Ateliers de @fbon : Construire une ville avec des mots, troisième proposition (Se retourner)

Voici mon texte pour l’atelier d’été de François Bon, pour sa Proposition 3 : Se retourner

Rassurée d’avoir retrouvé un peu de son enfance au fond du puits,  elle se redresse et examine les murs qui l’entourent. La forme des toitures n’a pas changé mais certaines ouvertures n’existaient pas. Leurs encadrements de fenêtres ont été fabriqués à l’identique, si bien qu’elles semblent avoir toujours été là. Les chéneaux de zinc découpés en forme d’as de pique scintillent au soleil de juin. Ils sont aussi beaux que dans son souvenir. Absorbée dans sa contemplation, elle sent un regard peser sur ses épaules. Cette sensation la renvoie quarante ans auparavant, lorsque sa mère la surveillait depuis la fenêtre de la galerie située au premier étage du bâtiment principal. Elle sait très bien de quelle fenêtre provient le poids de ce regard, mais n’ose se retourner. Un nuage passe devant le soleil la faisant frissonner, ou peut-être est-ce la crainte de croiser ce regard aujourd’hui disparu. Prenant une inspiration, elle se retourne au ralenti. Personne à la fenêtre. Peut-être a-t-elle rêvé…

Elle fait face au bâtiment, où elle a vécu les dix premières années de sa vie. Il lui semble qu’elle est revenue chez elle. Il n’y a plus les géraniums de sa mère aux fenêtres, mais quelques énormes jardinières modernes anthracite délimitent les espaces privatifs entre les appartements.

Aura-t-elle le courage de visiter ce village reconstitué, pétri de confort moderne, ou gardera-t-elle ses souvenirs intacts ? C’est beaucoup d’émotion pour une même journée, après tout le hameau tout juste rénové est à la vente depuis quelques jours seulement. Elle peut revenir dans quelques jours, lorsqu’elle se sentira plus forte.

Une ombre passe derrière la fenêtre de leur ancienne cuisine. Elle retient son souffle, mais le soleil sort des nuages et vient frapper le carreau, l’éblouissant. Elle cherche ses lunettes de soleil et les chausse fébrilement. Lorsqu’elle relève la tête, il n’y a plus personne derrière les carreaux.

Photo M.Christine Grimard

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Ateliers de @fbon : Construire une ville avec des mots, deuxième proposition (Image)

Dans le cadre de l’atelier d’écriture d’été de François Bon, voici la suite du texte pour construire une ville avec des mots selon la Proposition 2 : Image

Devant elle, le puits occupe tout l’espace. Dans son souvenir il était au milieu de la cour pavée, mais elle réalise qu’il est dans l’angle entre la grange et l’écurie de l’ancienne ferme.  Personne ne peut deviner ce qu’il y avait derrière ces murs, la rénovation ayant fait disparaître toute trace du passé de ce hameau.  Le puits lui semble plus petit ; l’auraient-ils rétréci en le restaurant ? Elle hésite à s’approcher, comme si les recommandations de sa mère résonnaient encore à ses oreilles. Les pierres sont vermoulues, leur couleur dorée vire maintenant au beige grisé. Des campanules s’agrippent au fond des joints distendus formant des coussins mauves entre les pierres où les abeilles s’affairent. Son cœur se serre, elle se souvient du sourire de sa mère devant la beauté des campanules de son jardin. L’image de ces cascades de fleurs ayant colonisé les margelles du puits lui aurait beaucoup plu. Elle s’approche de la margelle, ferme les yeux et laisse courir ses doigts sur les aspérités des pierres dorées. Soudain, elle le reconnaît, il n’a pas changé, c’est juste sa main qui a grandi. Une brise légère tourne entre les murs, soulevant un parfum d’eau croupie et d’herbe fraîche. Elle se penche, l’œil noir qui l’effrayait, enfant, en la fixant du fond du puits, est toujours là. La seule différence est qu’elle ne le craint plus. Les cils de mousse qui encadraient ce regard noir ont disparu, les graminées qui ondulent le long des parois lui donnent un petit air étonné. Finalement, ce puits a gardé sa beauté et tout son mystère, elle est heureuse que la rénovation du hameau l’ait oublié. Quel dommage, si le génie de l’eau avait été chassé par la modernité.

Photo M.christine Grimard

Atelier d’été de @fbon : Première proposition (Revenir)

Voici mon premier texte, répondant à la proposition de François Bon pour l’été 2018 : l’atelier d’été | construire une ville avec des mots

Vous trouverez sur tiers livre, les explications sur ce cycle.

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Revenir

Elle pousse le portail rouillé qui n’a pas servi depuis des lustres si l’on en croit la rouille qui étouffe les gonds. Un crissement désagréable déchire le matin. Une pancarte aux couleurs agressives vante les qualités du lieu offert à la revente depuis peu. Elle réalise un peu tard qu’un nouveau passage a été ouvert un peu plus loin dans le mur d’enceinte. Tellement habituée à passer par la grille, toujours ouverte dans son souvenir, elle n’avait pas vu cette saignée dans le mur de pierres dorées. On dirait une injure faite aux hommes qui ont bâti cet ouvrage massif à mains nues, deux siècles auparavant. Décidément, elle n’aurait pas dû revenir. Elle a l’impression que cette première entorse à ses souvenirs, sera suivie de nombreuses autres. Trop tard, puisqu’elle est là, autant faire taire l’émotion qui lui serre le cœur.

Ses talons claquent sur les pavés de la cour, elle se souvient que l’un d’eux était incrusté d’une ammonite, tout près du mur de la grange ou vers le puits, elle ne se souvient plus exactement. Elle le cherche en vain, il lui semble que la cour a rétréci. C’est sans doute elle qui a grandi depuis sa dernière visite entre ces murs. Combien de temps déjà, elle n’ose compter. Après tout, elle est passé si vite cette petite quarantaine d’années…

La grange a disparu. Désormais transformée en habitation, elle est ornée de quatre ouvertures modernes imitant des verrières d’ateliers. Elle s’approche de l’une d’elle, étonnée que le regard traverse maintenant le corps de ferme. De l’autre côté du bâtiment, elle aperçoit le puits trônant au centre de la cour Nord. Une joie idiote l’envahit, tant elle est heureuse qu’ils ne l’aient pas détruit. Elle se souvient du jour mémorable où elle avait subi la plus grosse remontrance de sa vie au pied de ce puits. Avec Roger son copain d’enfance, elle jouait dans cette cour chaque après-midi après l’école. Ce jour-là, ils se lançaient une balle au-dessus du puits lorsque l’objet rebondit sur la margelle et tomba dans l’eau. Ils savaient bien qu’ils n’avaient pas le droit de s’approcher du puits, mais personne n’était là pour le voir, et Roger, toujours téméraire avait décidé de la tenir au-dessus du puits pour qu’elle attrape le seau afin de faire descendre au fond pour récupérer la balle.  Alors qu’elle grimpait sur son dos pour atteindre la margelle, son père, était arrivé miraculeusement avant que le drame ne se produise. Sur le coup, du haut de ses cinq ans, elle avait trouvé injuste les coups et les paroles reçues. Aujourd’hui en y repensant devant ce puits, aux pierres rénovées éclatantes sous le soleil de juin, elle frissonne, réalisant que sa vie aurait pu finir ce jour-là au fond du puits.

L’émotion est intacte, elle entend encore les paroles de son père et revoit les larmes de sa mère, ce soir-là, regrettant de lui avoir causé autant de tracas avec quarante ans de retard.

Photo m Christine Grimard

Atelier d’écriture de @fbon : « Comment j’ai fait /Duras »

Si vous avez envie de le lire, voici le texte que j’ai envoyé à François Bon pour son atelier d’écriture d’hiver « Vers un écrire-Film » sur Duras  où vous trouverez aussi toutes les autres contributions.

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Je n’avais plus d’inspiration, l’impression de flotter dans le vide, la tête pleine de courants d’air. Retrouver le fil d’une histoire quand on n’en connaît ni l’incipit ni le dénouement, n’est pas chose facile. Parfois, l’or se cache sous le sable, il faut savoir attendre que l’eau rejaillisse pour le voir briller. Mais une rivière à sec ne mène nulle part. Je décidais d’aller dormir, après tout, autant s’occuper sainement, plutôt que de morfondre devant une page blanche. Il ne lui fallut que quelques secondes pour surgir dans la marge en passant par la couture centrale, juste au moment où j’allais refermer le carnet. Je ne vis que son regard, intense et désespéré. Reposant le carnet et le stylo devant moi, je gardai le silence. Il bondit sur le plateau du bureau dont la nuance chêne clair faisait ressortir l’éclat de ses rayures fauves, et s’installa sur un noeud du bois pour me narrer son histoire. Derrière lui, sa queue majestueuse battait l’air, ponctuant nonchalamment ses phrases. Son enfance libre puis sa jeunesse errante et enfin ses années de captivité, qui l’avaient plongé dans une sidération douloureuse où la colère faisait bouillir ses veines, il n’oublia aucun détail. À la fin de son récit, les larmes emplissaient son beau regard. L’une d’elle glissa sur le pelage de son museau et vint s’écraser sur mes doigts, me faisant exploser le cœur. Il se coucha sur la page de gauche, émettant un grognement approbateur lorsque je saisis mon stylo et commença à retranscrire son histoire mot pour mot. À la fin de mon texte, il posa une patte sous le dernier mot, comme s’il voulait y apposer sa signature, croisa une dernière fois mon regard, puis prenant appui sur la ligne rouge de la marge, il disparut derrière le point final. J’eus beau fixer ce point durant plusieurs minutes, espérant le voir ressurgir, il ne revint jamais. Mais en me penchant pour examiner la page à jour frisant sous ma lampe de bureau, il me sembla distinguer une empreinte féline dont les coussinets avaient dessiné un prénom à l’encre sympathique : Jack.

Ateliers d’écritures d’hiver de François Bon @fbon : « J’ai trois souvenirs de films ».

Voici ma contribution pour le second atelier d’hiver de François Bon, où il s’agissait d’écrire un triptyque décrivant la manière dont nous avons été marqués par certains films. Vous trouverez les autres textes sur sa page sur « Le Tiers Livre ».

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# Charnay # 1964

Pique-nique dans le jardin, un dimanche de septembre. Un orage soudain oblige la famille à réintégrer le salon. Mon père décide de projeter les Film super 8 des vacances précédentes en attendant le retour du soleil. Le rituel se met en place, installation du projecteur sur la grande table de bois, branchements des rallonges, déploiement de l’écran blanc devant la grande porte fenêtre bringuebalant sur son trépied comme un échassier au réveil, fermeture des volets, installation de la bobine Super 8 sur le projecteur en guidant le film dans la fente. Silence, extinction des lumières. Le plaisir commence avec le son caractéristique de l’amorce du film défilant devant l’ampoule qui va s’accrocher à la bobine arrière. On se croirait dans un cinéma muet des années trente. Défilé de taches de couleurs et signes cabalistiques sur l’écran, et soudain l’océan remplit l’écran. Sur fond de sable inondé de soleil, une enfant brune, hilare, descend accrochée à une tyrolienne. Elle saute avant l’arrivée et court vers la caméra, lui offrant le sourire édenté de ses six ans. Une femme brune arborant des lunettes noires, aussi élégantes que celles de Sophie Loren la prend dans ses bras, se retourne vers le caméraman et lui envoie un baiser du bout des lèvres. La scène tourne en boucle derrière le filtre de mes larmes, et je suis sûre qu’aucune actrice n’a jamais eu plus de charisme que ma mère en cet instant.

# La Bourboule # 1967

Séjour thermal entre pluie et brouillards. L’Auvergne cache ses beautés dans les nuages qui enlacent les sommets de ses volcans. L’après-midi, il est préférable de rester à l’abri. Le grand théâtre municipal est un palais peuplé de colonnes où l’on imagine les crinolines des comtesses glissant sur les parquets aux reflets rutilants. La salle de cinéma est immense aux yeux d’une enfant de neuf ans. Les sièges de velours rouge dont on baisse l’assise pour s’installer sont les plus confortables que l’enfant ait vu jusqu’ici. Elle disparaît au fond du baquet, et sa mère lui fait un coussin de son manteau pour qu’elle puisse apercevoir l’écran. On donne « L’extravagant Docteur Doolittle » qui restera gravé dans sa mémoire comme un spectacle grandiose où les animaux sont bien plus merveilleux que ceux qu’elle admire chaque semaine en regardant la « Piste aux étoiles » sur son petit écran noir et blanc.

# Arcachon # 2009

Trois jours de séminaire au Palais des congrès, en bord de plage. En morte saison, Janvier déserte les plages. Après deux jours de rage, la tempête Klaus a dévasté les forêts de pins, coupant les routes principales, aucun avion ne peut quitter la région. Pour faire prendre patience aux congressistes naufragés, on ouvre le cinéma du palais. Pourquoi pas, après tout une bonne comédie permettra d’oublier la nuit d’enfer à entendre se briser les vitres de l’hôtel. Les sièges sont confortables, seule une trentaine de personnes est venue tenter de se changer les idées en attendant des nouvelles de l’aéroport. Le film commence, surprise ! On donne « L’échange » où Angelina Jolie essaie de sauver son jeune garçon kidnappé par un pédophile et se bat seule contre le sexisme et la corruption des autorités de la ville. Je n’oublierai jamais la sensation d’oppression qui m’écrase alors le cœur pendant deux heures , comprimé entre l’horreur défilant sur l’écran et les hurlements des vents déchainés autour de la salle. Depuis j’ai tenté d’oublier la tempête et le film, préférant me souvenir seulement de la suavité de leurs cannelés. Il semble que je n’y sois pas parvenue…

 

Photo M. Christine Grimard

Atelier d’hiver de François Bon @fbon : vers un écrire-film, #01 | renversement Koltès

Voici mon texte écrit dans le cadre de l’atelier d’hiver 2017 de François Bon « Vers un Ecrire-film ».

Vous trouverez les autres participations et les conseils de François bon sur sa page de Tiers Livre.

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Rose des sables

 

Plan large : Un biplan tangue entre les courants chauds que le sable exhale en cette fin d’après-midi brûlante. Un crépuscule flamboyant souligne la beauté des dunes, le pilote ébloui en oublie presque ses difficultés.

Travelling avant sur le regard du pilote. Quelques minutes de hoquet du moteur suffisent pour confirmer ses craintes, il n’a plus d’autre choix que de tenter un atterrissage acrobatique entre les dunes. Il en a vu d’autres, il connaît bien le désert, mais il se trouve loin de toute oasis et il sait qu’il ne pourra compter que sur son talent pour effectuer les réparations.

Travelling arrière : Au loin le soleil disparaît derrière le sommet de la dune la plus proche. Il descend de l’avion, cale le train d’atterrissage avec quelques pierres ramassées alentour. Aucun vent de sable n’est prévu mais on ne sait jamais ce que vous réserve le désert. Il s’installe dans le cockpit avec sa couverture de survie, dîne de quelques gâteaux secs et d’une gourde d’eau et essaye de s’endormir. Demain, il faudra réparer dès l’aube.

Gros plan : Dans la nuit, un bruit inconnu le réveille. Il ouvre les yeux, s’habitue doucement à l’obscurité et distingue une lueur qui semble onduler à l’horizon.

Travelling circulaire : La lueur se rapproche très lentement. Il cligne des yeux pour en distinguer la source en vain. Au-dessus de la verrière du cockpit, des milliers d’étoiles scintillent sur un écran de velours noir. Il quitte des yeux une seconde la lueur mystérieuse, pour admirer le ciel. Quand il se retourne, elle a disparu.

Plan fixe : Le bruit se rapproche, on dirait un long sifflement ou un glissement d’étoffe sur le sable. Il n’a jamais été peureux mais malgré lui, il sent l’angoisse lui étreindre l’estomac. Il décide d’en avoir le cœur net et sort du biplan. Il s’éloigne de quelques pas de son avion mais le désert est redevenu sombre et silencieux. Nul glissement et nulle lueur devant lui. Les étoiles sont légions autour de sa tête.

Gros plan sur le visage de l’homme : Il pousse un soupir d’admiration et s’exclame : « Ça au moins, ça vous console d’être coincé ici ! »

Derrière lui, une petite voix lui répond : « Elles ne sont pas toutes identiques, parmi elles il y en existe une qui est plus la belle de toutes, enfin pour ceux qui aiment les roses… »

L’homme se retourne brutalement vers cette voix surgie du néant, il reconnaît la lueur qui a attiré son attention semblant provenir du visiteur lui-même ou d’une lanterne qu’il porterait sur le dos.

Travelling arrière : Le crâne du pilote cache le visage du visiteur, on distingue un halo lumineux autour d’eux contrastant avec la densité de la nuit qui les entoure. Surpris, il recule d’un pas.

Gros plan sur le visage de l’inconnu qui apparaît à contre-jour. On ne distingue pas son regard mais seulement sa petite taille et un halo de cheveux blond encadrant son visage. Il lève le bras vers le ciel pointant de son index la petite ourse et dit : « Parfois, l’on cherche bien loin le trésor que l’on avait sous les yeux, alors il n’y a plus qu’à rentrer pour le retrouver, même si les rencontres que l’on fait au cours le voyage sont aussi une partie du trésor.

Travelling vertical : La caméra s’éloigne doucement des personnages. Le pilote cherche des yeux l’étoile que lui montre l’enfant. La lueur se rétrécit peu à peu, puis disparaît dans l’ombre des dunes, comme une barque minuscule qui serait perdue dans l’océan.

 

Ateliers d’écriture de l’été de @fbon : Dernier texte du cycle « Personnages »

Voici ma contribution pour le dernier atelier de l’été dernier de François Bon dans le cadre de son cycle « Personnages »  : « Faire semblant d’être Pierre Michon ».

Merci à ceux qui apprécieront de retrouver le personnage qui se dévoile dans ce texte.

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PHOTO Marie-Christine Grimard

 

 

Il lui faut bien gagner sa vie, faire le ménage n’est pas déchoir après tout. Il n’y a pas de sot-métier et les deux personnes chez qui elle travaille ne sont pas désagréables. L’employé en charge de son dossier à l’agence qui l’emploie, est un peu son ange gardien. Il l’a prise sous son aile et lui a choisi des clients sympathiques. L’une est une femme très âgée qui la traite comme sa petite fille et lui donne mille conseils de prudence lorsqu’elle époussette ses bibelots, l’autre est un vieil homme solitaire qui refuse qu’elle touche à son bureau où s’entassent des tas de feuillets couverts d’une écriture illisible et des carnets de moleskine sombre tous plus défraîchis les uns que les autres.

Le vieil homme l’intrigue, il est toujours très poli avec elle mais ne la regarde jamais dans les yeux, lui donnant des ordres secs en baissant la tête. Elle fait ses courses courantes, lui prépare ses repas, s’occupe de son linge et fait le ménage tandis qu’il monologue dans son bureau. Elle ne lui connaît pas d’amis, mais sait qu’il descend souvent s’asseoir au square voisin pour y passer l’après-midi. Il prend des notes sur ses petits carnets, parle parfois aux passants et rentre chez lui à la nuit tombante.

Mais un jour, en faisant la poussière, elle renverse un carton à chaussure posé en haut de l’étagère du salon. Une dizaine de carnets en tombent dont certains laissant échapper des grosses coupures. Il se précipite dans le salon alors qu’elle tente de les ramasser et entre dans une colère noire, l’accusant de l’espionner et de vouloir le voler. Elle a beau se défendre de telles intentions, il ne veut rien entendre et la pousse dehors en lui jetant son manteau et son sac à la tête.

Elle reste un moment devant la porte de son immeuble, abasourdie puis se décide à traverser. Elle ne racontera pas son aventure à son mentor à l’agence, craignant qu’il ne la prenne pour une incapable. Elle sent ses jambes se dérober sous elle, et décide d’aller prendre un café avant de rentrer chez elle. Dans le bar, les habitués jouent à la belote en sirotant leur ballon de blanc. L’un d’eux, qui était un ami de son père, l’apostrophe en lui demandant la raison de sa pâleur. Elle secoue la tête en silence et baisse les yeux sur sa tasse. A cet instant, le vieil homme sort de son immeuble, l’aperçoit au comptoir du bar, et vocifère des injures à son intention en gesticulant, puis s’éloigne à grands pas vers le square. Elle en a les larmes aux yeux. L’ami de son père se lève et s’approche d’elle. Elle lui explique en deux mots ce qui vient de se passer. Il tente de la rassurer, lui disant de ne pas se formaliser pour un vieux fou. Il lui explique de c’est un type peu recommandable, qui a toujours trempé dans des affaires louches et qu’il est préférable pour elle de ne plus travailler pour lui. Elle rentre chez elle, un peu rassérénée mais n’arrive à trouver le sommeil qu’au petit matin.

 

Le lendemain matin, on sonne à sa porte. Elle émerge difficilement d’un rêve pénible, se lève, s’habille précipitamment et va ouvrir. Deux inspecteurs lui montrent leur carte professionnelle et lui demandent de la suivre au commissariat. Elle demande des explications qu’ils refusent de lui donner, lui indiquant que le commissaire attend sa venue. On la conduit toutes sirènes hurlantes à travers des rues étroites jusqu’au quai des orfèvres, puis jusqu’à un bureau sombre au fond d’un couloir où l’attend une jeune femme disparaissant derrière un monceau de dossiers. Elle se présente comme étant le Commissaire en chef, lui indique un siège en face d’elle et commence à l’interroger sur sa vie et les personnes qui l’emploient.

Elle répond à son interrogatoire en détail se demandant ce qui lui vaut cet honneur mais n’ose poser la question directement. Au bout d’une heure, le commissaire se lève, va chercher une grande enveloppe sur son étagère et en sort quelques photos qu’elle étale devant elle. Elle reconnaît l’appartement du vieil homme, mais tout est dans un désordre indescriptible. Elle s’exclame devant ces images, expliquant qu’elle a quitté un appartement impeccablement rangé, et se décide à raconter le pénible incident survenu la veille.

La policière n’ajoute rien et pousse devant elle une dernière photo. Elle reconnaît le visage du vieil homme, le regard éteint. Il est allongé sur les tomettes de l’entrée. Il a l’air d’un homme ordinaire, vêtu d’un imperméable défraîchi et toujours coiffé de son chapeau de feutre bleu marine, si ce n’était ce grand trou derrière le crâne exhalant un mélange hideux aux couleurs de mort.
Réalisant soudain, la jeune femme pousse un cri et s’évanouit sur sa chaise. Lorsqu’elle se réveille plusieurs minutes plus tard, elle est dans une cellule allongée sur une paillasse sommaire. Au-dessus d’elle un vasistas laisse filtrer une lumière blafarde.

L’inspectrice referme la petite boîte contenant une dizaine de carnets de moleskine et la range au fond du tiroir de son bureau. Ils doivent contenir une multitude de renseignements sur la victime mais elle n’a pas le temps de tout décortiquer pour le moment. La jeune femme a probablement encore des choses à dire. Elle mettra le stagiaire sur le coup demain, ferme son tiroir à clé, éteint sa lampe de bureau et sort dans la brume du petit matin.

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