To Do List 34 : Monde et merveilles

“Le bout du monde et le fond du jardin contiennent la même quantité de merveilles.”
Christian Bobin  (Tout le monde est occupé)
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Photo M. Christine Grimard

  • Prendre le temps de se retourner sur les merveilles ordinaires de sa vie.
  • Croire la vie quand elle vous promet « monts et merveilles ».
  • Admirer les oiseaux sautant de branches en branches comme les ballerines d’un opéra à ciel ouvert.
  • Regarder les mille nuances du ciel comme la huitième merveille du monde.
  • Lire dans les fissures du mur du jardin comme dans un livre d’aventure.

Underground 6 : L’histoire d’Alice

Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses.

Dans cette série, je vous propose de  laisser votre imagination vous montrer ces choses qui vivent derrière les choses.

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retro

Photo M.Christine Grimard

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Alice émerge de son rêve, tremblante, en sueurs.

Un cauchemar comme elle en a rarement fait. Ce rêve l’a totalement déstabilisée, elle ne sait plus où elle en est !

Il est vrai que ce sommeil n’avait rien de naturel. Elle savait qu’elle n’aurait pas dû se faire opérer. Après tout, ses dents de sagesse ne la gênaient pas le moins du monde. Elle n’aurait pas dû écouter son dentiste. Pourquoi avoir des anesthésies inutiles ? Surtout avec sa nature fragile ! Elle ne supporte pas le milieu médical et tout ce qui va avec, les odeurs aseptisées, les couleurs blafardes des locaux, la douleur. Enfin, elle reconnaît qu’aujourd’hui, elle n’a pas eu mal tant ils l’ont assommée avec leurs drogues.

Elle émerge doucement, nauséeuse. Couchée sur le dos, elle examine le plafond. Elle pourrait en détailler chaque grain. Elle remarque un carreau qui est plus gris que les autres, ils ont dû le changer après coup. Elle se demande pourquoi il y a des carreaux de céramique au plafond. C’est bizarre, elle n’a jamais vu ça auparavant. C’est peut-être pour l’hygiène. Elle secoue la tête pour se réveiller un peu mieux et chasser le vertige qui lui enserre les tempes. Elle a l’impression de flotter entre deux eaux, finalement ce n’est pas si désagréable…

Puis elle réalise ! Elle flotte réellement, le dos collé au plafond et ces carreaux dont elle voit chaque détail, sont sur le sol ! Prise de panique, il lui semble qu’elle va s’écraser lourdement et se briser les os. Elle voudrait crier mais ne peut pas. Elle tombe, le cœur au bord des lèvres, mais elle s’arrête à deux millimètres du sol et elle remonte vers le plafond aussi vite.

Elle en a assez ! Elle veux que ça cesse, immédiatement ! Elle a toujours détesté les montagnes russes et les manèges. Assez !

A peine a-t-elle pensé ses mots, qu’elle est exaucée. Elle se retrouve clouée sur un lit au milieu de la pièce, bardée d’électrodes, les bras percés d’aiguilles, cernée de potences de perfusions. Elle a dû détraquer les machines avec son petit vol plané. Tous les voyants passent au rouge et l’alarme lui déchire les tympans. Elle fronce les sourcils et se crispe. C’est encore pire que les montagnes russes. Le bruit va lui faire exploser le cœur ou éclater la tête.

Une armée de blouses blanches se précipite sur elle. Elle ne veut pas les voir et se réfugie dans son rêve. Même s’il était désagréable, elle s’y sentait mieux qu’au milieu de toute cette folie. Elle se retrouve dans la même histoire à l’instant où elle l’a quittée pour aller flotter sous le plafond, comme dans un film que l’on passerait en boucle.

Elle est assise sur le siège arrière d’un énorme taxi gris métallisé. C’est un mini-bus qui pourrait transporter cinq passagers où elle est seule avec le chauffeur. Dehors, le ciel est magnifique, hésitant entre bleu et feu. Le coucher du soleil se profile à l’horizon. C’est la fin d’une belle journée. Du chauffeur, elle n’aperçoit que les épaules massives vêtues de noir et la tête carrée aux cheveux ras taillés en brosse. Il roule très vite, sans dire un mot. Elle n’ose pas lui dire de ralentir, il a l’air d’une brute. Il file au milieu de la circulation dense de la fin d’après-midi, frôlant les trottoirs et les autres voitures, s’arrêtant à quelques centimètres des pare-chocs. Elle déteste ce genre de conduite brutale mais n’ose piper mot. Elle sent le danger, mais ne peut rien faire pour l’éviter. Elle voit les immeubles défiler de plus en plus vite, puis les pavillons de banlieue, puis les jardinets aux arbres sombres dénudés. Elle les voit s’éloigner dans le rétroviseur comme des fantômes décharnés aux doigts crochus. La menace se précise. Elle ne sait laquelle, mais elle sait qu’elle se rapproche. Le moteur vrombit.

Ils roulent sur une route à quatre voies. Le taxi est sur la file de gauche doublant un bus scolaire plein d’enfants chahuteurs. Elle les devine qui chantent s’accompagnant des grands gestes des bras. Le feu passe à l’orange, le bus ralentit puis marque l’arrêt. Le taxi tente de freiner mais se ravise aussitôt, estimant que sa vitesse excessive ne lui permettra pas de s’arrêter à temps. Il accélère brutalement faisant bondir le véhicule et crisser les pneus. Le feu est au rouge.

Une jeune mère s’engage sur le passage clouté poussant devant elle un landau. Elle traverse devant le bus arrêté au feu et ne voit pas le taxi fou lancé à toute vitesse. Elle avance confiante en souriant à son bébé.

Alice hurle, mais rien n’arrête l’horreur. Elle entend le bruit des freins qui rugissent puis celui d’une explosion et aperçoit dans un éclair le landau qui vole au dessus du capot de la voiture. Elle ferme les yeux alors que son corps décolle pour traverser le pare-brise. Elle sent sa tête éclater et se retrouve dans l’obscurité totale.

C’est le grand silence. La nuit.

Reposant. Apaisant. Enfin, elle a la paix.

Elle n’a pas froid. Elle est légère. Plus rien ne peut lui arriver…

*

– Mademoiselle, mademoiselle, réveillez-vous. Réveillez-vous, serrez-moi la main !

– Arrêtez de me broyer la main de cette manière, répond Alice. Vous me faites mal.

– Ça y est, elle revient, dit la jeune femme soulagée. Eh bien, on peut dire que vous nous avez fait une belle peur !

– De quoi parlez-vous ? Demande Alice à l’infirmière penchée au-dessus de son visage.

– Disons que vous avez eu un réveil difficile, répond laconiquement la jeune femme. Mais tout va bien maintenant, je vais pouvoir arrêter le monitoring.

Elle commence à retirer toutes les électrodes et clampe les perfusions. Quelques minutes plus tard, Alice est libre de ses mouvements. Elle s’assied au bord du lit lorsque l’infirmière lui en donne la permission. Un léger vertige la reprend, beaucoup moins fort que le précédent. Elle garde en mémoire les cauchemars qui ont occupé sa journée mais n’ose en parler. Elle est probablement la seule personne à avoir aussi mal réagi aux drogues de l’anesthésie. Elle a dû leur causer des soucis, elle ne va pas en rajouter. Elle se lève en tanguant et va jusqu’aux toilettes. Elle passe un peu d’eau froide sur ses tempes et se sent tout à fait remise. Elle récupère ses affaires et l’infirmière lui indique la salle d’attente où elle pourra se reposer un peu en attendant que l’on vienne la chercher pour la ramener chez elle.

Elle s’assied lourdement sur les sièges de bois et malgré leur manque de confort, se rendort. Elle ne sait combien de temps s’est écoulé lorsque la secrétaire de l’étage lui indique que son taxi l’attend. Elle se lève et la suit jusqu’à la porte du service, la salue et passe les portes battantes.

Un homme l’attend devant le perron. Il est massif, vêtu de noir, les cheveux taillés en brosse, le regard dur. Alice se crispe mais le suit. Il prend sa valise et la pose sur le siège arrière où elle prend place. Il claque la portière, s’installe au volant puis démarre en trombe. Il conduit durement, secouant Alice à chaque virage.

  • C’est une brute, songe-t-elle.

Les rues défilent de plus en plus vite. Alice se sent mal, elle tente une parole :

  • Ralentissez s’il vous plaît, ou je vais être malade. J’ai eu une anesthésie aujourd’hui. Si vous ne voulez pas que je salisse vos sièges…
  • Ok, répond l’homme d’une voix sèche ;
  • Sympa, pense Alice.

Dans le rétroviseur, elle voit défiler les arbres de la banlieue. Impression de déjà-vu désagréable. Vivement qu’elle arrive chez elle. Elle n’a qu’une envie, celle de se coucher et de dormir. Elle n’est pas près d’accepter qu’on la charcute de nouveau !

Devant le taxi, un bus scolaire s’arrête. Les collégiens chantent à tue-tête la dernière chanson à la mode en balançant leurs bras au-dessus de leurs têtes. Alice retient son souffle. Sur le trottoir, une jeune mère pousse un landau bleu.

Le taxi met son clignotant pour doubler le bus. Alice Hurle :

  • Arrêtez-vous tout de suite ici. Je vais vomir ! Vite !

L’homme se retourne, le regard affolé, il détaille le visage d’Alice, sa pâleur, ses pupilles dilatées l’effrayent.

Il ralentit, reste derrière le bus et s’arrête au bord du trottoir. Alice ouvre la portière et sort. Elle voit le feu passer à l’orange. Le bus s’arrête. La jeune mère caresse le visage de son enfant qui lui répond en babillant. Elle s’engage pour traverser devant le bus, poussant le landau devant elle. Un souffle de vent frais balaye le visage d’Alice, séchant les larmes qui coulent sur sa joue. L’émotion lui coupe les jambes. La jeune mère finit de traverser la route, sur le trottoir d’en face le père de l’enfant leur fait signe. Ils échangent un baiser et poursuivent leur route.

Alice éclate en sanglots et se rassied dans le taxi. Elle tremble de tous ses membres. L’homme la regarde interdit. Elle essuie ses larmes et lui fait signe de démarrer.

  • Allons-y dit -elle, et calmement s’il vous plaît. J’ai eu assez d’émotions pour aujourd’hui.
  • Oui, on dirait ! dit l’homme entre ses dents.
  • Vous ne savez pas à quel point, parfois il suffit d’un détail pour que la vie bascule, cher monsieur. Croyez-moi ! réplique Alice.

L’homme démarre doucement. Il ne sait pas pourquoi mais il sent que la jeune femme a raison. Il ne faut pas qu’il la secoue, elle a eu une dure journée. Il regarde le jeune couple qui pousse un landau bleu sur le trottoir de gauche et reconnaît son fils et sa compagne. Il les salue d’un léger coup de klaxon. Ils lui répondent d’un signe de main. Il sourit. Dimanche, ils viendront manger à la maison avec leur petit bébé. Cet enfant, c’est son petit trésor. Il y tient comme à la prunelle de ses yeux. Il l’emmènera à la pêche avec lui dès qu’il aura l’âge et il lui apprendra le nom des étoiles. Avoir un petit-fils est la plus belle chose qui lui soit arrivé dans sa vie. Il rentrera après cette dernière course et les appellera.

Ils sont arrivés devant la maison d’Alice. Il croise son regard dans le rétroviseur et lui explique que ce petit dans le landau est son petit-fils et qu’il en est fier. La jeune femme pâlit, hoche la tête et lui dit :

  • Prenez bien soin de lui, et de vous aussi. Il a besoin de son grand-père pour bien grandir. Il faudra faire attention à vous sur la route, votre métier est dangereux. Il faudrait qu’il ait le temps de profiter de vous.
  • Ce sera le cas, répond l’homme d’un ton soudain adouci. Ce soir, avec vous, je faisais ma dernière course. Je prends ma retraite demain. J’aurai tout le temps de m’occuper de lui.
  • J’en suis ravie pour vous deux, répond Alice en sortant de la voiture. C’est la meilleure nouvelle de ma journée. Je vous souhaite d’en profiter pleinement et de passer de beaux moments avec votre petit-fils. Bonsoir monsieur et merci pour la course, rentrez bien.

L’homme répond par un sourire et un signe de la main et démarre. Le taxi s’inserre prudemment dans la circulation. Alice le regarde s’éloigner. Elle respire à nouveau, la sensation de menace qu’elle avait sur le cœur depuis ce matin, s’est brusquement éloignée. L’air est doux ce soir. Elle pousse la grille et entre dans le jardin. Finalement c’était une belle journée.

Une de celles que l’on oublie pas…

                                                                  Texte et Photo M.Christine Grimard

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Vases communicants de mars : Mémoire d’aube (1/2)

« Tiers Livre de F. Bon et Scriptopolis  sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement…

Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. »

Sur le blog : Le rendez-vous des vases communicants, tenu désormais par Marie-Noëlle Bertrand vous retrouverez la liste des échanges de ce mois

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Je remercie pour sa présence une nouvelle fois sur cette page  Luc alias Aunryz Tamel , qui anime le blog Les décourcis de Lélio Lacaille, où vous pourrez découvrir l’originalité de ce qu’il partage et que j’apprécie beaucoup.

J’ai pris un grand plaisir à réaliser ce nouvel échange avec lui et je le remercie chaleureusement d’avoir accepté de partager ses mots avec moi, à partir de l’idée de «Mémoire d’aube» illustrée par nos photographies respectives de ce moment de lumière si particulier, bien qu’il ait peu de temps libre pour le faire.

Si vous souhaitez lire mon texte, rendez-vous sur son blog, où il me fait le grand plaisir de me recevoir.

Je vous laisse juger du résultat, et vous souhaite une navigation agréable entre les lignes et les textes de ce mois-ci.

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Comment y croire

la nuit est encore si noire.

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vase-1

.

Il a beau savoir

que la terre tourne

et toutes ces choses que ses jambes ignorent

à propos du monde des astres, des planètes, de leurs lunes

– tout ce qu’il a appris de ceux qui ont pris les mesures de l’univers –

il a beau savoir

il doute encore

.

vase-2

.

Tout de même

ces branches hautes

dont il commence à percevoir la présence enchevêtrée

elles pourraient le rassurer

lui donner confiance en sa mémoire d’hier

et des jours qui l’ont précédé

.

vases-3

.

non

quelque chose

dont il ne saurait dire

si elle réside en son œil

dans la paume de ses mains

ou si elle flotte tout autour de son corps

quelque chose de lui

persiste à douter

et sa crainte augmente encore à la pensée que

celle qu’il attend pourrait la ressentir

la partager

et renoncer.

.

vases-4

.

Alors

il ferme les yeux

ouvre sa bouche comme pour bailler

rejette ses épaules et sa tête en arrière

laisse glisser son esprit le long de ses joues

de ses bras, de son ventre

jusqu’à ses pieds

jusqu’à la terre

balance son crâne de gauche à droite

en dessinant de ses lèvres

les aller et retour du silence dans l’espace.

Et ce n’est que

lorsqu’il est certain d’avoir gommé

tout ce qui dans sa présence

pouvait aider l’obscur à s’accrocher au ciel

qu’il ouvre les yeux

et voit

ébahi une fois de plus

qu’elle est là.

.

vases-5

.

Texte Aunryz Tamel

Montage photo de Luc à partir d’une photo de M. Christine Grimard

Photo du jour : Hello Mars 

Photo M.Christine Grimard

Pour célébrer la naissance de mars, le groseillier à fleurs s’est brusquement réveillé ce matin. 

Seule tache de couleur dans le paysage encore sombre, il déploie ses corolles déclinées dans toutes les nuances du rose. L’éclosion soudaine de ces grappes de petites trompettes me remplit de joie, bêtement. Il me semble les entendre tintinnabuler dans la douceur de ce premier matin de mars, pour convaincre le printemps de sortir de son hibernation.

Espérons qu’elles seront entendues. Cet hiver a été si long, si froid, si gris…

Je n’ai pas vu le temps passer depuis le premier janvier. Tout va si vite, l’hiver s’en va,  l’air sent déjà le printemps. Et cette douceur fait tant de bien. 

Février est mort, vive Mars !

Ateliers d’écriture d’hiver 2017 de @fbon numéro 5 : Le texte escalier

Voici ma participation au cinquième volet de l’atelier d’écriture d’hiver proposé par François Bon, traitant du lieu, sur le tiers livre, où vous retrouverez les autres contributions.

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Photo M. Christine Grimard

Elle a toujours aimé cet escalier en colimaçon, du genre de ceux que l’on trouve dans les châteaux forts s’enroulant autour d’un axe central. Petite fille elle l’imaginait comme la colonne vertébrale d’un escargot fabuleux ayant fait le vœux de quitter sa condition d’invertébré qu’une bonne fée au cheveux bleus aurait exaucé. Chaque fois qu’elle arrive dans ce vestibule, elle s’arrête sur la première marche, lève les yeux vers le ciel et admire la régularité parfaite des marches métalliques ajourées de triangles entremêlés. Elle aime leur ballet de lumière avec le soleil qui plonge du sommet de la tour. Elle se demande comment les hommes d’autrefois ont pu façonner un tel monument au temps où les chevaux étaient leur seule aide. Elle gravit les marches en faisant claquer ses semelles sur la structure métallique, chacune ayant un son particulier. Elle pense qu’elle saurait les reconnaître à l’aveugle tant elle les a entendues sonner depuis son enfance. Elle parvient au premier palier où le fenestron ogival émerge à peine des rochers à marée basse, un peu de varech est resté accroché au rebord du vasistas depuis la dernière marée d’équinoxe. L’odeur iodée qui lui chatouille les narines, la transporte aux plus beaux jours de son enfance lorsque son oncle l’emmenait relever ses casiers en mer d’Iroise. Elle poursuit sa progression jusqu’au second niveau où le parfum du varech laisse place à celui du large, mais ne s’arrête pas. Elle parvient au troisième niveau un peu essoufflée et s’arrête un instant. Sur le mur, on devine la trace de cette lame gigantesque qui avait emporté le châssis de la fenêtre lors de la tempête de 1999. Elle se souvient du bruit assourdissant des vagues ce soir-là, et des prières que les paroissiens avaient récitées toute la nuit, regroupés dans La Chapelle St-Matthieu. Elle passe le palier en courant, tant ces souvenirs de tempête sont lourds, et parvient au sommet. L’escalier se termine par trois marches de bois qui craquent sous ses bottines en guise de bienvenue. La dernière des deux cent trente et une marches contraste avec le sol carrelé du pavillon des lentilles. La lumière inonde la pièce ronde, se réfléchissant sur la lentille de la torche, produisant mille flammèches arc-en-ciel sur le plafond. Elle tourne sur elle-même saoulée de vent du large et se prend à rêver de déployer ses ailes et de s’élancer du haut de la tour jusqu’à l’île du levant. Le soleil se couche, le moment magique est passé. La torche s’allume, éblouissante. À regret, elle reprend l’escalier et s’enfonce vers les ténèbres, en tremblant un peu de rater une marche…