Confessions Intimes 9 : Mésopotamia

« Il n’y a pas de plus grande joie que de connaître quelqu’un qui voit le même monde que nous. »
Christian Bobin

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Photo d’un auteur inconnu

 

De nous il ne reste que quelques traits de burin sur un bas-relief.
Nous sommes nés en Mésopotamie voici quelques milliers d’années. Je ne me souviens plus de l’année exacte. Je peux juste me souvenir que l’année où nous nous sommes rencontrés, avait été une année de récolte exceptionnelle. Chacun s’accordait à dire que la déesse Terre nous apporterait la prospérité, et que la terre d’entre les fleuves était bénie des dieux.
La vie était si douce sur les rives du fleuve.

La terre d’entre les deux fleuves, nous offrait sa généreuse abondance. Ninhursag veillait sur les Dieux, sur sa terre et sur nous. Nous ne manquions de rien, et pouvions accueillir les nomades qui venaient des montagnes et qui s’émerveillaient devant notre richesse. Ils ne savaient pas qu’il avait fallu tirer cette force des deux fleuves ni quel dur travail cela représentait. Nombreux furent les anciens qui avaient laissé leur vie, au soleil du désert, et si aujourd’hui les vergers fleurissaient, c’est avec leur sang qu’ils avaient ensemencé le sable du désert.

Là-bas dans la plaine, les hommes vivaient en paix. Cette terre était bénie des Dieux, elle nourrissait chacun et produisait suffisamment de richesses pour commercer avec les nomades venus de par-delà le fleuve. Certains étaient partis explorer les terres lointaines du Nord, mais ils étaient revenus parce que la vie était plus douce ici. Cela aurait pu durer des siècles et des siècles, si la folie des hommes ne leur avait commandé de chercher mieux ailleurs.

Plusieurs fois, le fleuve s’était mis en colère, emportant les récoltes et les habitations de brique, les femmes et les enfants. Seuls les pierres sculptées  avaient résisté, les dieux ne détruisaient pas leurs effigies. Les hommes retrouvaient alors un peu de bons sens, le temps de reconstruire et d’oublier, puis ils recommençaient à se battre.

La guerre devint un art et le Roi poussa ses conquêtes vers le Nord. Puis tout devint sombre, les sables du désert avaient envahi les champs. Les fleuves charrièrent les corps des combattants, la terre se gorgea de sang.

Je ne me souviens plus de mon nom. Je suis restée si longtemps au soleil. L’air y était irrespirable, la chaleur infernale. Un jour, le vent s’est levé et a soufflé pendant quarante jours. Le sable tournoyait arrachant les couleurs de ma pierre. Soudain, on ne vit plus rien. Ce fut le noir complet, et le silence.

Je ne sais pas combien de temps nous sommes restés là, sous une montagne de sable. Je me souviens seulement du jour où cet archéologue a retrouvé notre pierre et du regard étonné qu’il a porté sur moi. J’en aurais presque rougi !  La seule chose qu’il parvint à dire fut : « Oh my God ! » Je ne savais pas ce que cela signifiait mais il avait l’air émerveillé. Moi, j’avais un peu mal aux yeux, depuis le temps que je n’avais pas vu la lumière…

Ils ont travaillé autour de nous pendant des mois, faisant des hypothèses sur notre histoire, notre âge. J’étais un peu vexée. Demande-t-on son âge à une dame ? J’étais une prêtresse et je n’avais pas d’âge, justement. Mais ils ne savaient rien de nous, alors je leur ai pardonné.

Depuis quelques semaines, ils nous ont installés au frais dans leur Musée tout neuf. Des archéologues et des hommes importants ont défilé devant nous pour se féliciter de notre renaissance. Je suis heureuse de leur plaire. Une femme est toujours heureuse de susciter l’intérêt, même des millénaires après sa mort.  Je me plais bien ici. Il paraît que notre pays est désormais nommé Irak, c’est un nom qui sonne bien. Je vais me plaire dans ce beau Musée, tout blanc, entourée des chevaux ailés et des statues des soldats à la barbe tressée qui me rappellent mon enfance. Ce que je préfère, c’est le regard des enfants qui viennent en visite avec leurs instituteurs. Il est si frais, et les dessins qu’ils ont faits de moi sont affichés sur le mur d’ en face. Je me trouve très belle dans leurs yeux !

J’espère que je pourrais rester là, au frais, quelques millénaires encore.

C’est un pays si beau, si calme, le pays d’entre les deux fleuves.

Un pays béni des Dieux…

 

14 réflexions sur “Confessions Intimes 9 : Mésopotamia

  1. Oui, les musées ressemblent à des églises ou des mosquées : inviolables, des havres de repos, de calme, de paix. On n’imaginerait jamais que des fous furieux s’y introduisent un jour pour tout détruire : ce serait de la pure science-fiction (ou un conte inédit des Mille et une nuits).

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  2. « Steppe immense et rude
    Où s’ assemblent les mirages
    Jusqu’à la lointaine caravane
    Où les pleurs se lassent
    Mais grimpent avec courage
    À l’assaut de mon âme. .. » Salah Al Hamdani – « Bagdad mon amour »

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  3. Avec les statues et les colonnes, on exhume aussi les fantômes de ces cités perdues, englouties aujourd’hui dans les sables du désert, mais hier entourées de fleuves, de forêts, d’oiseaux, de biches.

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    • On exhume les traces des hommes qui ont foulé cette terre avant nous, et au lieu d’apprendre de leurs erreurs on les reproduit voire même on les dépasse. Certains jours sont désespérants. j’ai toujours voulu croire en l’humanité œuvrant pour le meilleur, ce dont on trouvait les traces justement des sables du désert aux montagnes de Colombie, mais j’avoue que depuis quelques mois, cette confiance fond peu à peu.

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  4. L’archéologie a été très active ces 50 dernières années, et avec de nouveaux moyens. Elle a révélé l’existence de religions polythéistes et monothéistes même inconues ou à peine soupçonnées, qui remettent en cause la bible même. Également la formidable expansion jusqu’au moins la Méditerranée, de l’hindouisme et du bouddhisme, qui confirme la pensée de Dumezil.
    Par ailleurs, des fleuves et des lacs sillonnaient alors le Moyen-Orient, ce qui a permis de transporter l’armée d’Alexandre – tout de même 100 000 hommes – les Grecs ont même parlé d’éléphants qui les effrayaient –

    A partir du VIIeme siècle, l’Islam, revendique la pureté de son origine, être la seule doctrine véritable, et entreprend la destruction des autres – en commençant par les bibliothèques.
    Au cours des siècles, la machine infernale marque un temps d’arrêt, puis elle reprend.
    Une guerre contre la Mémoire.

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    • Une guerre contre l’homme dans son ensemble, une guerre contre l’humanité et contre la vie. Une course à la mort.
      Merci de votre réponse si complète, qui nous rappelle nos errances et nos recherches au cours des siècles. Tout ceci est très intéressant!
      Etant enfant, je rêvais d’être archéologue, et je voyais cela comme une sorte d’enquête policière sur un fond d’Egypte éternelle.. J’avais dû trop lire Agatha Christie en ce temps-Là !
      Je me suis toujours méfiée des idéologies qui se prétendaient pures et seules détentrices de vérité. Il semble que l’évolution de la nature humaine m’aie donné raison.

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  5. @ Chris : « l’homme propose, et Dieu dispose ». Nul ne peut savoir de quoi demain sera fait.
    L’homme est fini, limité, conditionné, par définition; on ne peut donc lui faire confiance; seul le concept de divinité repose sur l’illimité, l’infini.
    Confortable de faire confiance, certes, mais enfantin et aveugle.
    Le combat ombre/lumière existe depuis toujours et ne cessera jamais.
    Le plus difficile est l’héroïsme au quotidien.
    L’espoir au jour le jour.

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    • Vous avez raison, l’homme est limité dans son corps et dans son esprit, conditionné, et si influençable. Il a le choix entre l’ombre et la lumière, et reçoit de nombreux signes pour le guider sur son chemin, mais il ne sait pas les comprendre. Je fais partie de cette humanité aveugle et je me bats chaque jour contre mes propres ténèbres. C’est en rencontrant des esprits tels que le vôtre et en lisant ici ou là, quelques mots reflétant la beauté de certaines âmes, que je trouve la force de garder cet espoir, et de porter la lumière plus loin sur ma route. Merci à vous de ces échanges si précieux !

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  6. Une bonne idée que de donner la parole à cette déesse venue du fond des temps. Vous avez, à travers elle, réussi à nous faire vivre des siècles et des siècles… 😉

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  7. J’espère bien, c’était le but …

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  8. Magnifique en effet, et aussi cette photo de deux mains liées, quel symbole de l’entente qui pouvait régner en deça des origines de notre monde moderne

    Aimé par 1 personne

    • En effet, c’est cette photo magnifique qui m’a inspiré l’histoire. Les humains devaient s’entraider pour survivre et depuis il semble que nous ayons oublié cette nécessité, ainsi que celle de respecter les vestiges qui nous rappellent leur sagesse !

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