Ateliers d’écriture : Ce que personne ne saura du personnage

Relire un texte écrit dans le cadre des ateliers d’écriture de François Bon de 2015, et y trouver le même plaisir que le jour où je l’ai écrit…

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aout-2016-2232

Photo M.Christine Grimard

*

Il marche seul tout au bord de ce trottoir. Chaque matin, il est là, regardant le ciel par-dessus les toits, détaillant les façades, examinant les passants. Il semble suivre un itinéraire précis connu de lui seul. Il semble habité par une idée, une seule, unique et belle idée. Il semble perdu dans un monde parallèle. Il avance comme on marche sur un fil, un pied après l’autre, juste sur le bord du trottoir. S’il perdait l’équilibre, il chuterait sous le flot des voitures.

Chaque fois, j’ai envie de le tirer par la manche pour qu’il s’éloigne du danger, pour qu’il revienne dans le droit chemin.

Je le croise quotidiennement en partant travailler. Il m’intrigue, il m’attire, il me fait peur.
La première fois, j’ai croisé son regard. Il était si fort que j’ai été obligé de baisser les yeux. C’était comme une brûlure, comme un ouragan. Le lendemain, quand je l’ai vu tourner au coin de la rue, j’ai traversé, pour ne pas le frôler de trop près. Une peur soudaine m’a envahi, celle d’être emporté dans son tourbillon, celle de perdre mon identité, celle d’oublier ma vie, celle de suivre son chemin.

Petit à petit, l’idée de le suivre a envahi mon esprit. Il fallait que je sache qui il était. Je voulais comprendre où le portait ce regard bleu. Un jour, j’ai attendu qu’il me dépasse, puis je l’ai suivi. Je me suis fait discret, j’ai rasé les murs. Il ne m’a pas remarqué. Il a marché toute la matinée, suivant un itinéraire sans queue ni tête. Puis il est entré dans un immeuble sombre, dont il n’est jamais ressorti jusqu’à la tombée de la nuit. J’ai repris le chemin de mon appartement, frustré, dépité.

Aujourd’hui, je saurai. Je vais l’attendre, et j’oserai lui parler. Je veux comprendre la source de la flamme qui l’habite.

Le voilà !

Il est là, au coin de la rue. Il arrive.

Je lui emboîte le pas. Mes pas résonnent sur les pavés. Les agents de la voirie lavent les trottoirs, à grand renfort de jet d’eau. Le reflet du soleil du matin transforme chaque gouttelette en minuscule arc-en-ciel. C’est magnifique, mais je ne prends pas le temps de les admirer, il ne faut pas que je perde sa trace. Lui, s’est immobilisé, et sourit devant cette lumière. Il a sorti un objet de sa poche, et l’a caché de nouveau avant que j’ai pu voir de quoi il s’agissait. Je me suis reculé tout contre le mur de l’immeuble voisin, et sa main n’était plus dans mon champ de vision. Il reste quelques secondes, puis repart de plus belle, à longues enjambées. Je m’essouffle.

Il tourne au coin de la rue, en direction de la Place de l’Hôtel de Ville. Il a disparu.

Il va être happé par la foule. Je vais le perdre. J’accélère le pas. Je m’essouffle.
Je débouche sur la place. Il n’est plus là.

Des couples se promènent, épaule contre épaule. Des enfants courent en zigzag. Des mères poussent des landaus. Des cyclistes récupèrent leur vélo. Des groupes échangent des plaisanteries. Des rires fusent.

Je l’ai encore perdu.

Je ne comprends pas la déception qui m’étreint. Après tout, cet inconnu ne m’est rien. Mais ce qu’il y avait dans son regard était si vrai, si vivant. C’est sûrement cela que je regrette. De ne pas avoir su ce qu’il pouvait y avoir derrière ce regard.

Un homme derrière moi apostrophe son épouse en désignant du doigt quelqu’un que je ne distingue pas.

— Regarde, je te dis que c’est lui…

Je suis la direction qu’il indique avec son doigt pointé. Je reconnais mon inconnu. Il est planté au beau milieu de la place, un appareil photo devant le visage. A quelques mètres devant lui, un couple d’amoureux d’embrasse passionnément, tendrement enlacé.
Mon voisin achève sa phrase :
— Regarde, c’est Monsieur D …

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12 réflexions sur “Ateliers d’écriture : Ce que personne ne saura du personnage

  1. Malgré votre photo de tête, on imagine que la scène finale se passe à Paris, près de l’Hôtel de ville… C’est bien d’aimer relire ce que l’on a écrit (parfois on se dit qu’on n’arriverait plus à en faire de même maintenant).

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  2. Une parenthèse dans le quotidien de la vie : on croise un inconnu dont il se dégage une atmosphère extraordinaire, en un éclair on est bouleversé, on aurait envie de le suivre jusqu’au bout du monde.

    Peut-être est-ce arrivé devant cette belle maison à l’architecture touchante de Prague…(photo n°1)

    Aimé par 1 personne

  3. L’intrigue est parfaite, digne du grand Simenon par exemple…Le texte est véritablement « emmené »…On marche…c’est le cas de le dire…Cette manière « d’écrire en marchant  » ou en faisant marcher…me fait penser à l’écriture de Virginia Woolf quand elle déambule dans Londres! ..
    .A quand un roman malgré qu’on sait votre temps fort occupé, Chris…?
    Quant à se relire après un certain temps…c’est presque découvrir…quelqu’un d’autre…Et la photo me disait quelque chose…La maison est superbe mais…pas de mon style pour y vivre;;;

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    • Grand merci Patrick de ces comparaisons oh combien élogieuses, d’écrivains dont mon petit talent est très admiratif et très éloigné…
      Cependant je suis ravie que ma petite promenade vous ait plu !
      Quand au roman en question, il est en cours mais chuttt l’idée avance en même temps que les mots s’apprivoisent 🙂

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  4. Très beau texte ,merci de nous le faire partager .Cette intrigue est poignante , bien que ne lisant jamais de roman !!!! Belle photo , je croyais qu’elle avait été prise en Alsace ,Merci à vous .

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    • Merci beaucoup à vous d’apprécier mon texte et cette photo prise dans la vieille ville de Prague. J’en ai rapporté une multitude de là-bas ainsi que des étoiles pleins les yeux et l’amour de cette ville qui n’est pas qu’un musée à ciel ouvert mais aussi un lieu où se rencontrent toutes les sensibilités artistiques du Monde.

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  5. J’ai beaucoup apprécié ce texte et jolie photo…bon mois de novembre

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  6. j’aime l’architecture de ces bâtiments qui s’empare des regards, suscitant un intérêt presque passionnel.
    ce personnage avec appareil photo, regard grand angle et prose poétique m’émeut.
    merci Chris

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