Photo du jour: à bicyclette

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Il ne s’agit pas de plagier une chanson très célèbre d’Yves Montand, il s’agit seulement de vous présenter cette bicyclette bleue (et oui aussi …) qui m’a portée sur tous les chemins de traverse de l’ouest de la France, depuis une bonne quinzaine d’années, du nord Finistère jusqu’au pays basque, en passant par les pistes cyclables de toute la côte atlantique.

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Actuellement, elle a choisi de poser ses roues en Vendée, où elle rouille tranquillement bercée par les embruns, lorsque je suis absente. Elle en grince de plaisir quand je la sors de nouveau, le temps que les plumetis de rouille disparaissent des plaquettes de freins. Je la comprends, je vivrais volontiers dans cette région toute l'année. L'air y est si léger et la lumière y est si belle !

Elle et moi parcourons les nombreuses pistes cyclables qui serpentent agréablement au milieu des marais, pour rendre visite aux oiseaux, jusqu'aux tréfonds du bocage.
Le panier est juste à la taille de mon appareil photo, et il n'y a plus qu'à ouvrir les yeux et attraper les surprises qui nous saluent au passage.

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Alors vous me pardonnerez bien si ce vent salé m’obsède pendant quelques jours encore et si je m’égare encore dans ces marais…

Photo du jour: Remparts

Photo M. Christine Grimard

Photo M. Christine Grimard

 

Remparts dérisoires contre l’océan.

Remparts sans espoirs contre le temps.

Remparts passoires contre le vent.

 

La dune s’en va inexorablement, marée après marée.

Le flux emporte à grand flots des millions de grains de sable, minuscules .

Saison après saison, la colline fond, la dune recule.

Rien ne sert de pleurer, vains sont les regrets.

 

La vie change.

La vie court.

Le monde est étrange.

Le monde est sourd.

 

L’océan monte inexorablement, année après année.

Il noie les efforts et les illusions de ceux qui voudraient l’arrêter.

Les fragiles barrières ne pourront pas le retarder.

Mais abriteront du vent les chardons bleus argentés.

 

La vie restera

La vie gagnera

La vie sourira

La vie survivra

 

Photo M.Christine Grimard

Photo M.Christine Grimard

 

 

Pour ceux qui le souhaitent d’autres photos se trouvent là
http://marie-christinegrimard.overblog.com/2014/08/photos-du-jour-remparts.html

Photo du jour: glisser sur la lumière

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J’attends qu’ils arrivent.

C’est l’heure où ils reviennent, les cales chargées de friandises et de surprises.

Il en reste toujours un peu pour moi.

Quelques anchois.

Quelques solettes.

Quelques ablettes.

En attendant, je me laisse glisser dans cette lumière.

Ça scintille et ça chatouille.

J’en ai les ailes frémissantes.

J’en ai les pattes frissonnantes.

Ils ne savent pas.

Ils n’ont jamais essayé.

Ils n’ont jamais laissé leur ventre glisser tout doucement dans ces vaguelettes d’étincelles, aussi caressantes qu’un nuage de vent.

Ils n’ont jamais goûté aux délices des goélands.

Ils ne sont que des Corps sans ailes ces pauvres humains…

Les Filles de la Lune (partie 25)

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Elle trouva Tristan prostré dans la pièce commune, la tête dans les mains. Avec toute la douceur dont elle était capable, elle lui expliqua que son enfant vivait ses derniers instants, et qu’il fallait qu’il vienne la serrer dans ses bras une dernière fois. Elle lui dit que lorsque la vie aurait quitté son corps, elle tenterait de sauver ses bébés, s’il le souhaitait toujours.

Le cri qu’il poussa fut inhumain. Elle lui laissa quelques minutes pour se reprendre, puis le prit par la main et le tira vers la chambre de sa fille. Avant d’entrer, elle le regarda au fond des yeux, à la fois pour le soutenir et pour le jauger. Il lui rendit son regard puis il se signa avant d’entrer dans la pièce.

Il y régnait une ambiance de mort, l’odeur du sang mêlée à une autre odeur plus âcre, qui ne présageait rien d’heureux. La moribonde râlait très faiblement de nouveau et la servante pleurait à ses côtés. Luna se précipita vers elle, et lui fit de nouveau absorber un peu de sa potion. La servante se recula pour faire place à Tristan. La jeune maman soulagée par ce qu’elle avait bu, ouvrit les yeux quelques secondes et reconnut son père. Elle eut le temps de lui sourire faiblement puis ses yeux se révulsèrent, et elle rendit son dernier soupir.

Le corps s’affaissa et tous ses muscles se relâchèrent. Tristan la serra contre lui en pleurant, mais Luna ne pouvait lui laisser plus de temps.

Elle mit sa main sur son épaule, et lui dit doucement à l’oreille :

  • Je peux tenter de donner vie à ses petits, mais il reste peu de temps …

Tristan regarda le visage exsangue de sa fille, puis baissa les yeux vers son ventre, l’air soudain dégoûté comme s’il venait remarquer sa monstruosité.

Il répondit d’une voix lasse :

  • Faites ce que vous pouvez. C’est trop tard de toute façon …

Luna se tourna vers la servante et lui demanda un couteau, qu’elle déposa sur la bûche qui flambait dans la cheminée, des draps propres et de l’eau.

Elle fit sortir Tristan.

A suivre …

 

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Les Filles de la Lune ( Partie 24)

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Le voyage fut long et pénible pour Luna qui n’était jamais partie aussi loin de son village auparavant. Elle interrogea Tristan sur l’état de sa fille, et en déduisit que les choses seraient probablement difficiles. Elle essaya de le préparer doucement à cette idée, mais il refusait de l’admettre. Il lui expliqua qu’elle était son unique enfant, née tardivement de son second mariage, qu’elle avait toujours été une enfant fragile, élevée sans sa mère qui était morte en couches. Lorsqu’il en parlait ses lèvres tremblaient et son regard s’assombrissait. Luna comprit à demi-mots ce qu’il ne voulait pas dévoiler. Cette enfant qui était trop jeune pour porter un bébé, était la seule chance d’assurer la lignée familiale. Elle portait l’héritier de la charge et donc la fortune future de la famille. Luna ne parvenait pas à savoir si Tristan craignait pour la vie de sa fille ou pour la santé de son futur héritier.

Elle commençait à regretter de l’avoir suivi. Après tout, elle ne savait plus rien de lui. Il avait peut-être beaucoup changé depuis des années. Il était peut-être devenu un monstre de froideur. Elle essaya de le sonder du regard en le faisant parler plus en détail de sa famille, mais chaque fois que les questions devenaient plus personnelles, il changeait de sujet.

A l’issue de ce voyage interminable, ils arrivèrent de nuit, et furent plongés immédiatement dans le drame. Luna ressentit un grand malaise en entrant dans la maison, avec l’impression que le bonheur n’avait jamais habité ici. Les servantes allaient et venaient dans un grand affolement. Le travail avait commencé depuis des heures d’après la matrone qui les accueillit. Mais l’enfant n’était pas encore né, pire, on entendait des hurlements cycliques venir de la chambre de la jeune femme, qui se terminaient par des râles effrayants. Tristan, devenant plus sombre à chaque cri, conduisit Luna à la porte de cette chambre mais n’y entra pas. Les naissances étaient affaires de femme. Quand il s’effaça pour la laisser entrer, son regard mélange d’espoir et de colère effraya Luna qui pourtant ne se laissait jamais impressionner.

La jeune mère se tordait de douleur sur sa couche. Les draps et sa chemise de lin étaient maculés de sang. Luna d’un seul regard, estima que la quantité de sang qu’elle avait déjà perdu, était trop forte pour qu’elle puisse s’en remettre. Elle s’approcha d’elle, déjà presque inconsciente et tenta de la rassurer :

  • Là, là, ne vous inquiétez pas, je suis venue aider à votre délivrance. Votre travail est bientôt achevé, je suis là.

La jeune femme ouvrit les yeux et râla faiblement.

  • Oui ? Aidez-moi …
  • Respirez tranquillement, là … là … ça va aller, poursuivit Luna, en lui massant doucement le ventre.

Elle était impressionnée par la déformation monstrueuse du ventre de cette enfant qui semblait tellement maigre par ailleurs. En le palpant doucement pour la soulager, elle découvrit la source du problème. Elle portait deux enfants, de bonne taille, et l’un d’eux se présentait par le siège, obstruant le passage naturel. Il était déjà engagé et on voyait poindre ses pieds. Le travail était bloqué et les contractions de moins en moins efficaces. Luna décida de soulager la jeune femme et lui fit boire quelques gouttes d’une potion épaisse et amère de pavot, qu’elle sortit de son sac. Sous les yeux de la servante de Tristan, elle souleva la tête de la moribonde et fit glisser le liquide entre les dents. Elle était très pâle mais eut encore la force d’avaler sa salive mélangée de potion. Quelques minutes plus tard, elle s’apaisa, ses traits se détendirent et elle ne sentit plus les spasmes de son ventre martyrisé.

Son état était désespéré, Luna demanda à la servante de lui rafraîchir le visage pendant qu’elle allait parler à Tristan. La femme lui lança un regard de terreur absolue et se dépêcha de lui obéir comme si le diable lui-même lui en avait donné l’ordre.

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Une image… une histoire: L’étape.

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Il se réveilla en sursaut au matin du 15 août ne sachant plus où il se trouvait….

Il était couvert de rosée, le soleil déjà haut dans le ciel commençait à le réchauffer. Il tremblait sans savoir si c’était de peur ou de froid.

Il regarda autour de lui, encore étourdi. L’air était léger, le silence était lourd. Il n’avait pas l’habitude d’un tel silence. Il se dit qu’il n’avait jamais entendu un silence aussi profond auparavant, ou avant d’être vivant peut-être…

Comment était-il arrivé là, au pied de cet arbre majestueux ?

Il ne voulait pas faire d’effort pour se rappeler, pas tout de suite. Il voulait savourer, la danse du soleil entre les branches, la caresse du vent dans ses cheveux, la douceur de l’air, et le silence. Le silence …

Voilà tellement longtemps qu’il avait besoin de silence !

Le bruit ne cessait jamais autour de lui. Il n’en pouvait plus de ce vacarme du matin au soir, de cette ronde infernale des bruits : celui du réveil puis du métro, de l’ascenseur, du téléphone, des collègues de bureau, de la circulation, des gens qui se pressent, des cris dans la nuit.

Il écoutait avec délectation : ici, aucun bruit. Vraiment aucun.

En cherchant bien, il y avait comme un petit coup, répétitif, très faible, mais très régulier, comme un léger roulement de tambour, là-bas dans le lointain. On aurait dit un tintement de clochette. Peut-être était-ce un battement d’ailes, ou la cloche d’un village éloigné, ou encore plus loin, le reflux des vagues sur les rochers.

Il referma les yeux pour essayer de mieux situer le bruit, mais plus il essayait de l’entendre, plus son intensité diminuait.

Alors il abandonna le bruit, pour se concentrer sur l’image.

Qu’il était bien ici sous l’abri des branches, que cet arbre était beau ! Les branches dorées brillaient de mille feux sous les rayons du levant, on aurait dit des diamants. Quand il était petit, il croyait que des lutins habitaient dans les branches des arbres, et un jour, en se promenant avec son père, il les avait vus. Mais quand il l’avait dit à son frère, il s’était moqué de lui et l’avait raconté à toute l’école. Pendant toute une année, on l’appelait « le lutin ». Il n’avait pas oublié ce souvenir amer. Son frère se moquait toujours de lui, alors peu à peu, il était rentré dans le rang, il avait cessé de croire en ces « balivernes » comme son père disait toujours. Il avait vieilli, comme tout le monde…

Ce matin, il se sentait bien ici. Très bien, même, mieux qu’il ne s’était jamais senti auparavant. Il allait rester un peu. Il n’avait pas envie de bouger. Il allait attendre que le soleil monte un peu plus haut dans le ciel, et quand il aurait bien chaud jusqu’au bout des orteils, il reprendrait la route. Il avait eu raison de faire une étape ici.

Il ne savait pas très bien où cette route le mènerait, puisqu’il ne se souvenait plus du tout, pourquoi il était ici. Enfin, il allait bien se rappeler quand il serait vraiment bien réveillé. Mais il se donnait encore quelques minutes de repos, juste pour savourer l’instant de paix et de silence de ce réveil… sans réveil. Pour une fois !

 

Mais voilà qu’il entend des pas, sa tranquillité n’aura pas duré longtemps ! Une personne arrive. Elle marche sur le chemin, on entend ses pas crisser sur le gravier. Quel dommage ! Il avait bien la paix. Il va falloir entamer la conversation.

Il entend de nouveau ce tintement de clochettes qui se rapproche, sans doute porté par le vent qui vient de l’ouest. Il se retourne vers la personne qui s’approche de son arbre. Il va devoir se lever, même s’il n’en n’a pas envie.

Mais il la reconnaît. Oui, c’est bien elle. Peut-être que le contre-jour lui joue des tours. Mais non, il aurait reconnu cette démarche entre toutes.

  • Maman, c’est maman !

Il l’appelle mais elle ne répond pas. Elle continue de s’approcher de lui, lentement, et se contente de lui sourire.

  • Maman, je suis là ! Parle-moi.
  • Mon fils, il faut que tu rentres. Tu ne peux pas rester ici plus longtemps. Lève-toi, et reprends ce chemin.  Allez, dépêche-toi.  J’attends ici.

 

  • Inutile de continuer … On l’a perdu ! Dit l’interne découragé par les longues minutes de réanimation sans résultat.

Le monitoring était devenu muet depuis plusieurs minutes. L’interne éteignit le défibrillateur et débrancha le respirateur.

  • Quelle tristesse. Un homme si jeune et si robuste. Je vais aller prévenir sa famille….
  • Non, regarde ! Il revient.  Il respire. Regarde !

Les deux médecins s’approchèrent du monitoring qui avait repris son bruit de clochette régulière, quoi qu’un peu rapide. Ils se tournèrent vers l’homme, incrédules. La respiration avait repris, spontanément, un peu saccadée. Il poussa un long soupir et bougea légèrement les doigts.

C’était le matin du 15 août.

Il allait faire une belle journée, le soleil venait de se lever, mais l’air était déjà doux. C’était une journée pour faire un tour à la campagne.

Une image… une histoire: Campanules

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Quand j’étais enfant, j’avais la grande responsabilité d’aller chercher le lait à la ferme le soir après la traite.

Il fallait suivre le chemin qui serpentait au milieu des champs et en juillet les blés sont si hauts et j’étais si petite, que je ne voyais que le ciel au-dessus des épis et ce long serpent de graviers devant moi. D’aventure il arrivait qu’un oiseau énorme plane au-dessus de ma tête et je baissais la tête de peur qu’il ne m’emporte. Avec le recul je pense que c’était un épervier, mais à cette époque-là, je croyais que c’était un aigle royal, comme ceux qui enlevaient des agneaux dans les montagnes d’estive. Quand il était parti, je me relevais pour le voir planer jusqu’en haut du ciel, si majestueusement, que je regrettais qu’il ne m’ait pas emportée avec lui, finalement.

J’avais lu toutes les histoires de Mark Twain, et certains soirs, le chemin de graviers était le Mississipi que je descendais en pilotant mon bateau à roue. En fermant un peu les yeux, je voyais Tom Sawyer qui me faisait signe sur la berge. Mais il fallait courir quand on entendait les pirates arriver en pétaradant…

En fait, ils me rattrapaient souvent avant que j’arrive à la ferme. C’était le tracteur du fermier qui rentrait des moissons, avec son fils Philippe, juché sur le garde-boue d’une des roues. Mais les roues étaient si grandes, que pour moi, il était en haut de la vigie. Ce qui m’impressionnait était la fourche aux dents griffues qu’il portait sur l’épaule. Elle paraissait cent fois plus dangereuse que tous les mousquets des pirates des Caraïbes et d’ailleurs.

Une fois, il m’avait laissé la manipuler, mais elle était plus grosse que moi et je pouvais à peine la soulever. L’année suivante, sans rien me dire, il m’en avait fabriqué une, miniature, juste à ma taille et j’avais eu la permission d’aller aider à ramasser le foin. Je sens encore l’odeur de ce foin coupé et je l’entends crisser sous mes pieds et grincer sous les dents de la fourche, quand on le mettait en meule.

Pour grimper jusqu’à la ferme, on empruntait un escalier de pierres dorées. Le soir les pierres prenaient une teinte de lingots d’or quand les derniers rayons de soleil illuminaient les marches. Parfois j’évitais de marcher à certains endroits, où brillaient des petits bouquets d’étincelles que je prenais pour des pépites véritables. A la troisième marche, on passait devant le soupirail de la cave où une odeur âcre de terre moisie prenait à la gorge. Il fallait passer vite et ne pas regarder, sinon le croquemitaine des caves vous happait pour que vous lui serviez de repas du soir. Je ne croyais pas à cette histoire, mais enfin, je préférais tourner la tête de l’autre côté en passant devant cette ouverture obscure.

Marie, la fermière m’aimait beaucoup parce qu’elle n’avait eu que des garçons, et que j’étais la seule fille dans les environs. Elle me racontait des histoires de fées des bois et de princesses oubliées. Souvent au moment où j’arrivais, elle finissait de traire ses vaches tachetées de roux et de blanc. Elles avaient un regard doux et de longs cils qu’elles agitaient comme des éventails quand les mouches venaient les agacer. Le plumeau qui ornait le bout de leur queue venait souvent en renfort contre cette armée de volatiles impossible à décourager, et plus d’une fois j’ai pris un coup de ce plumeau caudal derrière les oreilles parce que j’avais omis de me baisser à temps.

Une fois, la fermière avait insisté pour que je goûte ce lait crémeux tout frais produit, et elle avait pressé le pis de « La Brunette » en orientant le jet pile sur ma langue. Encore aujourd’hui, je me souviens de ce goût de crème chaude et épaisse, à la fois douce et écœurante, à mi-chemin entre la pâte à crêpe crue et le lait de poule…

Elle remplissait ma « Berthe à lait » jusqu’au bord, fermait le couvercle dans un bruit de casserole en fer blanc, et ajoutait aux œufs que je devais rapporter dans mon panier, un petit fromage blanc frais du jour pour mon dessert, en précisant chaque soir :

« Voilà pour que tes os soient solides ! »

Un jour, elle avait glissé en plus un petit pot de gelée de mûres sauvages, aux reflets de violette, en clignant de l’œil avec un :

« Tu m’en dira des nouvelles … » et un sourire aussi doux que sa confiture.

C’est sans doute pour cela que chaque année, je continue à récolter des mûres sauvages sur tous les ronciers environnants, sans me préoccuper des griffures, pour retrouver ce goût de miel mauve en suçant les petits fruits confits de sucre sur ma langue comme autant de bonbons enrobés de caramel. Les fromages blancs n’ont plus le même goût mais celui de la confiture « maison » reste le même.

Un soir, en arrivant à la ferme en avance, je trouvais la fermière en pleine plantation, avant l’heure de la traite. Elle avait décidé d’installer des campanules murales en haut de ses marches, de chaque côté de l’escalier, parce qu’elle aimait beaucoup leur couleur pervenche, et qu’elle voulait avoir des fleurs pour la Pentecôte. Elle faisait chaque année un banquet ce dimanche-là où elle réunissait toute sa famille: « ce qui faisait une occasion de se voir, en dehors des mariages et des enterrements » disait-elle.

Je la revois encore planter ces deux petits godets minuscules, le sourire aux lèvres, en imaginant le résultat dans quelques années. Ce sourire édenté était si beau…

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Ce soir, en reprenant le chemin de la ferme avec mon chien sur les talons, je n’ai pas eu peur de l’épervier. Je l’ai vu arriver de très loin et quand il a vu le chien, il est parti se percher sur le grand chêne. Il n’y avait pas de blé pour me masquer l’horizon. Les champs sont devenus des prés abandonnés où les fleurs sauvages se disputent le terrain avec les quelques plants de luzernes qui ont échappé à la sécheresse de cette année. Et puis, il faut dire que maintenant j’aurais été plus grande que le blé et j’aurais pu le regarder de haut !

En arrivant à la ferme, ni Tom Sawyer, ni Philippe le pirate fourchu ne sont venu me saluer. Les persiennes sont restées obstinément fermées. Leur bois se gonfle doucement, effaçant peu à peu les derniers résidus de leur peinture couleur pervenche qui plaisait tant à Marie. Philippe est parti vivre en ville et ses parents font leurs moissons dans les nuages depuis longtemps maintenant.

J’appelle le chien qui se dirige vers l’escalier, suivant une piste imaginaire. Au coin de la maison, je m’arrête, interdite.

Masquant l’odeur âcre du soupirail au croquemitaine, une cascade de fleurs violettes dégringole les marches, en un tapis de lapis-lazuli odorant. Je suis sûre que Marie est fière de ce résultat magnifique. Je souris à son souvenir et je lève les yeux vers le sommet des marches.

Un court instant j’ai cru qu’elle allait arriver sur la première marche avec un petit fromage blanc pour mon dessert. Mais il n’y a plus que le silence. J’appelle le chien, resté en arrêt au milieu des marches, qui gronde en regardant le soupirail.

« Viens mon chien, on rentre ! Il n’y a plus personne ici. »

Il descend les marches et arrivé dans la cour, se retourne vers la ferme et aboye joyeusement, faisant la fête à un ami imaginaire. Je me retourne à mon tour, et vois les campanules ployer sous la brise du soir, comme si quelqu’un descendait les marches en les caressant au passage. Le chien saute sur place en aboyant de plus belle. Puis le vent, après avoir tournoyé dans la cour, s’échappe vers le sommet du chêne, et le chien cesse son manège.

Je sors de la cour en fermant la barrière grinçante derrière moi et ne peux m’empêcher d’ajouter :

« Oui, Marie, tu peux être fière de toi, elles sont magnifiques tes campanules! »

En remontant le chemin dans le couchant, je crois entendre son rire tinter du côté de l’étable.

Mais j’ai toujours eu une imagination débordante…

Les Filles de la Lune (Partie 23)

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Jean et Hermine avaient bien grandi et la vie devenait difficile pour Luna. Elle perdait ses forces physiques progressivement, mais son esprit restait vif. Cependant Lisa s’inquiétait pour elle quand elle se rendait seule dans la forêt pour récolter ses baies et autres écorces. Elle ne craignait pas les animaux ou les mauvaises rencontres, mais seulement que sa mère ne fasse une mauvaise chute ou un malaise.

Ses craintes avaient redoublé depuis que Pierre avait eu son accident dans des circonstances similaires. Comme à son habitude il partait seul lorsque le bois venait à manquer, mais un soir d’octobre, il tardait à rentrer et les hommes du village qui étaient partis à sa recherche l’avaient ramené inconscient. Un tronc vermoulu avait éclaté sous sa cognée et il était resté enseveli sous les branchages pendant plusieurs heures. Malgré les soins continus de Luna, il n’avait repris conscience que quelques minutes avant sa fin. Luna n’avait eu que très peu de temps pour le serrer dans ses bras et lui redire son amour avant qu’il ne lâche prise. Il lui demanda de l’excuser de la laisser seule, et la remercia de leur vie d’amour, puis les yeux rivés à elle, il laissa tomber sa main le long du lit et s’envola vers l’autre monde.

Dans les mois qui suivirent, Luna semblait avoir perdu son énergie vitale. Elle continuait à se lever le matin, à faire son travail, à sourire à sa famille, mais ses yeux étaient éteints. Lisa se demandait combien de temps allait durer cette errance, et si sa mère allait jamais retrouver un peu de joie de vivre.

C’est à cette période que l’on vit arriver au village, une vieille connaissance. Seuls les anciens se souvenaient de son histoire, mais Luna le reconnut aussitôt. Il venait lui demander son aide pour sa fille qui portait un enfant et qui était malade. Le revoir, réveilla en elle des souvenirs à la fois heureux et douloureux, puisque son cher époux n’était plus là pour se les remémorer avec elle. Il s’agissait de Tristan. Il avait bien changé, mais son regard où la curiosité et l’angoisse se mêlaient, était toujours le même, et Luna ne l’avait jamais oublié. Il était devenu Prévost des Marchands de la ville de Lyon, en succédant à son père, son allure trahissait sa grande richesse. Mais c’était un homme blessé par la vie qui revenait demander son aide à Luna. Angoissé pour la vie de son enfant, il avait pensé à Luna en ultime recours.

Lisa s’insurgea contre cette idée, en voyait que sa mère hésiter à accepter :

  • Tu n’es plus assez robuste pour faire un voyage si fatigant, et je ne vois pas ce que tu pourras faire si les choses se présentent aussi mal que le dit cet homme.
  • Ma fille, répondit Luna, si Tristan a fait tout ce chemin pour que je l’aide, je pense que je peux au moins tenter de le faire…
  • Non, maman. C’est au-dessus de tes forces !

Tristan, resté en arrière, baissait la tête. Il sentait que ce qu’il demandait à Luna était probablement inutile. Depuis qu’il avait vu combien elle semblait avoir vieilli, il commençait à regretter d’avoir fait tout ce chemin.

Hermine s’approcha de lui, lui prit la main et dit :

  • Si quelqu’un peut aider ta fille, c’est bien ma grand maman. Ne t’inquiète pas !
  • Je le sais bien, répondit Tristan à l’enfant avec un pâle sourire. C’est pourquoi je suis venu jusque-là. Mais elle est si …
  • Attends et tu verras, coupa l’enfant en souriant.

Lisa avait poussé sa mère dans la chambre, et refermé la porte derrière elles, pour tenter de la convaincre de renoncer à ce projet.

  • Maman… Je t’en prie ! Je ne veux pas te perdre …
  • Oui, ma fille chérie… Je sais. Mais ma vie est arrivée à son terme. Ce qui me ronge va m’emporter bientôt, tu le sais…
  • Ne dis pas cela !
  • Tu le sais…
  • ….
  • Tu le sais ! Inutile de fermer les yeux. Je te laisse mais tu n’es pas seule, ton mari, Hermine et Jean sont avec toi. Tu es ma lignée, tu es mon amour. Je t’ai laissé toute ma science. Je t’ai donné la force de mon âme. Tu poursuivras notre travail. Je sais que tu le feras mieux que moi, dont le vieux corps ne peut plus se porter lui-même. Sois forte, et pense que je serai toujours avec toi quand tu en auras besoin.

Lisa qui n’avait plus la force de se rebeller, baissait la tête et pleurait en silence.

  • Lorsque tu auras des doutes, la Déesse t’aidera. Il suffira de lui demander. Tiens…

En disant ces mots, Luna détacha la statuette de son cou, et la passa autour du cou de Lisa. La statuette s’illumina de rouge un bref instant, puis retrouva sa texture muette.

  • Maman…
  • Allons, ma fille. Ce voyage ne peut attendre si cette jeune femme est au plus mal. Il faut que je me prépare.

Elle prit Lisa dans ses bras et la tint serrée contre elle de longues minutes, en lui caressant les cheveux. Les sanglots de sa fille lui fendaient le cœur, mais elle savait qu’elle ne pourrait pas reculer. On ne combat pas son destin.

Les deux femmes revinrent dans la salle commune, main dans la main. Tristan, Lancelin et les enfants les regardaient avancer l’une contre l’autre, les yeux baissés vers le sol, en silence. Au cou de Lisa se balançait la statuette.

Hermine comprenant qu’elle ne reverrait pas sa grand-mère avant longtemps, se jeta contre sa jupe. Pour Luna, qui avait toujours été si forte, ce fut la goutte d’eau, et les larmes la submergèrent brusquement. Elles pleurèrent dans les bras l’une de l’autre, puis Luna se redressa et se tourna vers Tristan.

  • Nous partirons très tôt demain matin. Je te suivrai, mais n’attends pas de moi ce qui est impossible, Tristan. Je ne lutte pas contre la mort, même si je me bats pour la vie depuis toujours.
  • Je le sais, dit Tristan. Je regrette de t’obliger à quitter ta famille dans ces conditions.
  • Ne te reproche rien, le coupa Luna. Je savais que ce jour viendrait…

La dernière soirée de Luna avec sa famille fut courte et riche en émotions. Le lendemain, le convoi quitta le village avec les premières lueurs de l’aube. Lorsque le charriot qui portait Luna passa sur le chemin du bois, la Louve blanche qui s’était installée sous un chêne, pour les regarder passer, poussa un hurlement déchirant, qui fendit le silence.

Luna se retourna, leva la main vers elle en signe d’apaisement, et ne baissa le regard que lorsque l’animal eut disparu entre les arbres.

A suivre…

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