Vases communicants : Enfermement (Partie 1)

Je reprends ici l’échange avec Olivier Savignat publié début avril dans le cadre des vases communicants, pour ceux qui n’auraient pas eu l’occasion de le lire. Ce texte me fut inspiré par la photo qu’il avait faite des geôles du Château de Joux

geole

Photo Olivier Savignat

 

Lucy avait toujours aimé visiter les vieilles pierres. Se promener sur les traces du passé, imaginer les hommes qui avaient sculpté ces statues ou bâti ces colonnes, la faisait rêver. Elle était persuadée que les lieux gardaient le souvenir des gens qui y avaient vécu, même si elle n’était pas sûre de croire aux fantômes. Elle aurait bien voulu en rencontrer un au moins une fois dans sa vie, tout en le redoutant aussi… Mais elle n’était pas à une contradiction près.

La vie n’était-elle pas un amas de contradictions ?

Ce jour-là, elle s’était dévouée pour accompagner un groupe de dames âgées, de la maison de retraite voisine. On cherchait des volontaires pour cela, elle avait répondu à une annonce déposée dans sa boulangerie de quartier. La journée avait bien commencé, le soleil était de la partie. La visite prévue les conduisit dans un château médiéval des environs de la ville qu’elle n’avait jamais visité, bien qu’étant native de cette cité. Accompagner vingt personnes, dont certaines avaient été à l’école avec sa grand-mère, s’avéra plus amusant qu’elle ne l’aurait cru. Nombre d’entre d’elles avait un sens de l’observation aiguisé très étonnant et une mémoire à faire pâlir d’envie un pachyderme. Elles faisaient des plaisanteries et riaient entre elles comme des pensionnaires de quinze ans, se remémorant leurs souvenirs de voyages d’étude. Lucy apprit des tas d’anecdotes sur la construction du château. La journée passa en un éclair, et déjà il était temps de regagner le bus du retour.

Au moment du départ, une des pensionnaires manquait à l’appel. Sa voisine de chambre expliqua aux accompagnants qu’elle l’avait vu descendre vers les geôles du château au second sous-sol et qu’elle ne l’avait jamais vue remonter. Lucy se proposa d’aller à sa recherche, et partit en courant vers les souterrains sans attendre la réponse. Elle s’inquiétait pour la vieille dame et s’en voulait de n’avoir pas vérifié que personne ne restait en arrière avant de remonter avec son groupe.

La lumière commençait à descendre, et les pierres prenaient une teinte orangée. Mais plus elle s’enfonçait dans les salles voûtées, plus l’obscurité s’épaississait. Elle avait parcouru toute l’aile est et commençait à désespérer, personne ne répondant à ses appels. Dans la dernière salle, enfin, elle vit une silhouette sombre se détacher sur l’ombre des barreaux du soupirail. Elle ne put s’empêcher de frissonner. Il faisait très humide et très froid dans cette partie reculée de la prison médiévale.

La vielle dame était tournée vers l’ouverture étroite, elle avait remonté sur ses cheveux le châle sombre qui enserrait ses épaules voûtées ; la tête penchée vers la meurtrière, elle semblait triste et fatiguée. Lucy ne se souvenait pas de son visage, mais elle n’avait jamais été physionomiste. Elle s’approcha sans bruit, et lui prit le bras doucement pour la guider vers les grilles du corridor de sortie. La femme la fixa d’un air surpris mais se laissa faire en silence.

  • Regagnons l’extérieur, dit Lucy toute essoufflée, il fait un froid de canard dans ces geôles à la nuit tombée. Votre bras est déjà tout froid. Vous allez attraper la mort, ici !

La vieille femme éclata de rire, découvrant un sourire édenté, et répondit :

  • Alors là, ma petite, n’ayant crainte. C’est bien quelque chose qu’on attrape qu’une fois !

Elle riait si fort, qu’elle s’en étouffa et partit dans une quinte de toux à n’en plus finir. Épuisée, elle se laissa tomber sur le sol, perdant dans sa chute un camée qui retenait son châle et roula jusqu’au bout du couloir. Elle reprit son souffle et ajouta :

  • Je n’ai plus la force d’aller plus loin, ma belle. Si vous voulez que je vous suive, allez chercher des renforts. Je ne peux plus porter ma vieille carcasse !

Lucy hésita un instant, mais après avoir essayé en vain de porter elle-même la vieille femme, elle se décida à la laisser assise sur les calades de la geôle pour aller chercher de l’aide. A l’entrée du château, elle s’adressait au gardien au moment où le chauffeur du car arriva pour la chercher.

  • On vous cherche partout, où étiez-vous passée, notre retardataire était aux toilettes et tout le monde vous attend pour partir ! Dépêchons.
  • Mais enfin, répondit Lucy interloquée, la vielle dame est en bas dans la geôle du fond, assise sur le sol, elle ne peut plus bouger. J’ai besoin de votre aide pour l’aider à remonter !
  • De qui parlez-vous enfin ? demanda le gardien.
  • Je vous parle d’une vieille femme, vêtue de velours vert bouteille, avec un châle noir sur les épaules, qui est tombée et qui a besoin de notre aide. Allons-nous attendre qu’elle fasse une pneumonie dans cette prison glaciale ou allons-nous finir par la sortir de là ?

Le gardien regarda Lucy d’un air dubitatif et se tournant vers le chauffeur de bus pour le prendre à témoin, répliqua :

  • Suivez-moi tous les deux, je vais vous montrer quelque chose !

Il les entraîna vers le bureau de l’administrateur, frappa à la porte et n’entendant pas de réponse, l’ouvrit et s’effaça pour les faire entrer. Il leur désigna le tableau qui occupait le mur du fond. C’était un portrait en pied d’une femme imposante vêtue à la mode du dix-neuvième siècle, d’une lourde robe de velours vert bouteille, un châle négligemment jeté sur les épaules retenu par un camée de toute beauté.

—> A suivre <—

 

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8 réflexions sur “Vases communicants : Enfermement (Partie 1)

  1. To be continued… Nous attendons la suite avec impatience !

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  2. Toujours plaisants, les partages en flash-back…

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  3. Le seigneur médiéval avait une cour de justice. Mécontent, on s’adressait ensuite à la cour de l’évêque, en ville, et en dernier recours, on allait voir la cour du roi à Paris.
    Une des raisons pourquoi Paris est devenu la capitale de la France !

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    • Les puissants n’etaient pas souvent tenus responsables de leurs mauvaises actions ou de leurs crimes en ce temps-là. Aujourd’hui c’est pareil sous les ors de la république mais la dissimulation est devenue un sport national au plus haut de l’état.

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      • Les ordres religieux médiévaux dépendaient du pape, et lui en référaient, lorsque le seigneurs, les évêques, ou même le roi, exagéraient quelque peu.

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      • Les forces s’equilibraient ainsi, pour le plus grand nombre espérons le. Les intérêts des uns et des autres étaient mis en concurrence, et l’ordre moral posait le cadre que les puissants n’osaient déborder. Ce temps-là est bien révolu quand on voit la place que notre monde laisse à la pensée papale, même quand elle essaye simplement d’être humaniste !

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