Confessions intimes 5 : Oceane

iphone chris 008

Photo M. Christine Grimard

 

Ils m’ont construite à la saison où les marais passent du gris souris au jaune safran.Il leur restait quelques planches quand ils eurent fini de construire le bateau familial. J’ai eu peur qu’ils me peignent de la même couleur, non pas que je n’aime pas le bleu et le blanc, mais je préférais rester «nature». Heureusement, la peinture coûte cher et ils avaient fini le dernier pot sur la barrière de la maison.

Ils avaient besoin d’un abri pour se reposer quand ils rentraient de la pêche. Souvent ils étaient si épuisés, les soirs de tempête, qu’ils n’avaient pas la force de rentrer au village et ils restaient passer la nuit entre mes planches. Plus tard, quand ils construisirent l’étier au bord de mon chemin, je devins « cabane d’ostréiculteur ». C’était un titre ronflant qui ne m’allait pas très bien. Je n’étais qu’une maisonnette toute simple, qu’un abri côtier, comme ils disaient. Le petit Claude m’avait même baptisé en plantant sur mon pignon une jolie pancarte qu’il avait sculptée dans le cadavre du vieux pin, où il avait écrit «Oceane» en oubliant l’accent. C’était le prénom de sa petite amie de l’époque. Plus tard, il oublia cette fille, et ma pancarte fut arrachée par le vent un soir de tempête. Claude est parti vivre dans la grande ville et tout le monde a oublié mon nom depuis que sa mère a été rejoindre son père sous les cyprès de l’église.

Ici la vie est douce, au bord des marais, dans le silence secret des canaux, à l’ombre de la forêt.

J’ai vu défiler des générations de gamins, rêveurs ou casseurs, joyeux ou mélancoliques, hurlants ou chantants. J’ai vu la vie des hommes de ce pays, burinée par le vent salé, brisée par les tempêtes, bronzée par le temps. Je les aime ces hommes et ces femmes courageux, sensibles, attachés à leur terre de sel et de vent. J’aime leurs émois, je ressens leurs chagrins, j’accompagne leurs espoirs.

Ils pensent que je suis un amas de bois et de tôles. Ils pensent que je suis insensible. Je leur pardonne… Ils ne savent pas…

Pourtant une fois, une fillette a compris qui j’étais. Je la revois avec ses yeux immenses du bleu de l’océan. Je la revois me regarder, assise là-bas de l’autre côté de l’étier. Elle suivait des yeux la grue blanche qui habite à l’est. Elle était venue pour cueillir des salicornes, sa mère lui avait demandé de rentrer seulement quand son panier serait plein. Pourtant, elle s’était assise au bord de l’étier, sa ningle* posée sur le sol, le menton reposant sur ses paumes, silencieuse. Elle scrutait chaque détail, chaque son, comme si elle voulait en remplir son cœur. Je la regardais derrière mes rideaux de dentelles et j’ai dû sourire. Ma porte a grincé. Un tout petit grincement pourtant !

Cela a suffi pour qu’elle se retourne vers moi au moment où je tentais de reprendre mon sérieux. Il ne fallait pas qu’elle entende mes planches crisser, il fallait que je bloque ce fou rire que je sentais monter devant son air incrédule. Elle se leva et me fixa quelques instants. Le soleil choisit ce moment-là pour sortir des nuages et se refléter dans mes carreaux, ce qui l’éblouit un peu. Elle leva sa main devant ses yeux en pare-soleil, les plissa et hocha la tête, comme si elle venait de comprendre…

Elle s’approcha de moi, fit le tour de mes planches, colla son visage contre ma fenêtre, les deux mains autour de son visage, puis se décida à entrer. Ma porte était toujours ouverte. Je ne l’empêchais pas d’entrer. Elle fit le tour de ma petite pièce, me chatouilla un peu les entrailles, en glissant sur mon plancher, caressa mes rideaux désuets et jaunis, puis ressortit en fermant soigneusement la porte derrière elle. Elle alla passer son doigt sur les lettres usées de ma pancarte et prononça deux fois : O-ce-an-ne, d’une voix douce.

Elle retourna sur son promontoire, me regarda de nouveau mais cette fois, avec un sourire complice. Ses yeux pétillaient de malice. Elle redressa la tête et murmura:

« Je sais bien que tu me vois, et tu sais que je te vois aussi. Tu ne me diras pas ce que tu penses, là, juste derrière tes rideaux, mais moi, un jour j’écrirai ce jour où j’ai vu briller ton regard dans le soleil du matin. Souviens-toi de moi comme je me souviendrai de toi. Seul le vent pourrait nous trahir, mais il est déjà parti…»

Sur cette phrase, elle se leva et repartit en chantonnant, le long des sentiers du marais son panier presque vide à la main, valsant dans les rayons de miel du soleil matinal.

Et moi, je n’ai jamais oublié son sourire…

Texte et Photo : Marie-Christine Grimard

Notes :
Cette petite cabane d’ostréiculteur a été démolie un an après cette photo. J’aimais beaucoup voir sa silhouette en parcourant en vélo, les marais qui bordent la pinède au bord de ce littoral vendéen que j’aime tant. Les planches ont été récupérées pour d’autres usages, et je me demande si elles ont gardé un peu de l’âme de cette maisonnette dans leurs souvenirs.
*ningle : Longue perche de bois utilisée autrefois par les maraîchins pour sauter les étiers (les ponts étant rares).

Publicités

Clichés 10: Cycle.

feuillesss

Photo M. Christine Grimard

****

Quelques gouttes de soleil
Quelques feuilles vermeilles
Un peu de rouge sur la treille

Un peu de vert éclatant
Dans le vent
D’un début de printemps

****

 

été 123

Photo M. Christine Grimard

 

 ***

Fleurs

Abondance et chaleur

Soleil et torpeur

Langueur

Éclatants cerisiers

D’un Généreux et bel été

***

 

automne33

Photo M. Christine Grimard

****

Quelques feuilles rougissent inexorablement,

Survivant sur les branches, résistant,

Frémissant, s’accrochent malgré le vent,

Puis épuisées, elles abandonnent

Leur vie rouillée à l’Automne.

****

 

hiver

Photo M. Christine Grimard

 

***

Froid mordant

Brouillard givrant

Paysage Frissonnant

Lumière blanche survivant

Au givre d’un hiver paralysant

***

Une année de plus écoulée

Une année de moins à vivre

Bilan de la page tournée

Espoir de celle qui viendra et reste à écrire.

***

« Quatorze » de Vincent Fouquet

Le Théâtre de l’Atrium, donnait cette semaine, la pièce « Quatorze » qui relate les évènements historiques survenus durant les 38 jours entre l’attentat de Sarajevo qui a coûté la vie à l’Archiduc François-Ferdinand et la déclaration de la première guerre mondiale, qui coûtera la vie à 20 millions de personnes.

Cette pièce, écrite par Vincent Fouquet, est une comédie, mise en scène par Sébastien Valignat, nous aide à comprendre pourquoi nos aïeux ont participé à cet enchaînement infernal vers l’horreur, n’ont rien vu venir prisonniers de leurs logiques respectives.

quatorze

« Comment en est-on arrivé là? »

C’est la question posée par la pièce, qui interroge avec humour les causes de la grande guerre, se repasse le film des évènements selon les différents points de vue des acteurs de tous les pays d’Europe qui ont mis le doigt dans l’engrenage, précipitant leurs populations dans l’horreur des quatre ans qui ont suivis.

« Le souvenir est un poète, n’en fais pas un historien. » disait Paul Géraldy.

Ici le souvenir est relaté sous la forme de dialogues entres monarques, ambassadeurs, ministres, pacifistes, journalistes, héros et humains de tous les pays.

On comprend mieux en quelques scènes, comment, comme disait Céline:

« Cette foutue énorme rage qui pousse la moitié des humains, aimants ou non, à envoyer l’autre moitié vers l’abattoir. »

La mise en scène est remarquable ainsi que les acteurs qui endossent en quelques minutes, le costume et la peau de centaines d’humains qui ont tous souffert de cette barbarie.

De nombreux lycéens étaient dans la salle, et l’on se prend à rêver que ce genre de témoignages fasse germer dans leurs esprits, l’idée de ne jamais reproduire ce genre de tragédie, à l’heure où les nationalismes rejaillissent en Europe et dans le monde.

 

Pour ce travail de mémoire : Hommage à la Compagnie Cassandre

Texte: Vincent Fouquet

Mise en scène: Sébastien Valignat

Avec: Vincent Fouquet, Tommy Luminet, Guillaume Motte, Céline Porteneuve, Charlotte Ramond, Alice Robert.

Scénographie: Amandine Fonfrède

Créatin lumière: Lucas Delachaux

Création son: Joseph Bilek

Costumes: Clara Ognibène

Assistanat Mise en scène: Marijke Bedleem

Administratrice de production: Sophie Présumey.

Pour plus de renseignements, suivez ce lien.

«Le printemps et l’été 1914 furent marqués en Europe par une tranquillité exceptionnelle»
Winston Churchill, Mémoires

Une Image… une histoire : Choix de vie.

1966799_733378520027571_1120901726_n

Auteur Inconnu

 

Trois semaines qu’il était là, et il avait du mal à s’habituer au changement de vie radical qu’il avait pourtant choisi.

Les matins silencieux, les soirs brumeux, les jours lents, les nuits longues.

Le premier jour, Pierre pensait qu’il ne s’habituerait jamais au changement. Pourtant, cette ville de province, où sa famille avait ses racines, lui avait semblé être le refuge idéal pour passer agréablement la dernière étape de sa vie. Mais depuis qu’il était là, il avait la sensation de s’être engagé dans un tunnel sans fin. Il s’ennuyait du matin au soir et du soir au matin, sans vouloir se l’avouer.

Hier soir, cette conférence à laquelle il s’était inscrit, et à laquelle il avait bien failli ne pas se rendre au dernier moment, lui avait ouvert les yeux. Il fallait qu’il reprenne sa vie en main. Personne ne s’occuperait de lui désormais, s’il ne le faisait pas lui-même. Il n’avait jamais décidé de sa vie, et il était temps de le faire. Dans son enfance, sa mère avait toujours choisi pour lui, jusqu’à la couleur de ses chaussettes. Puis son épouse avait pris le relais. C’était confortable de se laisser guider. Il n’avait jamais aimé les corvées matérielles, leur préférant les plaisirs et les loisirs. Après tout, il avait toujours travaillé dur, gagnant l’argent de la famille. Il estimait qu’il en avait fait assez, et qu’il avait bien le droit d’aller un peu s’aérer lorsqu’il avait fini ses journées harassantes. Il s’était habitué aux regards noirs de sa compagne, lorsqu’il rentrait tard. A la longue, cela n’avait plus eu d’importance, et il s’était débrouillé pour rentrer de plus en plus tard, attendant qu’elle se soit endormie pour ne pas l’entendre gindre. Le jour où il était rentré moins tard que d’habitude,  se souvenant au dernier moment que c’était leur anniversaire, était celui qu’elle avait choisi pour le quitter. Pourtant il  revenait les bras chargés d’un bouquet d’œillets blancs, comme elle les aimait. Sur le coup, sa première réaction avait été la colère et le dépit, puis un sentiment de liberté l’avait envahit, et il avait passé la soirée à faire toute ce qu’il ne pouvait pas faire depuis qu’il l’avait épousée. Le lendemain, au réveil, lorsqu’il avait émergé péniblement de l’étau qui lui enserrait le crâne, il avait réalisé qu’elle lui manquait, et pas seulement pour choisir la couleur de ses chaussettes.

Une sensation de panique, puis le chagrin, puis l’incompréhension, autant de sentiments déferlèrent en tempêtes successives sous son pauvre crâne.  Un mois après, il avait choisi de quitter son ancienne vie et de venir s’installer dans cette ville.

La période de déménagement l’avait beaucoup occupé. Il avait tenté de renouer des liens avec son enfance, quelques anciens amis habitant encore dans la région. Mais chacun ayant sa vie, les relations étaient restées superficielles. Ce qui l’avait le plus marqué, était de lire son âge, sur les visages de ses amis d’enfance. Son meilleur ami avait disparu depuis une décennie, emporté par une longue maladie comme avait dit pudiquement sa sœur en l’évoquant. Sa première petite amie avait une quinzaine de petits enfants dont elle s’occupait à longueur de temps. Elle qui ne savait pas faire cuire un œuf, était devenue une diva de la pâtisserie. Elle avait beaucoup rit en se remémorant leurs premiers émois d’adolescent, et c’est peut-être ce qui lui avait fait le plus de mal, bien qu’il se soit évertué à en rire avec elle.

Il commençait à se demander ce qu’il était venu faire ici, à la rechercher de son temps perdu. Il aurait mieux fait de repartir à zéro, dans un autre pays, là où aucun souvenir ne jalonnerait son chemin.

Il en était là de ses réflexions, lorsqu’un chaton qu’il avait déjà vu traîner dans la ruelle, entra par la fenêtre entrouverte. Il avança précautionneusement, et lorsqu’il l’aperçut, miaula désespérément.  Il le fixait de ses grand yeux verts, presque phosphorescents dans la pénombre de la pièce. Il sauta de la fenêtre sur le plancher et en deux bonds, arriva près de lui se frottant contre ses mollets, la queue dressée, en ronronnant. Il n’avait jamais eu de chat, ni même de chien, son épouse ne supportant pas les animaux, mais c’était un de ses désirs secrets, soigneusement enfouis depuis l’enfance. L’animal lui semblait terriblement maigre. Il le caressa, ce qu’il trouva très agréable, le chaton enroulant sa queue autour de son bras pour prolonger la caresse. Il lui donna à boire et trouva dans son réfrigérateur quelques restes de son dernier repas pour lui. Le chaton n’en fit qu’une bouchée, puis, en se léchant les babines, sauta sur ses genoux, en ronronnant son plaisir.

Voilà bien longtemps qu’il n’avait pas eu la sensation d’être utile à quelqu’un, et il trouva cela très bon.

Le chaton sauta de ses genoux et joua sur le plancher avec les ombres du rideau. Il se roula sur le dos essayant d’attraper entre ses coussinets les poussières étincelantes qui brillaient dans les rayons du soleil, et poussant des petits cris de joie. Le jeu dura jusqu’à ce qu’un nuage vint obscurcir la pièce. Un peu déçu, il resta quelques instants couché sur le flanc, puis jeta un coup d’œil vers l’homme, il sauta sur ses pattes et revint se lover entre ses jambes. Le dialogue muet entre eux eut l’air de lui plaire, alors, décidant de s’installer, le chaton fit le tour de la pièce et avisa le fauteuil délabré qui lui venait de son grand-père, et s’installa en boule au fond de l’assise. Le regard qu’il lui jeta était sans équivoque:

« Tu vois, ici, je suis chez moi, et je te tolère aussi dans mon espace… »

Pierre sourit et lui répondit:  » Fais comme chez toi ! »

Voilà là ce qu’il lui fallait pour rebondir. Sa mère lui avait toujours dit que s’il apprenait à lire les signes que la vie lui donnerait, il pourrait avancer plus loin sur son chemin. Il n’avait jamais vraiment compris ce qu’elle voulait dire, ou plutôt, il n’avait jamais essayé de comprendre. Ce chaton, c’était un des signes dont sa mère parlait. il en était sûr. Voilà ce qui lui fallait. Un petit être qui dépendait de lui, au moins quelques temps. Un petit être qui acceptait de partager son espace et qui lui ferait aimer sa vie.

En y réfléchissant, il pouvait trouver d’autres personnes à aider. En face de son immeuble, il avait remarqué l’enseigne d’une association qui recrutait des bénévoles. il irait voir demain…

Ce soir-là, lorsqu’il se coucha, le chaton tourna quelques secondes sur le tapis, puis d’un bond sauta sur son lit et s’installa sur ses pieds, avant de s’endormir profondément. Que c’était bon de sentir que quelqu’un vous faisait ainsi confiance. Pierre laissa le souffle régulier du chaton le bercer, puis il s’endormit, un sourire sur les lèvres.