Vases communicants de mars : Dans l’ombre de Cézanne

Je reprends aujourd’hui  le texte partagé lors des Vases communicants de mars avec Danielle Masson sur son blog, écrit à partir d’une de ses photos. J’espère que ceux qui n’ont pas eu l’occasion de le lire, seront heureux de le faire aujourd’hui.

 

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Dans l’ombre de Cézanne

Cette maison lui avait plu d’emblée, il l’avait visitée un jour où le soleil provençal inondait la façade. Le prix demandé dépassait de beaucoup ses possibilités mais il s’était débrouillé pour réunir la somme et voilà trois mois qu’il profitait de cette lumière. Elle avait besoin d’un sérieux rafraîchissement, mais il n’avait plus les moyens de faire réaliser les travaux. Qu’à cela ne tienne, il les ferait seul, petit à petit.

Il était revenu dans la région où il passait une partie de ses vacances durant son enfance. Sa mère qui l’avait élevé seule, ne prenait jamais de vacances. Elle l’envoyait chez une vieille tante, veuve de guerre, qui n’avait jamais eu d’enfant et qui le gâtait outrageusement à chaque séjour. Il en gardait des souvenirs au goût de miel et de lavande. Avant-guerre, elle tenait une confiserie, et elle ne le laissait «remonter à Paris» sans une provision de calissons dans ses valises, pour «ne pas manquer de soleil jusqu’à la Noël ». Il entendait encore son accent chantant, et lorsqu’il mangeait ses calissons en fermant les yeux, il revoyait immédiatement son sourire chaleureux et l’éclat plein de bonté de son regard aussi bleu que le ciel Aixois.

Alors, au vu de cette maison donnant sur la montagne sainte Victoire, il n’avait pu résister. C’était ce qu’il cherchait sans le savoir depuis si longtemps. L’occasion de quitter la grisaille parisienne et de démarrer une nouvelle vie, à l’ombre des Oliviers. Son rêve de s’installer dans la campagne aixoise et de finir ses jours là où tant d’artistes avaient choisi d’installer leurs dernières œuvres, allait finalement se réaliser. Il était peintre à ses heures, mais faute de succès, ses toiles ne décoraient que les murs de sa maison et de celle de ses amis. Elle était bien finie sa vie passée derrière un guichet, il pourrait donner enfin libre cours à ses élans créatifs. Il deviendrait artisan potier, exposerait ses réalisations dans son jardin et en vendrait peut-être quelques-unes. Peu importe, il ferait enfin quelque chose qui le rendrait heureux. Se réveiller chaque matin sous ce ciel incomparable, et admirer la majesté de la montagne Sainte-Victoire en ouvrant ses persiennes, était un luxe qu’il n’aurait jamais osé espérer.

Les villageois l’avaient d’abord regardé avec méfiance, puis très vite l’avaient accepté malgré ses particularités, en raison de son grand cœur et de sa gentillesse. Il était toujours prêt à rendre service à ses voisins, pour tous les papiers et les tracasseries administratives puisqu’il avait fait ça toute sa vie. Quand il avait parlé de sa tante, dont la réputation avait traversé les mémoires, il avait définitivement été intégré comme un enfant du pays, et ils avaient cessé de l’appeler « Le Fada ».

Son voisin Jacques lui avait proposé deux plans de lauriers roses, pour garnir les premiers pots qu’il avait vernissés de vert et décorés de mosaïques ocres et bleues. Il l’avait aidé à les planter et à les installer sur la terrasse. Depuis ce jour, ils avaient pris l’habitude de faire ensemble une promenade chaque soir, sur les sentiers qui couraient à flanc de colline. Jacques, qui n’était plus de la première jeunesse, appelait cela «faire courir le chien», Titus, un sympathique bâtard de quinze ans, aux oreilles pendantes et au regard doux, qui débusquait les lapins pour le plaisir de les voir détaler, assis sur son derrière, puisqu’il n’avait plus le courage de les suivre. Il lui racontait les histoires du village et amplifiait les légendes qui couraient dans le voisinage, pour l’impressionner ou pour le plaisir d’enjoliver son récit.

Un soir, la lumière rasante était si belle, qu’ils évoquèrent la mémoire de Cézanne. Jacques lui expliqua qu’il parcourait ses sentiers avec ses carnets et ses pinceaux sous le bras. Il ajouta que parfois, quand le temps était doux, certains avaient cru apercevoir son grand chapeau et sa blouse tourner au coin du bois de pins, juste au bout du chemin. Les gens du village pensaient qu’il avait tant aimé ce pays que son âme ne l’avait pas quittée et que lorsque la lumière était belle, il venait encore peindre pour décorer le paradis des artistes.

Il sourit de cette histoire, hocha la tête et la garda dans un coin de son esprit comme un trésor. En esprit cartésien, il avait toujours relégué les légendes au rayon des objets perdus, mais son voisin était si persuasif qu’il avait bien envie de s’imprégner de celles de cette terre ocre qu’il avait choisie.

En rentrant, il montra à Jacques ses persiennes bleu roi, qu’il souhaitait repeindre en blanc pour accrocher la lumière. Il lui expliqua qu’il aurait souhaité être peintre dans ses rêves les plus fous, mais que faute de talent, il se contenterait de rénover ses huisseries dans un premier temps. Jacques s’éloigna en plaisantant sur le fait que Cézanne pourrait avoir envie de venir l’aider mais que pour cela il aurait dû acheter des pots de couleur plutôt que de blanc.

En se couchant ce soir-là, il ne ferma pas ses persiennes, voulant profiter des dernières gouttes de lumière en rêvant au peintre qui l’avait précédé sur ces chemins.

Le lendemain, il fut réveillé par la voix profonde de Titus qui aboyait à n’en plus finir devant sa terrasse. Il s’était échappé et était en arrêt devant ses pots de laurier, le poil hérissé sur le dos et les oreilles pointées. Il sauta du lit et se précipita dehors, au moment où son voisin arrivait de la rue, en criant le nom de son chien. Ils parvinrent tous les deux en même temps sur la terrasse et restèrent interdits devant la persienne devant laquelle le chien était en arrêt. Une silhouette blanche se détachait sur la couleur bleue, campée sur ses deux pieds, les mains dans les poches, semblant contempler le sommet de la montagne. Les deux hommes se regardèrent d’un air incrédule, s’interrogeant du regard sur la provenance de l’ombre peinte.

Il posa les doigts sur le volet, la peinture était encore fraîche, mais aucune trace de pinceau ni de pot de peinture, ceux qu’il avait achetés étaient encore intacts.

Quand ils eurent repris leurs esprits, Jacques sourit et lui dit :

– Il semble que le Maître t’accueille en son pays ! C’est un grand honneur, j’espère que tu le comprends… »

– Je crois en effet que je ne pouvais rêver plus bel accueil ! » répondit-il.

En se tournant vers la Montagne Sainte-Victoire qui habillait ses flancs de rose sous les premiers rayons de l’aube, il ajouta :

– En l’honneur du Maître, j’ai enfin trouvé comment baptiser ma maisonnette. Je vais l’appeler :

«Dans l’ombre de Cézanne».

Titus aboya joyeusement, pour approuver ce choix. Il se retourna vers le portillon qui grinça en se fermant tout seul, aboya de nouveau plus posément, puis suivit les deux hommes qui s’installèrent dans la cuisine autour d’un café matinal.

Photo: Danielle Masson

Texte : M. Christine Grimard

 

 

 

 

 

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6 réflexions sur “Vases communicants de mars : Dans l’ombre de Cézanne

  1. Excellent ! Atmosphère savoureuse. Suspense haletant.
    Originaire aussi d’un village médiéval d’artistes, j’ai vécu des situations identiques. Bien observé, de l’intérieur.

    Aimé par 1 personne

    • Merci beaucoup pour votre appréciation qui me remplit de joie !
      Que cette histoire touche votre sensibilité artistique me comble, il m’est souvent arrivé d’avoir la sensation que les artistes laissaient une trace tangible dans les lieux où ils avaient vécu.

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  2. L’Asie a une science millénaire de la pensée.
    On retrouverait dans l’autre monde, par le rêve ou la méditation, le chemin des sages disparus.
    La pratique des arts est fondamentale pour matérialiser la pensée.

    Aimé par 1 personne

  3. Toujours agréable de « revisiter » des textes qui ont déjà plu et gardent leur pouvoir renouvelé.

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