils croient qu’ils pourront me capturer, j’ai des ailes, moi !

Je ne sais pas pourquoi, ils restent là à m’observer. Que veulent-ils de moi  ?

Mes plumes ?

Dans le marais du Payré court une histoire que les aigrettes garzettes se sont transmises de génération en génération. L’arrière grand-tante de ma grand-mère, la grande Garza, la racontait aux héronneaux de l’année, chaque soir de printemps pour les prévenir avant qu’ils ne s’envolent du nid pour aller chercher d’autres lieux de pêche. Elle disait qu’aux temps anciens, avant que les dunes de l’estuaire n’aient disparu dans la grande tempête, les hommes étaient venus avec de grands bâtons plus dangereux que l’ouragan. Ils posèrent des pièges partout dans le marais et capturèrent les aigrettes naïves qui ne se méfiaient pas.  Ils les capturaient, les assommaient avec leurs bâtons et les plumaient vivantes, pour garder leurs plumes aussi blanches que la lumière du matin. Il ne fallait pas les teinter de sang, sinon les belles élégantes n’en voulaient plus pour leurs chapeaux. Il paraît même qu’ à l’opéra de la grande capitale, les plumes d’aigrettes étaient très recherchées pour les parures des danseuses. Je n’ai jamais vraiment compris tous les mots de cette histoire, mais je la connais depuis mon enfance, et je sais qu’il faut se méfier des hommes, de leurs bâtons et de leur odeur. Toutes les aigrettes le savent…

Alors, quand revient la saison chaude, je me replie au fond de l’étier, sous les roseaux, et je ne sors qu’à la tombée du jour pour chercher un peu de nourriture. Ils ne m’auront pas.

L’autre jour, j’en ai entendu deux qui parlaient de chapeaux. Mon sang n’a fait qu’un tour !

Ils disaient que ce n’était plus la mode des chapeaux et que les hommes portaient des casquettes désormais, sans plume ni attributs décoratifs.

Si seulement c’était vrai, je pourrais dire aux autres qu’ils n’auront plus à avoir peur!

Enfin, méfions-nous. C’est sans doute une nouvelle ruse. C’est une race tellement rusée. Pour ce qui est d’exploiter le marais et l’océan même, ils ont toujours de la ressource ! Ne baissons pas la garde si vite. Je vais rester cachée jusqu’à l’automne. A cette époque-là, le marais retrouvera sa tranquillité et après les grandes marées d’octobre, tout redeviendra silencieux.

Il suffit d’attendre…

*

 

 

Confessions intimes 12 : Buffalo

Je reprends ici le texte écrit pour « Les Cosaques » le blog tenu par Jan Doets, à partir d’une photo que j’avais faite l’été dernier en Vendée, dans les marais bordant l’océan où vit ce petit cheval. Je le connais depuis de nombreuses années et admire sa beauté et sa sérénité. Il faut dire que l’endroit où il vit, contribue grandement à cela. Le premier billet de la série « Photo du jour » de ce blog lui était consacré. Depuis il a bien grandi…

Pour la petite histoire « Buffalo » était le nom que mon grand-père maternel avait donné à son cheval dans les années quarante. J’ai toujours entendu ma mère en parler comme d’un être particulièrement intelligent !

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cheval

Photo M.Christine Grimard

 

Ce sera encore une belle journée… La plus belle depuis longtemps.

Je vais rester là, au soleil.

Ils ne me demandent plus grand-chose maintenant de toute manière, sauf quand les enfants reviennent pour les vacances. Mais j’aime aussi les promener sur ma croupe, ce qui me permet d’aller voir si le marais a changé depuis l’été dernier.

Ils m’ont laissé dans ce marais mouillé depuis trois ans, mais je ne me suis pas ennuyé une seule seconde. Je vis dans ces herbes folles au goût de sel et d’embruns. Les cormorans égarés viennent parfois me survoler, et je leur fait entendre ma désapprobation. Je ne tolère que le héron blanc, celui qui niche derrière la pinède. J’aime bien quand il vient me tenir un peu compagnie le soir, après son repas. Il plane au-dessus des étiers, puis plonge à pic et sans bruit. J’entends une explosion d’écume retentir dans les joncs lorsqu’il se décide à plonger, puis son cri de contentement. Une fois repu, il vient de percher près de moi, sur le mur de l’ancien pigeonnier, une ruine que nous affectionnons tous les deux. Il claque du bec puis ricane dans son jabot. Un véritable cabot !

Si mon frère me voyait, je suis sûre qu’il pousserait un hennissement moqueur. Il a toujours été méprisant avec tout ce qui n’était pas équin. Pour lui, notre race est la plus belle, la plus noble, la plus forte. Il a un peu raison, nous avons traversé les millénaires du haut de nos quatre pattes. Les hommes n’auraient jamais survécu sans nous. Ils n’ont même pas compris à quel point nous leur étions supérieurs, plus rapides, plus forts, plus résistants qu’eux. Plus intelligents aussi ! Mais chut … il ne faut pas l’ébruiter, après ils essayeraient de nous découper pour comprendre la source de notre supériorité…

Alors, je me contente de rester là, au soleil, allongé dans les graminées ondulantes, croquant l’herbe odorante et me régalant de son petit goût iodé. Surtout, ne pas paraître ce qu’ils ne veulent pas que je sois. Réserver cela pour les fées, lorsqu’elles sortiront danser sous la lune. Me garder libre pour elles, pour les emporter sur mes ailes lorsqu’elles vont rendre visite à l’étoile-mère.

Une seule fois, quelqu’un nous a surpris. La petite Marie a assisté à notre retour. Nous étions couverts de rosée et elle est restée muette de saisissement. C’était le jour de la rentrée, elle n’avait pas envie de quitter la maison pour des longs mois de pensionnat. Elle était sortie aux premières lueurs de l’aube pour me rejoindre dans la prairie. Mais nous n’avions pas vu que l’aurore filait dans le vent, et nous avons pris du retard. Elle nous a vus atterrir derrière le grand pin dans une gerbe d’étincelles.

Elle m’a regardé comme si j’étais le soleil lui-même et je n’oublierai jamais son regard émerveillé, comme si elle était soulagée d’avoir enfin la confirmation de ce qu’elle avait toujours su. Comme si elle avait oublié toutes ses peurs. Elle est venue vers moi, a entouré mon encolure de ses bras, et frottant son front contre le mien a dit :

« Attends-moi, je reviendrai dès qu’il auront compris que je ne serai jamais une des leurs. »

Et depuis je l’attends. Voilà des mois que je l’attends.

Mais aujourd’hui, je sais qu’elle reviendra. Ils ne me l’ont pas dit, mais je le sais parce que l’aube avait la même couleur que ce jour-là, et que le vent était sucré. Je le sais parce que cette nuit, elle est venue me chevaucher dans mes rêves. Alors je vais m’approcher de la barrière de pierre et l’attendre.

Ce sera une belle journée… la plus belle depuis longtemps.

Texte et Photo M. Christine Grimard

Confessions Intimes 11 : Arboremo

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Photo M.Christine Grimard

 

Je crois que j’ai dû faire un mauvais rêve.

Ce matin, l’air est chargé une odeur de sciure.

J’aime cette odeur chaude, orangée, musquée, boisée. J’imagine que l’odeur du santal ne doit pas être plus savoureuse, ni celle de l’olivier.

Cette odeur envahit toute la clairière, elle ondule dans le vent du matin, elle tourbillonne autour des fourrés et me revient de plein fouet. Elle me berce de ses effluves dorés.

Je l’aime …

Quel est cet oiseau noir qui me cache le soleil ? Il tourne au zénith entre les cimes des grands pins. Il tournoie lentement suivant une spirale invisible. Il plane puis descend imperceptiblement. Je le suis des yeux, et soudain je le vois piquer vers moi. Il va s’écraser sur mon tronc !

Il s’est posé sur moi, juste sur mon visage, en plein milieu de mon âme.

Ce manque de respect me sidère.

Comment a-t-il pu faire une chose pareille ?

Comment ?

 

Je crois que j’ai dû faire un mauvais rêve.

Cette seconde où le temps se suspend et où je réalise…

Cette odeur de sciure musquée, boisée, sucrée, c’est celle de mon sang !

Ce silence et ce froid qui m’envahissent !

 

Je crois que j’ai dû faire un mauvais rêve.

Je n’existe plus. Où sont mes branches et mes feuilles, où est mon écorce ? Ils m’ont écorché vif, m’ont dépecé, m’ont désarticulé. ils m’ont découpé en copeaux. Ils m’ont éviscéré. Ils m’ont amputé, effeuillé, débité. Ils m’ont tué.

Et pourtant, je suis là, écorché à ciel ouvert, étalant mes cernes de croissance sous le soleil qui brûle mes souvenirs. Les enfants des écoles pourront venir étudier la dendrochronologie grâce à mon sacrifice. On leur expliquera qu’au second de mes cercles est morte la troisième république. On leur expliquera que j’ai connu des guerres et des tempêtes mais que rien ne m’avait abattu avant que ce sauvage armé d’une tronçonneuse ne vienne m’assassiner !

Que vais-je devenir ? Qu’ont-ils fait de ma chair ? Qu’ont-ils fait de ma vie ?

En me concentrant un peu, je sais que je peux faire repartir de mon collet, quelques rejets vigoureux, et que si je le fais discrètement en les prolongeant un peu sous l’ombre du grand chêne, ils ne les verront que quand il sera trop tard pour les arracher. Il faut que je me concentre. Il faut que je survive à cette espèce sauvage et sans scrupule qui veut se rendre maîtresse de ce monde. Si personne ne résiste ils auront bientôt tout détruit.

« Toi la corneille qui m’écrase le nez sans vergogne, va prévenir les autres. Vole au-dessus des collines et des futaies, dis-leur ce qu’ils m’ont fait ! »

Mais je m’épuise à crier ainsi, il faut que j’économise les forces qui me restent ou je pourrirai lamentablement au prochain hiver.

Le pire je crois, ce n’est pas de ne plus sentir le soleil réchauffer mon écorce ni le vent jouer dans mes feuilles, le pire c’est de ne pas connaître le sort de ma chair. Que feront-t-ils de moi ?

J’aimerais qu’un bûcheron barbu sculpte le visage de sa bien-aimée dans mon tronc, et qu’il passe le reste de sa vie à me contempler.

J’aimerais que mes planches servent de support aux cordes d’un piano et passer le reste de ma vie à jouer Mozart ou Satie.

J’aimerais finir en cabine de plage et entendre le ressac venir lécher mes orteils aux marées d’équinoxe.

J’aimerais que le sommet de mon tronc soit choisi pour compléter le mas de ce navire qui emmène les enfants des villes apprendre la mer.

J’aimerais que mes branches finissent en pied de lampe pour que j’éclaire la page du poète qui écrira mon histoire.

J’aimerais …

Après tout que me reste-t-il d’autre que le droit de rêver à toutes les vies que la providence voudra bien donner à la chair de ma chair ?

Que m’ont-ils laissé d’autre que mes rêves ?

Je crois que j’ai dû faire un mauvais rêve…