Une image…une histoire : L’île des possibles (Partie 1)

Photo M.Christine Grimard

 

Lily avait fini sa journée un peu plus tôt, et pouvait profiter de quelques heures de liberté.

Ce soir, elle avait besoin d’un peu de calme. les enfants de sa classe étaient de plus en plus bruyants. Elle ne pouvait capter leur attention que pour un temps de plus en plus court, et cela représentait une dépense d’énergie considérable. C’était la première année qu’elle était dans cette petite école , mais elle ne savait pas combien de temps elle tiendrait ! Quand elle était arrivée dans ce village,  elle n’avait vu que la carte postale. Elle s’était crue arrivée au paradis.

Puis la rentrée était arrivée, et elle avait déchanté. Dans l’île, les enfants étaient si peu nombreux, qu’elle avait une classe unique, allant de la maternelle au CM2. C’était une difficulté supplémentaire pour elle, qui n’avait jamais su s’organiser. Sa mère lui avait si souvent répété qu’elle n’arriverait jamais à suivre un emploi du temps. C’est le destin qui la punissait probablement. Ici, elle devait suivre six emplois du temps conjoints à la fois, chaque jour !  Elle avait dû s’organiser pour que chaque enfant soit occupé. Elle finissait les journées sur les rotules.

Heureusement qu’elle n’avait pas d’enfant ! Elle n’aurait pas pu avoir le courage de s’occuper d’une famille après la classe.

Pourquoi fallait-il toujours qu’elle revienne là-dessus ? Combien de temps encore ?

Quel âge aurait-il maintenant ?

….

Ça suffit ! Elle chassa ses pensées sombres d’un revers de main. Elle était devenue insulaire pour laisser ses regrets derrière elle.  Il y avait quelques avantages à vivre dans une île. C’était l’isolement précisément. La paix. Ici, elle trouverait la paix.

Certains endroits de l’île étaient entièrement déserts. Chaque jour, après la classe elle explorait son nouvel environnement pour s’aérer l’esprit. Son plaisir, c’était de partir vers les marais et de photographier les oiseaux. Ils n’étaient pas craintifs et certains s’approchaient d’elle, intrigués par son allure d’échassier inconnu. Elle avait tenté de nourrir les mouettes mais elle devait s’y prendre mal, parce qu’elles s’étaient envolées en riant, lorsqu’elle avait tenter de les approcher. Peu importe, elle avait appris rapidement à garder ses distances. Si elle était immobile et silencieuse, les oiseaux finissaient par oublier sa présence et elle pouvait les observer tout à loisir jusqu’à la tombée de la nuit.

Ce soir-là, l’oiseau glissait silencieusement dans un des bras du marais, battant lentement de ses pattes palmées l’eau derrière lui. Les ondes circulaires qu’il créait autour de lui formaient une spirale ondulante. Le doux clapotis apaisait Lily, elle se sentait sombrer doucement dans un état de torpeur hypnotique. La fraîcheur de l’eau  s’insinuait peu à peu dans son corps, lavant son âme de ses pensées négatives. La mouette se retourna et la fixa, interrompant son mouvement de patte. Elle aurait juré qu’elle lui souriait. Puis elle rompit le charme et s’envola et ricanant.

Lily sursauta, brusquement ramenée à la réalité. Elle frissonna. La nuit tomberait bientôt. il fallait qu’elle se hâte. Elle se releva et reprit le chemin qui longeait la falaise pour rejoindre le village. L’océan se déchainait sur les rochers en contrebas. Elle s’approcha fascinée par le bruit tonitruant des flots qui s’engouffraient dans les éboulis de la falaise. Elle était au bord du gouffre et continuait d’avancer. Elle s’arrêta, vacillante sous les assauts du vent. Elle n’avait plus qu’un pas à faire, juste un petit pas en avant.  Juste un pas, et tout serait plus léger…

Elle ferma les yeux et avança le pied droit vers le bord sablonneux de la falaise …

Une main ferme s’accrocha à son bras, la tirant en arrière, et lui arrachant un cri de surprise.

Elle ouvrit les yeux, encore sonnée, tremblant jusqu’au bout des ongles, pour croiser un regard sévère qui la considérait d’un air furieux.

« Êtes-vous à ce point inconsciente pour vous approcher du bord de la falaise  sans aucune précaution ? » lui hurla au visage un homme qu’elle n’avait encore jamais vu sur l’île. Il était beaucoup plus grand qu’elle, massif, le visage buriné. Avec son air sévère, elle était incapable de lui donner un âge. Mais ce dont elle était sûre,c’est qu’elle l’avait mis en rage.  Elle baissa les yeux vers ses chaussures, comme une petite fille prise en faute. Elle rougit fortement et trembla de plus belle, ce qui le calma un peu.

Il reprit dune voix un peu plus douce:

« Calmez-vous, la falaise n’est pas très haute à cet endroit et un rocher en contrebas aurait amorti votre chute, au prix d’une belle fracture probablement. J’espère que vous vous souviendrez de la leçon ! ajouta-t-il cependant. Il baissa la tête pour être à sa hauteur et pouvoir la regarder de plus près, soudain inquiet de sa pâleur.

Lily ne savait plus si elle avait envie de rire ou de pleurer. Des émotions contradictoires la submergeaient.Comment était-ce possible, comment avait-elle pu faire ça ?

Elle avait voulu… Elle avait failli…

Elle sentit ses lèvres trembler. Non, elle n’allait pas pleurer devant cet inconnu. Il la fixait en plus. Elle ne voulait pas lui montrer sa fragilité. Elle garderait ses fêlures pour elle. Elle était l’institutrice, il fallait qu’elle soit forte ! Elle se reprit et dit d’une voix qu’elle voulait ferme :

« En effet ! Je m’en souviendrai. Je vous remercie de votre aide et vous prie de m’excuser pour ce dérangement que je vous ai causé. Je ne m’aventurerai plus sur la falaise à cette heure-ci. Je ne voyais pas très bien où je me dirigeais. Ajouta-t-elle en rougissant devant son propre mensonge.

« J’espère bien ! répondit l’homme sèchement. Et j’espère aussi qu’à l’avenir, vous apprendrez à mieux camoufler vos mensonges en évitant de rougir comme une pivoine. »

Elle resta abasourdie par son audace et le regarda fixement, la b.ouche ouverte.

Il éclata de rire devant son air outré. Il ajouta :

« Ma petite dame, j’ai beaucoup bourlingué dans ma vie, et on ne me la fait pas ! Sous votre air de fausse désinvolture se cache une gamine égarée. Vous pouvez raconter ce que vous voulez aux gens du village, je ne suis pas dupe. On a tous nos fragilités et malgré cela, la vie vaut la peine qu’on l’affronte. La vie, c’est ce qu’on nous a donné de plus précieux, ma petite. Il vaudrait mieux ne pas l’oublier. La vie, c’est une belle fille à séduire, elle aime danser le tango et elle vous tourne le dos si vous oubliez de lui dire qu’elle est belle. »

Il reprit son souffle. Son regard étincelait. Il fixait Lily  avec une passion qu’elle n’avait jamais vue chez personne auparavant. Malgré elle, la force de cet inconnu la portait et en l’entendant parler, elle redressa les épaules reprenant confiance en elle. Son instant d’égarement s’éloignait, lui semblant totalement incongru. Il lui attrapa le bras de nouveau et dit:

« Venez, ma longère est là. Vous allez boire un petit remontant de mon cru, et je vous raccompagne au village. J’ai une course à faire. »

Lily hésita à suivre cet inconnu.

Personne au village ne lui avait parlé de cet homme, ni en bien ni en mal.

Après tout, avec ce qu’elle venait de faire, elle n’avait rien à perdre…

Elle croisa son regard clair, se dit qu’un regard aussi franc ne pouvait cacher une âme noire, et lui emboîta le pas…

A suivre ->>>

 

 

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18 réflexions sur “Une image…une histoire : L’île des possibles (Partie 1)

  1. c’est si beau et je n’ai pas de mots pour vous complimenter

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  2. Une photo et hop c’est parti… le calme évoqué par cette photo cache donc une vraie tempête 😉
    Votre texte explore des aspects intéressants de votre personnage mais, si je peux me permettre ce mais, je trouve que parfois vous pourriez moins en dire et le lecteur pourrait alors avoir plus de place…

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  3. Ah une belle histoire comme je les aime; vous savez cela…Et puis, pleine de choses qui me touchent et même certaines phrases entières…Quant à l’histoire de la falaise…Bref, beau début…Comment faites-vous, Chris, pour écrire tout cela aussi vite…! Et…aussi bien, surtout!

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    • Oh je suis contente de vous voir ici ce matin cher Patrick, et je vous remercie d’aimer mes histoires et de le dire. J’ai trouvé le début de l’écheveau sous les ailes de l’oiseau puis j’ai tiré doucement et laissé dévider l’histoire 🙂

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  4. Les îles sont souvent facteur déclenchant d’histoires qui font frisonner : mais tant que l’on ne tombe pas sur le comte Zaroff

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  5. lire « frisssssssssssssssssssssssssssssssonner ».

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  6. Merci pour votre commentaire pour mon épouse (Le nounours rouge) sur le « e-musée de l’objet » ! Nous devons trouver d’autres contributeurs et je pense que vous répondez tout à fait pour apporter votre pierre à cet édifice ! Entrée libre sur :
    http://objetsdefamille.wordpress.com/author/lineairealineaire/

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  7. j’aime bp cette histoire de mouette, d’océan, de LilyChris.. impertinent et attachant enfant !! sans oublier son ange gardien..

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  8. Je vais suivre avec délice. Jolie plume, bravo

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