Une image … une histoire: Ondes en retour.

Photo M.Christine Grimard

Photo M. Christine Grimard

Dans cette ville impersonnelle, il avait perdu le sommeil, en même temps que le silence. Jamais le bruit ne cessait, celui des voitures, celui des cris, celui des trains crissant sur les rails, celui des passants. Au milieu de la nuit quand la clameur baissait et qu’il tentait d’ouvrir la fenêtre, il y avait encore un grondement sourd, continu, à la fois lointain et obsédant. C’était le cœur de la ville qui palpitait, la rumeur de ses tréfonds qui remontait à la surface des pavés.

Le silence lui manquait.

Enfin, pas n’importe quel silence, celui de sa lande parcourue par les vagues de vent, celui du clapotis contre la coque lorsqu’il passait la nuit au large, celui du ressac et du sable qui dansaient sur l’estran. Son pays lui manquait…

Qu’est ce qu’il se racontait encore ! Son esprit vagabondait sans permission, et ça l’énervait !

Son pays, c’était ici maintenant ! Il fallait bien qu’il en soit convaincu, les toits de la ville étaient ses seuls repères désormais, les cheminées et le zinc. La grisaille avait remplacé l’outremer. Les hommes aimaient se regrouper, ça les rassurait, et il avait choisi de les suivre dans cette galère. Il ne fallait pas qu’il se plaigne, il avait trouvé du travail assez vite finalement, et il avait toujours pu payer son loyer.

Là-bas, il n’y avait plus rien à faire. Le bateau de son père était resté à quai depuis qu’il avait pris sa retraite, aucun marin n’avait les moyens de le reprendre. La pêche ne payait plus son homme, à la criée on préférait les gros chalutiers aux petits, et les prix avaient fait couler la flotte locale. En quelques années, les pêcheurs avaient abandonné le métier, chalut après chalut.

Pourtant, quand il rêvait, c’était au large qu’il se retrouvait, le visage humide d’embruns, la barbe frisée et les cheveux frissonnants sous le vent. Même l’odeur des casiers lui manquait. Quand il se réveillait et voyait l’ombre de l’immeuble d’en face barrer sa fenêtre, il avait l’impression de retomber en enfer. Il lui fallait tout son courage pour se lever, avaler un café amer et partir s’engouffrer dans le métro.

Deux ans déjà qu’il était là. Deux millénaires, plutôt.

Combien de temps tiendrait-il encore ?

Combien de nuits encore verrait-il le camaïeu de bleu de l’étrave flotter dans le port ? Il sentait les ondulations de la mer contre la coque glisser dans ses veines. Lui qui n’avait jamais eu le mal de mer, il se réveillait avec la nausée dans ce lit immobile, dans cette couchette aux pieds rivés au sol.

Cette nuit-là, il retourna là-bas au large de la pointe du Bec. Son père barrait et il se tenait  à la proue, guettant les drapeaux indiquant l’emplacement du filet. La mer était forte, la houle s’était levée depuis peu. Le roulis s’accentuait, et il aimait ça. Il se prit à sourire, et se retourna vers la cabine où son père souriait aussi. Quelque chose était étrange, la nuit était illuminée d’une lueur bizarre, teintée de vert. Il leva les yeux vers la lune qui s’enroulait dans une écharpe de brume. Bientôt ils ne verraient plus la côte. Toujours pas de filet en vue. Ils s’éloignaient encore et la houle forcissait. Encore quelques miles et ils s’enfonceraient dans l’obscurité et le silence, même l’odeur de la côte aurait disparu. Il se tourna vers la cabine et cria à son père de faire machine-arrière, mais le vent était si fort, qu’il ne l’entendait pas. Le navire prenait de la vitesse et tanguait dangereusement. La lune sortit des nuages, et il vit son père lui faire un geste de  la main qu’il ne comprit pas. Il tenta de le rejoindre mais le roulis était trop fort. Il le vit sortir de la cabine au moment où une lame submergeait la poupe. Il ferma les yeux pour se protéger et quand il les rouvrit, le pont était désert. La lune disparut et l’obscurité l’enveloppa, s’insinuant dans tous les pores de sa peau. Il eut la sensation de plonger sous la banquise et fut pris de tremblements incoercibles.

Il se réveilla en sueur. Dehors la nuit avait gardé la couleur ocre des réverbères, et les premiers véhicules défiaient les derniers lambris d’obscurité. C’était un jour ordinaire, dans quelques heures, il reprendrait le chemin de son atelier. C’était un jour de plus, à perdre sa vie entre ces murs. C’était un jour de moins à vivre. C’était un jour de trop.

Il se leva sans réfléchir, regarda autour de lui, rassembla quelques objets auxquels il tenait. Le reste n’avait aucune importance.  Sa valise faite, il prit un café et regarda une dernière fois les toits de la ville. Il n’y avait rien à regretter. Il appellerait le logeur dans quelques heures pour lui signifier son départ. Il se sentit soulagé. Peu importe ce qu’il ferait, il le ferait sous le vent.

Il arriva à la gare aux premières lueurs de l’aube et se dirigea vers le panneau d’affichage.

Il sourit.

Neptune était avec lui.

Le train pour Saint-Malo partait dans dix minutes.

Photo et texte M. Christine Grimard

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8 réflexions sur “Une image … une histoire: Ondes en retour.

  1. Joli conte qui marie l’eau et le fer.

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  2. Ce que je peux dire pour cette belle après!

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  3. Dommage que les petits bateaux soient remplacés par des cargos-gloutons …On vit dans une société containerisée …

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  4. Magnifique quel bonheur de vous lire

    Aimé par 1 personne

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