Atelier d’écriture de @fbon de l’été 2017 : Et si je vous dis, personnages ?

Voici mon texte envoyé à François Bon pour son premier atelier d’écriture de l’été 2017 traitant du thème des personnages. Il s’agissait de présenter en quelques phrases, onze personnages.

« Et si je vous dis personnages ? » que vous trouverez sur Tiers livre

*****

Photo M. Christine Grimard

Onze Personnages

  1. Il a toujours voulu avoir une bibliothèque où les livres seraient rangés par tailles et par couleurs mais n’en n’a jamais eu les moyens, alors il ramasse tous ceux qu’il trouve dans les poubelles de la ville pour les installer dans son coin de paradis sous le Pont des Arts. Le soir, quand les bobos ont regagné leurs pénates, les copains se réunissent dans son loft-sur-Seine à ciel ouvert et l’écoutent leur lire les romans qu’il a déniché dans la journée. Il a tant d’imagination que personne n’a su qu’il n’avait jamais appris à lire.
  2. Elle a déjà trois garçons qu’elle aime plus que sa vie mais cette petite fille arrivée par miracle sera le soleil de ses jours. Dehors la neige tombe en cette nuit de décembre, les bruits de la ville disparaissent dans la brume ouatée. Lorsque on la conduit dans sa chambre, elle insiste auprès de la sage-femme pour qu’on lui laisse son bébé. Dans la pénombre de ce petit matin d’hiver, elle installe sa petite fille contre son sein et regarde les flocons danser dans la lumière des réverbères. Elle sait que cet instant restera à jamais gravé dans sa mémoire.
  3. Il serre entre ses doigts le billet de cinq euros qu’il a gagné en tondant la pelouse, émerveillé devant les centaines d’exemplaires du dernier jeu à la mode brillant sous les spots du supermarché. Une fillette d’une maigreur extrême remplit son panier selon la liste de sa mère : pain, œufs, pâtes. Elle range la liste, ajoute une tablette de chocolat aux noisettes, compte ses pièces et repose la tablette avant de se diriger vers la caisse. Il croise son regard frustré, la regarde s’éloigner, prend la tablette, règle son achat et sort du magasin. Lorsqu’elle sort à son tour ployant sous la charge de son panier, il lui sourit, glisse la tablette de chocolat aux noisettes dans son cabas et part en courant.
  4. Elle sera fleuriste plus tard pour inventer des plantes capables de répandre de l’amour autour d’elles. Chaque nuit, elle rêve que la ville est apaisée par le parfum des fleurs disséminées dans chaque appartement, aucun cri ne résonne dans les étages, aucun crime dans les rues. Au réveil, elle s’inscrit au cours de botanique de la faculté des sciences.
  5. Il marche le long de la voie ferrée, la clôture est trop haute pour lui mais il sait qu’il pourra la franchir près du pont. La vie devient trop lourde, plus rien ne le retient ici, personne ne s’est aperçu de son départ. Il a toujours été seul mais depuis quelques temps plus personne ne le voit, même sa boulangère ne le regarde plus quand elle lui tend sa baguette quotidienne. Un long sifflement le fait se retourner, l’express de 22 heures entame la dernière courbe, le conducteur ne le verra qu’en s’engageant sur le pont. Il s’assied entre les rails, dos au train. Il préfère ne pas voir la mort en face, il n’a jamais été très courageux. Soudain il se ravise, se lève dans un sursaut et se précipite vers la rambarde. L’express passe dans un bruit d’enfer, si près de son visage qu’il saute en arrière pour l’éviter et bascule par-dessus le parapet.
  6. Elle vit au bord de la falaise dans une petite longère de pierre berceau de sa famille depuis dix générations. Dernière de la lignée, elle ne s’est jamais mariée, l’ouvrier italien réfugié dans le village fuyant Mussolini, dont elle était follement amoureuse à vingt ans, n’ayant pas plu à son père. Depuis quelques années, l’océan ronge la craie de la falaise de plus en plus profondément, menaçant sa maison et le hameau voisin. Le maire a signé un arrêté d’expulsion, mais elle a refusé d’obtempérer lorsque le garde municipal est venu lui présenter. Ce soir, la radio parle de la tempête du siècle coïncidant avec les grandes marées d’équinoxe. Elle sort sur la terrasse face à l’océan, les vagues et le vent font un bruit d’enfer. Elle s’installe avec une couverture pour admirer le coucher du soleil, il serait dommage de rater un tel spectacle.
  7. Il travaille dans une banque spécialisée en affaires internationales, les chiffres ont occupé toutes ses journées depuis l’école élémentaire où il était déjà le premier de la classe en mathématiques. Chaque soir il va s’asseoir au bord de l’eau dans le parc, observe les oiseaux, noircit les pages d’un petit carnet noir puis rentre chez lui puis passe la nuit à retranscrire ses feuillets sur un site d’impression à la demande. Il a décidé de ne pas se rendre à l’invitation reçue de Stockholm, la banque n’admettrait jamais qu’un de ses obscurs employés reçoive un Prix Nobel de littérature.
  8. Elle se regarde et ne se reconnaît pas sur cette photo sépia, ce visage encadré de deux bandeaux de cheveux bruns, ce regard de braise passionné appartiennent à une jeune fille disparue depuis si longtemps. Demain, le soleil se lèvera sur sa quatre-vingt-dix-huitième année. Elle se lève, derrière la porte-fenêtre la lune dessine des ombres fantastiques à la cime des grands pins. Elle sort à petits pas sur la terrasse, pas la peine d’enfiler ses chaussons, elle a toujours aimé sentir la fraîcheur de la neige entre ses orteils. C’est une belle nuit pour rejoindre les étoiles.
  9. Il ne sait plus pourquoi il est assis là à côté de cette femme qui le regarde fixement. Puis il se souvient qu’on l’a enfermé ici le jour où il a enterré au fond de son jardin son ordinateur, sa télévision, son poste de radio et son smartphone. Il a eu beau leur expliquer qu’il ne voulait plus recevoir de nouvelles du monde de dingues dans lequel il vivait, ils n’ont pas voulu l’entendre. Il ne sait plus depuis combien de temps il est assis à côté de cette femme, mais restera encore un peu puisqu’ils apportent le repas. Il partira quand ils auront éteint toutes les lumières. Il ne sait pas encore où il ira, mais sait qu’il y trouvera enfin le silence.
  10. Elle a toujours eu beaucoup d’imagination mais elle garde pour elle les histoires qu’elle invente. Pour les partager avec d’autres, il faudrait qu’elle ait appris la langue de ce pays où la guerre l’a menée. Elle sait qu’elle ne restera pas ici assez longtemps pour cela. Plus personne ne parle le dialecte de ses ancêtres. Elle aimerait pouvoir trouver un endroit accueillant où poser enfin ses valises. Elle se construirait un havre chaleureux, trouverait un gentil compagnon qui lui donnerait une petite fille et lui raconterait les histoires que sa mère inventait pour elle chaque soir, dans son pays.
  11. Il a ouvert une librairie spécialisée dans les ouvrages célestes. Plus jeune il était mécanicien-avion, dans un aéroclub où il y avait une bibliothèque remplie d’ouvrages d’aviateurs célèbres. A ces heures perdues il a lu tant de fois Saint-Exupéry qu’il connaissait tous ses livres par cœur. Chez lui, on trouve les publications du monde entier traitant du ciel, de l’aviation, de l’astronomie et l’espace. Il a poussé le vice jusqu’à en décorer le plafond de maquettes d’avion et de fusées qu’il a construites lui-même. Lorsque les enfants de l’école lui ont offert la reproduction de la fusée de Tintin pour son anniversaire, il a pleuré.

Texte M.Christine Grimard

 

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17 réflexions sur “Atelier d’écriture de @fbon de l’été 2017 : Et si je vous dis, personnages ?

  1. Mon choix : le personnage numéro 1. 🙂

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  2. La ronde des personnages tourne joliment : le prix Nobel devrait se mettre à la guitare et l’amateur d’espace enfourcher la fusée de Tintin… 😉

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  3. La 6 (bien que les phrases servent moins la douce ironie). Incontestablement la 7.

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  4. Onze portraits très réussis. On sent derrière ce travail à quel point vous aimez les gens…

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  5. Onze portraits excellents, suspense, humour, tendresse, émotion, tragédie, du très bon MC Grimard !

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  6. J’ai apprécié tous les portraits…vous avez beaucoup de talent…Bon dimanche…Bises

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  7. textes sont tout simplement magnifiques, écrits avec brio et le talent des grands écrivains…A eux seuls ils méritent une édition ou d’être présentés à un concours de nouvelles…! J’aime plus particulièrement le « Elle » fleuriste…et le « Il « de la…banque…Le « Elle  » très maternel est particulièrement sensible et tendre; bref il y a toute l’humanité de Chris derrière tout ça! Du point de vue littéraire…rien à envier à certaines plumes brillantes au soleil: tout y est; tout est maîtrisé, tout est habilement dosé…On attend maintenant …l’évènement et le plaisir d’un jour tenir en mains…un de vos livres!…Avec cette façon d’écrire, cela viendra certainement un jour!…

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    • Je suis très touchée par votre gentillesse cher Patrick, et heureuse que les phrases vous parlent aussi bien. Venant de vous, ce compliment est un trésor 🙂
      Je comprend que le personnage du banquier-Ecrivain vous soit familier, ainsi que la fleuriste qui embaume le monde de ses roses porteuses de paix. C’est un Grand Plaisir pour moi que d’être lue avec tant d’attention amicale. Merci infiniment…

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