Ateliers de @fbon : Construire une ville avec des mots, proposition 10 : Compte triple.

Voici la suite et fin du texte écrit pour le premier atelier d’été de François Bon, construire une ville avec des mots

***

Proposition 10 : Compte triple

Elle pose la main sur la grille, puis se retourne.

Un dernier coup d’œil circulaire à ce lieu où elle a vécu tant de choses et elle pourra rentrer chez elle.

Le silence occupe tout l’espace mais elle sait qu’il n’est qu’un leurre.

Elle entend la fermière chanter au fond de sa laiterie, la dernière chanson yé-yé à la mode qu’elle aimait tant. Elle l’a écouté si souvent le soir, en allant chercher le lait et les fromages blancs pour sa famille. Elle avait une belle voix de soprano, mais préférait les chansonnettes entendues au « Petit conservatoire de Mireille » la veille au soir, aux grands airs d’opéra que Madame Roiron à la voix de baryton, écoutait sur son tourne-disque antique et entonnait à son tour pour ne pas être en reste. A chaque étage, ses plaisirs…

La voix de Catherine Langeais sortait par la fenêtre des Dubuis, accompagnée du parfum d’un gâteau aux amandes qui refroidissait sur l’appui de fenêtre.

En allant chercher son lait, elle s’arrêtait pour écouter ce concert de notes disparates. Elle adorait entendre la joie que ces morceaux généraient dans le cœur des deux chanteuses. Que la mélodie soit fausse ou juste importait peu, ce qui comptait c’était le bonheur du partage.

Ce soir, les murs lui rendent ces morceaux de bonheur musical, peu importe si son imagination est à la baguette. Elle les savoure comme la petite fille qu’elle était.

Où est-elle partie cette enfant qui aimait le parfum des roses trémières et de l’eau du puits, le chant des merles et celui de la fermière, le goût du fromage fraîchement battu et celui du lait chaud crémeux, le chant du vent et les colères de l’orage ?

Elle est restée entre ces murs de pierres dorées, mais chaque soir lorsque la nuit se fait lourde, elle court encore dans la lande jusqu’au bois de Bayère, avec les fauvettes et les renards, elle chante avec la fermière, elle goûte les gâteaux aux amandes encore chauds sur la fenêtre, elle admire le sourire de sa mère devant ses roses trémières, et partage le rire de ses amis.

On n’enferme pas les souvenirs, ils s’envolent avec le cœur des enfants jusqu’à l’étoile où les attendent ceux qu’ils ont aimés.

Fin

***

Photo M. Christine Grimard

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18 réflexions sur “Ateliers de @fbon : Construire une ville avec des mots, proposition 10 : Compte triple.

  1. on n’enferme pas les souvenirs, on peut juste garder quelques objets ou les retrouver auxquels ils s’accrochent un peu pour revenir

    Aimé par 2 personnes

    • Les souvenirs restent vivants tant que nous le sommes et curieusement on garde surtout les bons, peut-être est-ce une question de survie…
      Merci Brigitte de votre visite aux aurores 🙂

      Aimé par 1 personne

      • L’atelier se poursuit mais j’ai décroché depuis longtemps. C’est bien d’être allée au bout de ces souvenirs là.

        Aimé par 1 personne

      • Merci à vous, d’avoir lu jusqu’au bout de mes souvenirs !
        Je n’ai pas encore regardé la suite des propositions de François Bon, le rythme de parution quotidien est trop rapide pour moi, mon temps de liberté pour écrire s’amenuisant de plus en plus.
        Il faut garder le plaisir d’écrire sans en faire une contrainte, et je vous lirai avec joie là-bas comme ailleurs 😉

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  2. Superbe photo de cette rose trémière!
    La fin du texte m’a fait couler une petite larme; mon coeur est touché chaque fois que je te lis ❤🏵

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  3. Belle fin émouvante, mais qui ne saurait durer que « l’espace d’un instant » ! 🙂

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  4. Je me souviens aussi comme les gens de mon enfance aimaient chanter, souvent des airs d’opéra entendus à la radio. Notre gardienne d’immeuble, c’était Mireille, de Gounod, tout en nettoyant les escaliers.

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    Aimé par 1 personne

    • Lorsque j’étais enfant, nous avions peu de moyens pour écouter de la musique, la radio bien sûr, la télévision était parcimonieuse en ce qui concernait la musique et les programmes étaient peu nombreux. Restait le « tourne-disque » avec les disques d’opéra de mon père qui grattaient à force de tourner…
      Mais j’ai l’impression que les gens chantaient plus naturellement en effet.
      Aujourd’hui on a de la musique portable et des casques audio qui nous isolent des autres, et chacun secoue la tête en entendant sa musique personnelle, seul dans son monde !

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  5. …les ouvriers sur les échafaudages chantaient des airs d’opéra italien. Puis, le bruit des moteurs à explosion s’est mis peu à peu à envahir la ville et la campagne…faisant disparaître l’envie de chanter…

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    Aimé par 1 personne

    • Le bruit est une nuisance qui envahit toute notre vie, et parfois, l’on se surprend à « écouter le silence » comme on dégusterait un très grand vin…
      Les gens achetaient des partitions de chansons et les chantaient le soir à la place de la télévision.
      Merci Alex de partager ici vos souvenirs 🙂

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  6. Quel beau souvenir que ces années-là…elle est très belle cette rose. Bon mardi à vous

    Aimé par 2 personnes

  7. Très beau final. J’aime surtout la dernière phrase.

    Aimé par 2 personnes

  8. Monique Andrisson

    Très beau j’aI beaucoup aimé surtout là dernière phrase superbe et la photo bien sûr merci pour cette belle histoire un peu triste mais si jolie , je vous souhaite une bonne soirée

    Aimé par 1 personne

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