Ateliers d’écriture d’hiver de François Bon : du lieu 3, à chacun sa rue Vilin

Voici le texte que j’ai écrit pour le troisième atelier d’écriture de François Bon intitulé « A chacun sa rue Vilin » sur le tiers livre, où vous retrouverez les autres contributions.

*

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Photo M.Christine Grimard

1970 

Une allée bordée d’arbres centenaires, celle d’un château du dix huitième siècle reconverti en maison de repos. Un petit pavillon au fond du parc où des logements de fonction ont été installés pour les employés de l’hôpital.

L’enfant quitte la chaleur de la maison au petit matin, ouvre la porte vitrée en hésitant. Les cimes des arbres griffent le ciel, on dirait qu’elles tentent de saisir les nuées noires qui courent dans le vent d’hiver. Elles sont autant d’ombres menaçantes qui se penchent au gré des rafales glaciales.

Elle franchit le seuil et s’élance dans l’allée. Plus vite, elle arrivera à la route, plus vite le danger se dissipera. À sa droite une maisonnette aux tuiles vernissées qui abritait les jeux des enfants du châtelain. Elle a été restaurée soigneusement, les murs sont couverts de carreaux aux teintes outre-mer et ocre. Elle les devine plus qu’elle ne les voie dans l’obscurité. En passant elle caresse des doigts les aspérités des pierres d’angle, se rassurant de leur forme familière. À l’intérieur il n’y a pas d’esprits négatifs mais seulement des souvenirs heureux de jeux et de pique-nique d’enfants insouciants.

Le chemin se fait plus pentu, elle laisse à sa gauche le grand chêne centenaire ou peut-être millénaire, où un sans-gêne a inséré une capsule de limonade dans un nœud de l’écorce. La capsule brille sous la lune comme l’œil unique d’un monstre tapi sous l’écorce.

Elle lève la tête, attirée par un hululement lugubre qui lui donne des frissons. Le grand duc aux plumes grisonnantes l’observe dans la fourche de l’arbre, elle s’arrête et lui fait un signe de la main par respect et pour tromper sa crainte. Il répond en déployant ses ailes, impressionnant et altier. Elle se demande si son envergure est plus large que la sienne.

Elle préfère ne pas attendre la réponse et court vers le portail. Il faut encore franchir une cinquantaine de mètres en évitant les racines des marronniers qui soulèvent le gorrhe du sentier comme autant de pièges à fillettes.  À droite, la masse sombre de l’ancien lavoir luit sous la lune. L’hiver retient l’aube et les ombres de la nuit sont reines. Un chat noir ou peut-être gris l’observe, perché sur le coin de l’âtre où les femmes faisaient chauffer leurs bassines de lessive. Il se lèche la patte droite et son regard brille comme le souvenir de leurs  braises.

Il miaule imperceptiblement, elle se demande si c’est une invitation amicale ou un signe de désapprobation. Elle passe son chemin, franchit les grilles monumentales où des lions debout sur leurs pattes postérieures la regardent passer, gueule ouverte.

Le réverbère de la rue lui procure un havre bienveillant. Il neige un peu. Elle se demande si le car de ramassage va pouvoir monter le col. Tant pis, s’il est bloqué, elle n’ira pas à l’école ce matin.

2017

Promenade ou pèlerinage, elle ne sait.

Elle a eu envie de revenir sur les chemins de l’enfance.

Le parc du château est toujours là mais la maison de repos à été vendue à un promoteur qui l’a reconvertie en habitations vouées à la location. Les nouveaux occupants ne savent pas qu’ils dorment à l’endroit où d’autres corps ont souffert et sont morts il y a à peine cinquante ans. 

Elle retrouve le petit pavillon au fond du parc, les fenêtres ont été changées satisfaisant aux normes internationales d’économies d’énergie. La porte vitrée n’existe plus, remplacée par une porte massive avec un digicode-robot qui la nargue. 

Elle reprend le chemin qui serpente entre les arbres. La « maison de poupées » n’est pas en ruines même si quelques carreaux vernissés ont disparu probablement vandalisés par des inconscients. Elle se penche aux carreaux et tous les rires des amis de son enfance raisonnent à ses oreilles. Elle sourit.

Le chemin est plus ardu que dans ses souvenirs. Elle cherche le grand chêne et le reconnaît à sa capsule de limonade qui est plus près du sol que dans son enfance. Elle réalise qu’on l’a mutilé d’une grande partie de sa ramure et qu’il fait triste mine. Elle cherche des yeux le grand duc mais il n’y a qu’un écureuil insolent qui sautille le long du tronc et disparaît à la cime plus vite que son ombre.

Elle suit le sentier qui mène au portail dont on a fait disparaître les grilles de fer ouvragé. Elle se demande où sont partis les lions et leur fierté princière. On a goudronné le chemin, contraignant les racines à rester confinées dans le sous sol. Les divinités maléfiques qu’elle imaginait la suivre jusqu’à son arrêt de bus, ont quitté cet endroit, dégoûtées par la modernisation du site. Le lavoir à été conservé comme une relique et une plaque y a été apposée pour expliquer aux touristes, la manière dont les lavandières venaient à bout de leur travail en ces temps anciens.

Le chat noir est absent mais un chaton blanc et noir la regarde en se lissant les moustaches.

Il n’y a plus d’arrêt de bus, la ligne a été supprimée devant la désaffection des usagers, il y a déjà une dizaine d’années.

Elle regrette de ne pas avoir gardé ses souvenirs intacts et remonte dans sa voiture. Elle quitte les lieux sans un regard en arrière, au moment où un chat noir traverse devant elle. Elle freine brusquement, le cœur au bord des lèvres, le chat lui jette un regard de braise, et bondit sur son capot. Il s’approche du pare-brise et la fixe pendant quelques secondes puis se détourne et saute dans le fossé. Elle reprend son souffle et redémarre, un peu mal à l’aise. Elle serait prête à jurer qu’il lui a fait un clin d’œil avant de disparaître.

***

 

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6 réflexions sur “Ateliers d’écriture d’hiver de François Bon : du lieu 3, à chacun sa rue Vilin

  1. Le village maternel date du moyen-âge, et même avant, il y a eu les Romains…hélas, dépeuplé aujourd’hui, presque abandonné, comme tous les villages du monde, pour la « civilisation » de la grand’ville…
    J’en ai donc visité, des maisons qui remontent dans la nuit des temps, bourrées de toiles d’araignées et de fantômes !

    Aimé par 1 personne

  2. La nostalgie !!!! magnifiquement racontée.Dans une autre vie j’ai été ce promoteur que achetait des domaines parce que les héritiers ne pouvaient payer les droits de successions ,pour détruire souvent et construire des logements en copropriétés en laissant le parc en indivision aux nouveaux copropriétaires.Je visitais avec les architectes urbanistes souvent sans états d’âmes ne connaissant pas l’histoire de ces lieux , j’avais bien d’autres soucis, faire un projet que plaisent aux banquiers qui financeront ce nouveau projet !!!! Ma seule tristesse était pour ces héritiers qui ne pouvaient faire face aux impôts de l’ Etat ….. Merci de ce beau récit .

    Aimé par 1 personne

    • Merci beaucoup Albert d’apprécier mon écriture et de comprendre ma nostalgie. Nous sommes dans un monde où on a le choix entre moderniser les reliques du passé ou les laisser mourrir. C’est parfois regrettable, parfois nécessaire. Le principal est que la vie continue dans ces lieux finalement, d’une manière ou d’une autre. Je me faisais simplement cette réflexion, en ayant connu les lieux dont je parle et même travaillé dans ce lieu en tant qu’interne. Je me souviens du visage de ceux qui souffraient dans ces chambres et me demande si leurs souvenirs imprègnent encore les murs rénovés…

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