Une image…une histoire: Le fort

Du plus loin qu’il s’en souvienne, il était toujours venu ici, à chaque saison de chaque année. Ce qui était une maisonnette de villégiature pour ses grands-parents Louis et Lilas, était devenu son refuge.

Ils s’étaient rencontrés là, voilà bientôt un siècle, au bord de cette falaise, un jour de grand vent. Il promenait son chien comme chaque jour à la tombée du jour. Il s’inquiétait de ne pas le voir revenir et le chercha au milieu des bruyères en criant son nom :

  • Captain, mon chien ! Au pied !

Seul le vent répondit. Allait-il le chercher toute la nuit ? Il allait renoncer quand il entendit des aboiements inquiets venant de la falaise. Il se précipita dans leur direction.

Quand le chien le vit arriver, il vint à sa rencontre puis sauta joyeusement autour de lui, et l’attira vers le bord de la falaise. Il hésitait à s’approcher, le vent étant fort, il craignait qu’une rafale ne le précipite en bas. Ce qu’il vit alors le glaça d’effroi. Un morceau d’étoffe flottait sur la paroi, c’était un foulard accroché à une aspérité du rocher. Et plus bas, sur un morceau de granit en équilibre, un corps était suspendu dans une position qui semblait impossible. Il n’avait jamais vu de cadavre et il en fut terrorisé.

Il se demandait ce qu’il devait faire, quand le cadavre bougea le bras !

Il se posa plus de questions et descendit avec une grande prudence le raidillon qui serpentait au bord de la falaise, arrivé au bord il se coucha dans l’herbe, la tête dépassant de l’aplomb et cria :

  • Ohé, vous m’entendez ?

Une voix féminine lui répondit très faiblement, mais le vent emporta les mots au large. Sans réfléchir plus longtemps, il commença à descendre le long des rochers, avec toute la prudence que lui avait enseignée son grand père. Très rapidement, il fut près de la jeune femme, et jugea de la situation. Elle était si frêle qu’il n’aurait pas grande difficulté à la hisser avec lui. Il n’y avait que quelques mètres à parcourir.

Elle était courageuse et ne fit pas de difficulté lorsqu’il lui dit de s’accrocher à lui, mais elle n’avait qu’un bras valide, l’autre pendait inerte le long de son corps. Il n’osait pas penser à la douleur qu’elle devait ressentir, sous peine de perdre ses forces. Elle serra les dents et lui dit que tout allait bien d’une voix étranglée par la peur et la douleur.

Les minutes de leur escalade lui parurent durer des siècles. Il essayait de ne pas secouer son bras blessé et de ne pas glisser vers l’abime où les flots redoublaient de colère. Il sentait ses forces l’abandonner peu à peu, mais il ne le laisserait pas vaincre. Rassemblant ce qui lui restait de courage, il se projeta vers le dernier rocher où il la fit glisser de son dos. Elle avait des larmes plein les yeux, et il ne devait plus jamais oublier ce regard. Ils restèrent un moment, prostrés l’un près de l’autre, sans dire un mot, reprenant leur souffle, quand les secours arrivèrent. Le chien avait été donner l’alerte au village.

Louis se laissa prendre en charge, avec Lilas. Non qu’il soit si fatigué par ce sauvetage improvisé, mais plutôt parce qu’il voulait la suivre et en apprendre plus sur sa mystérieuse rescapée.

Il en apprit beaucoup plus, si bien qu’ils ne se quittèrent plus. Ils firent construire ce refuge au bord de la falaise, et y revinrent chaque fois qu’ils avaient besoin de se retrouver seuls avec leur amour. Et Dieu sait que la vie égare parfois les cœurs qui s’aiment.

Alors, quand la mairie fit passer cet arrêté municipal, décrétant que la falaise était dangereuse et interdite au public, le sang de Philippe ne fit qu’un tour. Il décida de s’installer dans cette cabane pour le temps qu’il faudrait, et de la défendre contre vents et marées.

Les vents et les marées il en ferait son affaire, mais les lenteurs de l’administration seraient plus difficiles à combattre. Qu’à cela ne tienne, il avait emporté de quoi tenir un siège, et ses deux chiens l’avertiraient si un intrus s’approchait. Le sang de corsaire qui coulait dans sa famille avait dû se mettre à bouillir et il n’avait pas envie de le laisser refroidir. Il referma la porte du fort derrière lui, et compta ses cartouches.

La nuit serait longue mais la bataille ne faisait que commencer…

Ipod 045

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4 réflexions sur “Une image…une histoire: Le fort

  1. Philippe est bien téméraire, mais les souvenirs le justifient sans doute. Et s’il mourait dans cette quête ?

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