Une image…une histoire: L’ île des possibles (Partie 4)

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Lily suivit son hôte. Il la regardait amusé, découvrir sa cuisine. Elle fit rapidement le tour de la pièce, très étonnée de sa modernité contrastant avec le décor de la pièce précédente. Tout était rutilant, digne de la cuisine d’un grand hôtel. Elle le regarda réunir différents ingrédients et les disposer sur un îlot central en marbre avec une dextérité toute professionnelle.

« Vous êtes un homme étonnant, dit-elle, cette cuisine est impressionnante. Je ne m’attendais pas à trouver ce genre de piano dans une longère ! »

Il se contenta de sourire, et lui demanda d’aller chercher quelques fruits dans le cellier pour le dessert. Quand elle revint, il avait déjà préparé un assortiment de légumes et de fruits de mer aux couleurs chatoyantes. Lily proposa son aide, tout en devinant qu’il n’en avait pas besoin. Avec un sourire, il lui suggéra de faire une salade de fruits pour le dessert. Il était évident qu’il avait une grande habitude dans ce domaine, et Lily était de plus en plus intriguée par les multiples talents de son hôte.

Pendant que le gratin qu’il avait confectionné en un tour de mains, cuisait, Lily se décida à poser les questions qui lui brûlaient les lèvres.

« Comment avez-vous appris tout cela, Jacques ? J’imagine que la cuisine n’a aucun secret pour vous. Vous semblez exceller dans de multiples domaines. Je ne sais rien de vous, mais vous m’intriguez. Racontez-moi ! »

« Je me débrouille pas mal pour ce qui est de la cuisine, reconnut-il avec un petit sourire modeste. J’ai ouvert un restaurant à New York pendant quelques années. J’adorais cela, les clients étaient devenus des amis pour la plupart. Nous étions atypiques, faisant de la cuisine française raffinée et surprenante, alors que la mode était aux plats allégés sans sucre sans graisse sans saveur et sans couleur. Les critiques avaient dit de nous que nous étions les « Molières de la cuisine ». Une fois que le restaurant fut connu, il prit de l’ampleur très rapidement et ce fut une partie très agréable de ma vie. J’en garde un souvenir ému, bien que ce fut très difficile physiquement et que … »

Il s’interrompit brutalement, ses yeux qui étaient rieurs s’emplirent de larmes brusquement, et il tourna la tête. Se reprenant aussitôt, il ajouta d’un ton enjoué:

« Je vais vous faire découvrir une de mes spécialités ce soir, le gratin de la mer. Vous m’en direz des nouvelles ! Fruits de mer, petits légumes croquants, sucre roux et gingembre, fleur de sel et salicornes. »

En joignant le geste à la parole, il sortit du four deux plats gratinés à souhait, libérant tous les arômes décrits dans la pièce. Lily avait hâte de goûter cette merveille au fumet royal.

Ils s’installèrent autour d’une petite table que Lily n’avait pas remarquée jusqu’ici. Elle n’avait jamais eu l’occasion de déguster ce genre de cuisine, sucrée salée, aromatique et exotique à la fois. Elle se souvint de l’adjectif que Jacques avait employé à propos de sa cuisine, raffinée et surprenante. C’était tout à fait cela. Elle lui en fit le compliment, avec un enthousiasme sincère qui le toucha. Elle ajouta:

« Je remercie le ciel d’orage qui m’a donné la chance de partager votre repas ce soir, Jacques. Vous rencontrer est un cadeau magnifique que me fait le destin. Surtout aujourd’hui, où ma journée était difficile… » Elle regretta aussitôt cette dernière phrase quand elle le vit froncer brusquement les sourcils, et se reprit aussitôt!

« Oui, enfin. Je préfère oublier mes égarements. J’aimerais que vous m’en disiez plus sur votre vie, c’est plus intéressant. Expliquez-moi qui vous êtes, et ce que la vie vous a apporté. Il me semble que j’ai tant à apprendre d’un homme comme vous ! »

« Ma petite, répondit Jacques. Nous avons tous à apprendre de chacun de ceux que nous croisons, si nous étions un peu plus attentif à ce qu’ils nous montrent. Vous pourriez m’apprendre vos bonheurs et vos regrets, cet émerveillement que j’ai vu dans vos yeux lorsque vous suiviez la danse de ce goéland dans les marais, ce désespoir que j’ai lu en vous sur la falaise, cette attente que vous avez au fond du cœur, ce découragement qui vous suit au bord de votre nuit, cet espoir qui vous soulève aux portes du matin.. »

Il reprit son souffle, laissant le silence faire écho à sa tirade.

Lily savoura ses dernières paroles en silence.  Plusieurs minutes s’écoulèrent où chacun resta perdu dans ses propres pensées. Mais ils n’avaient plus besoin de mots. Les plaintes du vent s’engouffrant dans la cheminée suffisaient à meubler cet instant de partage.

« Vous êtes bien une sorte de magicien. Murmura-t-elle. Vous êtes un cuisinier-poète-écrivain-pêcheur-bourlingueur… Je ne sais quoi encore. Vous êtes surtout une belle âme, que je suis émerveillée d’avoir eu la chance de rencontrer. L’île a la réputation de cacher des mystères, il semble que les fées courent la lande et que les légendes soient tenaces dans l’esprit des gens. Je crois que la réalité est parfois plus belle encore que les légendes. »

« Vous êtes une rêveuse, ma petite, dit-il ironiquement. Ce n’est pas bien pour une fonctionnaire ! Il faut avoir les pieds sur terre et la tête dans les circulaires ministérielles quand on occupe un poste tel que le vôtre. Que dirait votre inspecteur  d’académie s’il savait que vous avez une passion pour le vol des goélands, et que vous courrez la lande les soirs d’orage en compagnie d’inconnus peu recommandables en mon genre. Il suffirait qu’il regarde  la photo que vous avez prise cet après-midi de ce goéland qui s’envole au bord de la plage, pour que votre compte soit bon ! » Il éclata de rire, satisfait de ses bons mots.

Lily fut heureuse de le voir sourire ainsi. Elle fit mine d’être vexée et se leva pour aller chercher sa salade de fruits qu’elle posa devant lui en disant:

« A votre tour de goûter à mes exploits culinaires … au lieu de raconter des bêtises ! »

« Très bien, voyons cela ! dit-il. Toute vérité n’est pas bonne à dire. Je me tais, mais je n’en pense pas moins. »

Lily sourit en se disant que la soirée qui avait commencé dans le fiel, se poursuivait dans le miel.

Elle aimait les surprises que la vie pouvait lui réserver parfois. Et celle-ci était particulièrement savoureuse. Elle croisa le regard de Jacques dont les petites rides au coin de l’œil soulignait le plaisir qu’il prenait à ce partage. Elle se dit qu’elle aimait cette vie finalement.

Dehors les derniers éclairs illuminaient la lande et c’était beau.

A suivre —>

6 réflexions sur “Une image…une histoire: L’ île des possibles (Partie 4)

  1. Cette histoire va-t-elle devenir gratinée ?

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  2. On sent la douce intervention du ciel dans leur rencontre… (goéland…)
    « Cuisinier-poète. »..j’adore…Vous pouvez continuer à passer les plats, Chris!!…

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