Une Image…une histoire: Conte de Noël (4/4)

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La rue était déserte, les rares passants se dépêchaient de rentrer pour échapper au froid et préparer la fête. Le bitume brillait sous la lumière des décorations, transformant la chaussée en un fleuve azuré aux reflets éblouissants. Mary s’engouffra dans sa voiture glacée, elle n’avait plus le temps de rêver devant les paillettes du boulevard. Elle entra l’adresse de son père dans le navigateur en choisissant le trajet le plus rapide. Sa belle-mère n’avait jamais été très patiente et elle ne voulait pas provoquer de conflits, le soir de Noël. Elle sourirait, arrondirait les angles et ne répondrait pas aux attaques acides qui ne manqueraient pas de venir ponctuer ses phrases. Elle tâcherait de ne pas se souvenir du dernier réveillon qu’elle avait passé ici, celui où Laurent avait annoncé son départ. Après tout, elle avait changé, n’était plus cette jeune fille fragile et crédule.

Perdue dans ses réflexions, elle avait raté plusieurs embranchements, mais rappelée à l’ordre par la voix féminine du navigateur, elle finit par arriver à destination à l’heure dite. Elle récupéra le cadeau qu’elle avait préparé pour ses parents, prit une profonde inspiration, et sonna à la porte.

Comme elle l’avait prévu, c’est sa belle-mère qui ouvrit la porte. Elle aurait voulu que son père soit là aussi, mais il devait être occupé à l’intérieur. Elle arbora son plus beau sourire et dit :

« Bonsoir Françoise, je vous souhaite un très joyeux Noël ! »

« Mary, quelle joie de t’avoir ici ce soir. Ton père et moi, on n’y croyait plus ! Voilà si longtemps que tu n’as pas pris de congés pour Noël ! La dernière fois, c’était avant que Laurent ne parte en Afrique, il me semble. Ton hôpital a réussi à se passer de tes services ? »

Mary ne se départit pas de son sourire et détourna le regard du pli amer qui encadrait la bouche de sa belle-mère. Ce soir était un soir de paix et de magie, comme l’avait prédit Camille. Elle avait décidé de ne pas entendre…

Sa belle-mère s’effaça pour la laisser entrer au moment où son père arrivait pour l’accueillir. Mary donna à Françoise son cadeau, puis sauta au cou de son père. Ils s’étreignirent quelques secondes en silence, puis se regardèrent longuement laissant défiler leurs souvenirs communs dans ce regard. Françoise qui n’avait jamais supporté ces instants de complicité entre eux, les interrompit en disant :

« Va poser ton manteau dans le dressing et rejoins-nous au salon. Ce soir est un jour de retrouvailles, décidément, Laurent est arrivé de Bamako cette semaine et il sera ravi de te revoir. Il prend l’apéritif avec mon frère. Dépêche-toi, ne le fais pas attendre. Il était très content quand je lui ai dit que tu serais là ce soir. »

Mary jeta un regard affolé à son père, se retenant de trembler. Lorsque Françoise tourna les talons, encombrée de son paquet, elle demanda d’une voix étouffée :

«Il est revenu. Pourquoi ne m’as-tu pas prévenue ? »

« Françoise ne voulait pas qu’on te le dise, craignant que tu ne veuilles plus venir ce soir après ça. Je suis désolé, j’avais tellement envie de te voir… » Lui répondit son père en baissant les yeux sur ses chaussures.

Mary soupira puis prit les deux mains de son père dans les siennes. Elle n’allait pas gâcher leurs retrouvailles avec des regrets inutiles. Elle prendrait sur elle, le temps passé avec son père était plus précieux que tout le reste. Elle lui sourit et dit :

« Ne t’inquiète pas, papa. Je suis contente de te voir, et rien au monde ne me gâchera ce moment ! »

« C’est vrai, ma petite fille ? »

« Absolument ! » renchérit Mary. « C’est Noël et c’est magique ! Allons-y »

Elle entraina son père à sa suite, en lui demandant de ses nouvelles. Quand elle arriva au salon, tout les regards se braquèrent sur elle, celui peu amène de sa belle-mère, d’autres étonnés ou curieux, celui de Laurent enfin, empreint de nostalgie. Elle fit le tour de la pièce, saluant chacun d’un sourire et d’un petit mot. C’était beaucoup plus facile qu’elle ne l’avait cru, presque agréable finalement !

Laurent s’avança vers elle, un peu hésitant, lui demanda comment elle allait. Elle répondit d’un sourire éblouissant et d’une phrase impersonnelle. Elle le reconnaissait à peine. Lui qui était enjoué et sûr de lui autrefois, avait le regard triste, presque éteint. Ils parlèrent de détails sans importance pendant quelques minutes. Mary ne ressentait aucune émotion particulière en entendant cette voix, qu’elle avait pourtant si souvent évoquée dans ses nuits blanches. Elle avait l’impression que cet homme n’était que la caricature de celui qu’elle avait aimé. Lorsqu’elle lui demanda pourquoi il avait cet air-là, ce fut comme si elle avait ouvert une écluse. Laurent partit dans un flot d’explications désabusées sur la vie qu’il avait vécue durant toutes ces années ; et soudain elle le reconnut. Il était resté le même, ne parlant que de lui, encore et encore, attribuant ses erreurs à ces proches, refusant de porter la responsabilité de ses errances, et content de lui quoi qu’il arrive.

Ce fut comme si elle ouvrait les yeux pour la première fois sur l’homme qu’il était, et elle se sentit si légère, si bien… Enfin délivrée !

Elle le laissa finir son monologue, puis avisa une de ses cousines qui était de l’autre côté de la pièce, et demanda à Laurent de l’excuser pour aller la saluer. Il la regarda partir, un peu étonné, avec un soupçon de regrets dans le regard.

Pour Mary, la soirée prenait une excellente tournure. Elle tomba dans les bras de sa cousine, ravie de la revoir. Elles retrouvèrent immédiatement les mimiques qu’elles avaient en communs et se remémorèrent les bêtises qu’elles faisaient lorsqu’elles étaient en vacances ensemble. Mary était aux anges, elle n’avait pas ri autant depuis des lustres.

«Oh, c’est si bon de te revoir, Mary ! » dit sa cousine entre deux fous rires. « Que c’est bon ! »

«Tu as vu : mon père a placé dans la crèche, l’âne que j’avais peint à l’école. Je ne l’avais pas vu depuis vingt ans » Dit Mary toute émue.

«Oui, je l’ai aidé à faire sa crèche, cette année. Il a dit qu’il mettrait cet âne à la place de celui du santonnier très en vogue que ta belle-mère avait acheté, pour te faire venir. Et elle n’a pas osé le contrarier, pour une fois ! »

Elles pouffèrent de rire toutes les deux, comme à quinze ans ! Mary ne regrettait pas d’être venue. C’était un jour magnifique, que de rencontres faites aujourd’hui. C’était ça la «magie de Noël», laisser son cœur s’ouvrir pour y voir s’engouffrer les émotions et les joies de la vie. Elle jeta un regard circulaire, elle était heureuse de voir tous ces visages souriants, ils lui avaient manqué plus qu’elle n’avait voulu le dire. Désormais, elle leur laisserait de nouveau une place dans sa vie.

«Et pour Laurent, demanda sa cousine avec un regard inquiet, tu vas tenir le coup ?»

«Parfaitement bien, la rassura Mary, le fait de le revoir ce soir m’a fait comprendre que j’aimais un souvenir imaginaire. L’eau qui passe sous les ponts emporte les branches mortes. Je me sens libre maintenant, et légère !»

Elle leva sa coupe et elles éclatèrent de rire ensemble, ce qui leur attira le regard réprobateur de sa belle-mère.

«Un peu moins de bruit, les filles !» dit-elle «Vous n’êtes plus à la maternelle. Avec le bruit que vous faites, j’ai à peine entendu la sonnette.»

Elle se dirigea vers la porte, l’ouvrit et s’exclama :

«Enfin, tu finis par arriver ! En retard, bien sûr. J’aurais dû m’en douter. Tu es bien comme ta mère !»

Elle ajouta à la cantonade : «Mon cousin Philippe est enfin arrivé, on va pouvoir passer à table !»

Mary s’approcha pour voir le nouvel arrivant, lorsqu’une voix s’éleva.

«Toujours aussi aimable, ma chère cousine ! Je te reconnais bien là. Si tu veux savoir, je me suis égaré dans toutes ces départementales, mais je te remercie de ton accueil chaleureux, et je suis heureux de te voir. Ma mère te transmet tous ses vœux de joyeux Noël.»

L’homme éclata de rire pour ponctuer ses paroles. Un rire tonitruant.

Cette voix… ce rire …

Mary tendit le cou pour l’apercevoir, le cœur battant.

Cette voix, ce rire… C’était lui : Philippe, l’homme qui l’avait aidée ce soir !

Il est très beau quand il rit, se dit-elle, et ces petites paillettes qui brillent dans ses yeux bruns… un vrai regard de fête !

Ma fille ! reprends-toi. Tu déraisonne !

 

Philippe entra dans la pièce, souriant, saluant du regard les convives. Il sembla surpris de revoir Mary, un instant, puis s’approcha d’elle avec un grand sourire et lui dit :

«Finalement, il semble que nous ayons eu raison de faire un effort pour sortir ce soir. C’est une soirée particulièrement prometteuse. C’est la soirée des surprises, on dirait.»

«En effet, répondit Mary. La soirée de toutes les surprises. Quand je vous disais que les soirs de Noël, les gens semblent différents et que la magie transforme les choses les plus banales en étincelles pour faire briller les yeux des enfants. Vous ne vouliez pas me croire …»

Il la regarda fixement et d’une voix douce, il répondit :

«Je n’ai rien dit, parce que je voulais que vous soyez convaincue que j’étais un homme pragmatique, pas un de ses rêveurs qui pensent que le soir de Noël, tout devient possible, pour qui veut croire aux étoiles. J’ai juste ajouté : Quelqu’un a dit que les rencontres importantes finissent toujours par se faire. Et quoi de mieux qu’un jour de Noël pour croire en la magie…»

«Et j’ai répondu : J’y crois, moi … » murmura Mary.

Il plongea son regard dans le sien, faisant briller les paillettes dorées de ses prunelles brunes et d’une voix à peine audible, répondit :

«Alors, nous serons deux à y croire…»

 

Fin

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13 réflexions sur “Une Image…une histoire: Conte de Noël (4/4)

  1. Ah ! j’adore les histoires d’amour !

    Aimé par 1 personne

  2. J’adore votre propre commentaire avec « midinette »!…Il faut savoir garder ses rêves…et en encourager d’autres! Ce que vous faites si bien! J’aime beaucoup la phrase avec l’eau qui » emporte les branches mortes »…Belle histoire de Noel On voudrait que ce soit Noel tous les jours!

    Aimé par 1 personne

  3. Toujours, toujours les belles-mères, et pourtant les jeunes filles d’aujourd’hui sont les belles-mères de demain.

    Aimé par 1 personne

    • L’histoire éternelle, où la jalousie et l’envie prennent les traits de la belle-mère, dans les contes mais aussi dans la vie. Les jeunes filles sont parfois envieuses et acariâtres aussi, et certaines belle-mères sont des anges. Ne généralisons pas 🙂
      Je suis ravie de votre visite ici et vous en remercie !

      J'aime

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