Ateliers d’écriture de l’été numéro 7 : Aller chercher la voix des vivants

Voici le texte que j’ai écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture d’été de François Bon sur le tiers-livre.

Vous pourrez retrouver sa vidéo explicative ici, sur sa chaîne youtube.

*

mamie papy

Tu étais plutôt enjoué et ta voix prolongeait ton sourire, d’un grain entre deux tons, un baryton léger comme tu aimais le dire.

L’opéra était une de tes passions et parfois j’entendais ta voix s’accrocher à celle des Caruso et autre Callas, quand la maison était secouée de décibels tandis que tu réglais l’orientation de tes baffles dernier cri…

C’était une voix de velours pour bercer l’enfant endormie sur tes genoux ou une voix de stentor pour vociférer sur les récalcitrants, une voix bienveillante pour accueillir les nouveaux venus, une voix de ténor pour saluer les partants.

Tu t’en servais beaucoup de cette voix, certains te pensaient bavard, d’autres ravis, attendaient que tu entraînes toute l’assemblée dans ta joie d’exister.

Tu déclamais au clair de lune les poèmes appris dans l’enfance, la tirade des nez « avec le ton », le pastiche du corbeau et le renard en argot, ou les paroles des chansons de Mouloudji ou de Ferré avec ou sans l’accompagnement de ton banjo fétiche.

Tu murmurais, tu criais, tu chantais, tu susurrais, tu hurlais.

Autant de tonalités qui résonnent encore au fond des lambeaux de ma mémoire.

Tu aurais aimé monter sur les planches et ta voix aurait séduit les foules.

Quel destin pervers n’a rien trouvé de mieux que de te priver de ta voix ? Et pour quelle raison, grand Dieu !

Il n’y avait pas plus douce que cette voix, pas plus veloutée, pas plus sucrée.

Maintenant quand je prends ta main immobile et que tes yeux cherchent en vain au fond des miens le vague souvenir que ce regard pourrait t’évoquer, j’espère entendre de nouveau cette voix qui me tirerait vers le linceul de mon enfance. Un instant, je n’en demande pas plus.

Les bonnes journées, un quart de seconde tu croises mon regard et dis : « oui » !

Juste un mot, le dernier que tu saches encore prononcer.

Les mauvais jours, tes lèvres restent closes et je repars le cœur vide et l’âme blessée, engluée dans la terreur d’oublier un jour le grain de cette voix qui berça mon enfance.

14 réflexions sur “Ateliers d’écriture de l’été numéro 7 : Aller chercher la voix des vivants

  1. Très beau texte et photo nostalgique ayant fixé le temps de la parole.

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  2. Cette photo particulièrement vivante colle bien au texte de la « petite fille » qui se souvient en (très) grande personne devenue surtout une grande « quelqu’un »! C’est un court texte magnifique qui donne à l’enfance le ton que l’enfance devrait être pour tout le monde… C’est un tellement touchant souvenir qu’on se souhaite partie prenante…On reste rêveur devant la photo qu’après quelques minutes on a l’impression même d’avoir faite…que les personnes vont se lever et dire merci au photographe qui comme l’écrivaine que vous êtes …n’a pas raté sa photo!

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    • Merci beaucoup Patrick !
      Je souhaiterais à chacun d’avoir eu des parents comme les miens qui poussent un enfant avec douceur et fermeté vers son propre avenir en lui accordant toute leur confiance et se réjouissent avec lui du résultat obtenu. Quand je regarde cette photo, des décennies plus tard, j’hésite entre la joie de les revoir jeunes et pleins de vie et la nostalgie du manque…

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  3. Beau texte – rare d’évoquer une voix chère disparue – mais je me souviens, dans mon enfance, on entendait souvent les gens chanter, des airs d’opéra justement – aux réunions de famille on chantait facilement ou on déclamait le texte d’un grand auteur –
    C’était comme des rayons de soleil, une gaieté que ne connaît plus la société d’aujourd’hui, tristement axée sur les désirs de la consommation.
    Sur cette photo très vivante, un air de famille frappant, surtout entre la petite fille à la jolie robe jaune et sa maman !

    Aimé par 1 personne

    • Merci beaucoup Alex d’évoquer aussi vos souvenirs avec les voix familiales.
      Les réunions de famille me semblent plus formelles actuellement, les temps ont changé de même que les gens, ou inversement…

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      • Beaucoup de réunions de famille se font maintenant dans les restaurants, d’ailleurs pour éviter à la maîtresse de maison trop de travail, mais il n’y a plus le charme et la spontanéité de l’intimité, plus personne ne se lève pour déclamer des vers célèbres ou chanter un air de cabaret ou d’opéra.

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      • La bienséance occulte parfois la spontanéité, vous avez raison. Sauvegardons la famille et ses réunions de joie, ce sont elles qui jalonnent nos souvenirs.

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  4. une voix, empreinte de la mémoire, merci de cette douce évocation

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  5. oui, texte magnifique. je ne sais pas si la petite fille, c’est vous, mais en tout cas, quelle émotion.

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    • Merci beaucoup, je suis effectivement cette petite fille ou plutôt je l’étais, et mon papa qui a perdu sa belle voix est toujours ce fringant jeune homme à la droite de la photo (du moins j’espère qu’il l’est encore dans sa tête, bien qu’il ne puisse plus l’exprimer).

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  6. Ne me secouez pas je suis plein de larmes..Henri Calet
    Nul ne guérit jamais de son enfance..Jean Ferrat
    Ce texte est émouvant, nous concerne pour beaucoup..
    Merci Chris

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