Une image … Une histoire : Mots en miroir (1/2)

« Tous les mots se reflètent
Et les larmes aussi
Dans la force perdue
Dans la force rêvée. »
Paul Eluard

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Photo Saint-Pétersbourg, Yuri Ivanov

 

Mademoiselle Liliane arriva au bureau comme chaque matin, à 8 heures précises. Elle n’avait jamais eu une minute de retard depuis quarante ans, il faut dire qu’elle habitait dans le quartier. Les grèves des transport ne l’avaient jamais affectée, ni les épidémies de grippe, elle avait une santé à toute épreuve. Dans quelques jours, elle prendrait sa retraite. Un peu de repos bien mérité, disaient tous ses collègues…

Monsieur Aimé arriva au bureau comme chaque matin à 8 heures 12. Il n’avait jamais été à l’heure depuis près de quarante ans, il faut dire qu’il avait le sommeil lourd, qu’il avait consommé une quantité impressionnante de réveils, tous plus bruyants les uns que les autres, sans aucun résultat. Ses collègues le regardaient arriver tout essoufflé chaque jour, et en souriaient. Tous, sauf Mademoiselle  Liliane, qui pinçait les lèvres, et lui décochait un regard noir de 8h 13 à 8h 15 chaque matin.

Ce matin-là, pourtant, elle le regarda s’asseoir avec un petit sourire, et lui demanda aimablement s’il avait eu le temps de déjeuner. Il répondit qu’il n’avait pas eu le temps, en s’épongeant le front. Il lui jeta un coup d’œil dubitatif, se demandant ce qu’autant d’amabilité cachait. Il connaissait chacune de ses expressions, et quand elle avait cet air réjoui, cela annonçait des mauvaises surprises en général. Mais elle sourit de plus belle, sortant un sachet de papier de son tiroir, se leva et dit:

– Alors, venez déjeuner, j’attendais que vous soyez là, vous êtes de dernier. J’offre les croissants pour mon dernier jour !

Sans attendre sa réponse, elle sortit de leur bureau et se dirigea vers la salle commune, interpellant chacun au passage. Un joyeux murmure emplit bientôt le couloir, chacun se réjouissant de ce moment de détente. Monsieur Aimé se leva en maugréant. D’abord, il n’aimait pas les croissants, ça lui donnait des aigreurs d’estomac. Ensuite, il n’aimait pas que quelque chose vienne bousculer sa routine. Enfin, il n’aimait pas ces réunions convenues où chacun essayait de se montrer aimable, alors qu’au fond ils n’avaient pas grand chose à se dire en dehors des échanges de travail.

En soupirant, il se joignit au groupe, ne parvenant pas à dissiper sa mauvaise humeur. Il ne savait pas pourquoi il était si énervé ces temps-ci. Il sentait une sorte de menace peser sur sa tête. Ce fut une réflexion du comptable qui lui ouvrit les yeux :

– Le départ de Mademoiselle Liliane va changer l’ambiance ici, je crois qu’elle est la plus ancienne ici. Moi, je l’ai toujours connue en tout cas ! Elle savait tout sur tous, et sa mémoire incroyable va beaucoup nous manquer …

Il eut la sensation que son cœur se serrait. Encore cette douleur … Non, pas maintenant !

Mademoiselle Liliane s’approchait d’eux avec son plateau de croissants. Il baissa les yeux sur ses chaussures, mais elle avait déjà remarqué son manège. L’air préoccupé, elle lui dit:

– Encore cette douleur, avez-vous fini par consulter ?

– Oui, répondit-il un peu rapidement, il paraît que c’est l’estomac …

– Si vous le dites, dit-elle en hochant la tête d’un air incrédule. Alors évitez les croissants que vous ne supportez pas, je vous ai pris une brioche aux pralines, poursuivit-elle en sortant un petit sachet de sa poche.

Il prit le sachet et en sortit le gâteau. Une brioche aux pralines ! Son pêché-mignon !

Elle le connaissait mieux que personne, mieux que ces trois épouses, mieux que sa fille. On ne vit pas quarante ans aux côtés de quelqu’un, huit heures par jour, sans que ça ne laisse des traces. Elle avait corrigé nombre de ses erreurs,  elle avait consolé nombre de ses chagrins. Un vent de panique souffla dans son esprit : qu’allait-il devenir sans elle, sans son avis, sans son soutien, sans ses sarcasmes ?

Mais déjà chacun remerciait Mademoiselle Liliane et regagnait son bureau. La journée ne faisait que commencer, il fallait boucler les dossiers avant l’échéance de la fin du mois. Ce n’était pas plus mal, il n’aurait pas le temps de cogiter sur la situation. il serait bien assez tôt pour aviser…

–> A suivre <–

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8 réflexions sur “Une image … Une histoire : Mots en miroir (1/2)

  1. Bien vu ! Oui, il existe des êtres humains réglés comme du papier à musique, avec une santé de fer, une mémoire d’éléphant… et comme un éléphant, ils donnent l’impression de soutenir le monde.

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  2. Miam !
    (ce début d’histoire, et l’odeur des croissants)

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  3. Et à propos de la photo: Saint-Pétersbourg, Yuri Ivanov

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  4. La vie de bureau réserve un imprévu croissant…

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