Une image… Une histoire: Dernière danse.

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La pluie frappait les carreaux.
Elle regardait l’horizon bouché.
Son moral était aussi gris que le ciel du matin.

Quand elle allait mal, elle écrivait, depuis toujours. Quand elle allait bien aussi !
Elle n’avait jamais réussi à se départir de ce défaut. Elle posait des mots sur ses émotions, c’était sa manière de les canaliser et de se sentir plus légère ensuite, le seul moyen de réussir à tenir dans son monde robotisé, la seule manière de pouvoir continuer.
Sa mère le lui avait si souvent répété. Si tu veux écrire, finis ton travail d’abord !

Enfant, elle dessinait et cela était toléré. Les enfants dessinent et on les laisse faire. Mais quand elle avait commencé à illustrer ses dessins par des petits poèmes, ses parents avaient commencé à lui dire qu’elle perdait son temps.
« Passe ton bac d’abord ! Et quand tu auras un vrai métier, tu pourras t’amuser à écrire, s’il te reste du temps. »
Son père était sérieux, très sérieux, trop sérieux et n’avait plus l’âge de sourire à ses bêtises depuis bien longtemps. Il la regardait de haut, derrière ses lorgnons sévères, le regard méprisant autant que navré. Les lèvres qu’il avait déjà fines, étaient tellement pincées, qu’elles ne formaient plus qu’un trait bordeaux sur son visage gris. La première fois qu’il avait lu un de ses poèmes, il n’avait rien dit d’autre que : « tu as fait une faute d’accord à la neuvième ligne ! »
Un peu plus tard, elle l’avait entendu qui disait à sa mère, dans la cuisine:
« Elle prend le même chemin que l’oncle Paul, il serait temps qu’on lui trouve une vraie occupation ! »

L’oncle Paul était la honte de la famille.
Elle ne connaissait pas bien son histoire, parce qu’on n’en parlait jamais et que grand-mère baissait la tête quand on l’évoquait. Elle n’avait jamais osé la questionner pour ne pas lui faire de la peine. Mais, un jour, en rangeant des papiers pour aider sa mère, elle avait trouvé une lettre de son grand-père expliquant qu’il avait déshérité son fils, qui « jouait au poète maudit » sur la côte d’azur avec des filles de mauvaises vies.
C’est le mot « poète » qu’elle avait retenu, et depuis elle vouait une admiration sans borne à cet oncle qu’elle n’avait jamais vu, imaginant qu’il avait tout abandonné pour vivre sa passion sans contrainte.
Plus tard, elle avait appris qu’en fait de « vivre sa passion », il en était mort très prématurément, abandonné de tous.

Ses parents se faisant du soucis pour elle, elle avait fini par céder et était entrée dans ne grande école de commerce, puis dans une grande carrière, comme on entre au couvent.
Elle vivait dans cette ville rayonnant sur le monde, dirigeait un grand service dans une grande compagnie, envoyait des ordres et des contre-ordres aux quatre coins de la planète plus vite que son ombre, était crainte et admirée. Le soir, après que chacun ait déserté les bureaux du vingt-cinquième étage, elle rentrait chez elle, au dernier étage d’un immeuble haussmannien, désespérément seule. Le seul compagnon qu’elle n’avait jamais eu, était le chat de sa voisine qu’elle gardait quand celle-ci, hôtesse de l’air, partait au bout du monde.

Alors sa plume occupait ses nuits. Elle écrivait le monde qu’elle rêvait, celui de son enfance occultée, celui de toutes ses vies encore à venir.

Aujourd’hui, elle ne travaillait pas et se sentait si seule devant ce rideau de pluie.
La voisine, professeur de piano, avait un élève ce matin. Elle entendait ses hésitations et les libertés qu’il prenait avec le tempo. La musique l’avait toujours inspirée, elle alluma son écran et laissa ses doigts courir sur le clavier en suivant la couleur de la musique, tantôt joyeuse, tantôt mélancolique. Elle laissait danser les mots au rythme de la partition et son histoire prenait corps. Lorsque la leçon fut finie, elle chaussa son casque pour ne pas tarir son inspiration. En quelques secondes elle retrouva la suite des arabesques de Debussy que travaillait l’élève.

La pluie avait cessé de tomber et le crépuscule habillait de velours les dernières gouttes qui glissaient sur les carreaux . Que les toits de la ville étaient beaux après la pluie !
Elle se fit un grand café et retourna à son histoire.
Elle laissa couler la vie de son héroïne et l’entraina jusqu’au bout de ses contradictions. Aux portes du matin, elle referma son écran et s’effondra sur son lit.

Ce fut la sonnerie du téléphone qui l’éveilla le lendemain à midi. Elle ouvrit un œil et décrocha par réflexe.
Elle réalisa en une seconde, lorsqu’elle entendit la voix courroucée de l’assistante de son patron qui lui demandait si elle était malade. Elle la laissa déverser son fiel habituel, puis lui répondit posément qu’elle avait eu un empêchement familial.
Lorsque l’autre lui répondit qu’elle croyait qu’elle n’avait plus de famille puisqu’elle passait tout son temps du bureau, elle sentit les larmes couler sur ses joues. Sans rien répondre, elle tourna la tête vers le miroir et ne se reconnut pas dans cette femme au visage défait qui la regardait fixement. Qu’était -elle devenue ?
Où s’étaient envolés ses rêves de petite fille ?
L’attendaient-ils quelque part ?

L’assistante continuait sa litanie sans attendre de réponse. Elle finit son monologue en lui disant que son patron lui avait envoyé un mail dont il voulait une réponse immédiate.
Elle raccrocha sur cette dernière injonction.

Dehors, un beau soleil avait chassé la pluie. Elle avait besoin d’un bon café qu’elle se prépara pendant que son ordinateur s’allumait.
La première icône qu’elle vit en revenant était celle de son texte de la vieille. Elle hésita, puis l’ouvrit. Elle relut le début du texte et fut immédiatement transportée dans la peau de son héroïne, imaginant la suite de son périple…
Elle soupira, et pour dompter sa culpabilité, alla consulter ses mails.
Le premier était celui de son patron, d’une froideur extrême, entrecoupé de passages en majuscules, ponctué de points d’exclamations ! Elle crut voir son visage fermé sortir de l’écran.

Dehors, le soleil dansait avec les nuages et faisait briller le zinc des toits. Elle aurait bien aimé danser sur les toits avec lui.

Elle cliqua sur l’icône « répondre » et tapa rapidement sa réponse, puis appuya sur envoi …

Elle fut prise d’un fou rire incoercible.
Elle riait, riait, riait en imaginant la tête de son patron lorsqu’il ouvrirait le mail , ne contenant qu’une seule phrase:
« Le pire dans la vie n’est pas la mort mais ce que nous laissons mourir en nous alors que nous sommes vivants » N.Cousins

Dehors le soleil dansait avec les nuages.
Elle leur sourit.
Finalement, elle irait danser avec eux aujourd’hui !

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6 réflexions sur “Une image… Une histoire: Dernière danse.

  1. C’est si beau – pas de mots

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  2. « Quand tu auras un vrai métier tu pourras commencer à t’amuser à écrire »…tout est dit là du fait de l’image non « professionnelle » que donne l’artiste! Et aussi de sa « marginalité » dans la tête de certain(e)s ( car il » faut « assumer le monde matériel…! ) Il faut parfois attendre longtemps pour éclore ou choisir entre la « carrière » et la vocation…Et …a-t-on un vrai choix, parfois?? Cela me fait penser à bien des choses, savez- vous! (+ par courriel!…)La chute est belle…Merci.. Chris .cela fait réfléchir…

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    • Merci Patrick pour vos mots venus du cœur, pour quelqu’un qui sait bien de quoi il parle ! Merci de partager votre vécu ainsi, mais cette marginalité n’existe que pour ceux qui passent à côté sans en voir la magnifique originalité. Et ceux-là sont les plus malheureux.
      S’amuser à écrire, et juste se plaire à vivre !
      Merci de votre sourire sur mes pages 🙂

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  3. Cette petite fille a un talent merveilleux, elle n’a pas rompu avec les mots, la poésie de son enfance… les pieds sur terre, la tête dans les étoiles, elle nous prend par la main et nous fait danser.
    Merci Chris

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