Les filles de la Lune ( Partie 27)

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Le procès fut court et expéditif. Tout était joué d’avance. Plusieurs témoins, dont la servante de Tristan, vinrent expliquer qu’ils avaient vu Luna pratiquer une magie inconnue, et Tristan lui-même raconta que Luna avait rendu la vie à des enfants morts avec l’aide d’une déesse inconnue. En entendant son témoignage, Luna releva la tête et le regarda fixement, jusqu’à ce qu’il baisse les yeux en rougissant. Puis résignée, elle se contenta de sourire lorsque le verdict de mort fut prononcé, ce qui conforta ses juges dans l’idée qu’elle était heureuse de rejoindre le maître des enfers, en brûlant sur le bûcher.

On lui accorda le privilège de charger le bûcher avec du bois vert pour qu’elle soit asphyxiée plutôt que brûlée vive, à la demande de Tristan qui acheta cette réduction de peine, trente sous.

Luna passa sa dernière nuit à penser à Pierre et à demander à la déesse de l’aider à ne pas souffrir. Elle n’avait pas peur de perdre sa vie, puisqu’elle avait fini son chemin, mais elle avait peur du feu. Elle avait toujours eu peur du feu, probablement parce qu’elle avait deviné qu’il serait son bourreau… elle le savait maintenant. Au petit matin, elle rêva au jour où la déesse lui avait confié le « sang de la lune » et la statuette, elle revit le grand chêne foudroyé se refermer derrière elle et se sentit apaisée sans savoir pourquoi.

Le ciel était orageux, noir, chargé et lourd. Le chemin la menant au bûcher suivait les faubourgs de la ville jusqu’à une colline. La pluie commençait à tomber, éclaircissant les rangs des badauds.

Luna marchait péniblement au milieu de la foule qui l’invectivait, mais ne baissait pas la tête. Au contraire, elle savait qu’elle n’avait jamais rien fait dont elle puisse rougir et plus elle y pensait, plus elle relevait le menton. Peu à peu, devant autant de dignité affichée, les injures se tarirent, et elle entendit des femmes soupirer sur son passage en se signant. L’un d’elles dit que Dieu punirait les bourreaux et accueillerait les innocents dans l’autre monde. Une autre lui répondit que Dieu allait tous les punir bientôt, parce qu’on disait que les Loups étaient arrivés aux portes de la ville, et qu’on avait vu une Louve blanche rôder dans les ruelles depuis quelques nuits.

L’orage s’intensifiait lorsque Luna arriva sur les lieux de son supplice. La pluie redoublait de violence mais ne parvenait pas à éteindre les flambeaux d’étoupe qui serviraient à enflammer le bûcher. Elle s’avança courageusement, cela ne servait à rien d’attendre. Le bûcher avait été disposé en fer à cheval, le bourreau enflamma la partie droite et poussa Luna vers le centre, lui indiquant d’entrer au milieu du bûcher. Il attendrait qu’elle soit parvenue au centre, puis refermerait l’enfer derrière elle.

Elle se retourna se tenant droite devant la foule qu’elle balaya du regard, et un silence de mort tomba dans les rangs des badauds. Puis elle fit volte-face et se dirigea vers le demi-cercle infernal en levant les yeux vers le ciel, comme dernière supplique. Les nuages noirs étaient légion au-dessus de la place, on entendit un craquement monstrueux, au même instant un éclair déchira le ciel et s’abattit sur le sol, aveuglant la foule. De nombreuses personnes étaient tombées, soufflées par la violence du choc. Des cris fusaient de toute part, et ceux qui pouvaient encore le faire fuyaient en tous sens. Le bourreau lança à terre son flambeau, qui lui avait brûlé les cheveux lorsqu’il l’avait approché de son visage dans un réflexe de protection involontaire. Il chercha des yeux Luna, mais à l’endroit où se trouvait son corps, il ne retrouva qu’un peu de cendres et un carré d’étoffe encore fumante. Il en avait vu d’autres dans sa vie, mais une terreur rétrospective l’envahit, et il tomba inanimé.

Le silence retomba sur la place comme une chape de plomb, chacun s’interrogeant sur ce qu’il avait vu. Le reste des badauds, sidérés par cette scène d’apocalypse, se dispersa en courant lorsqu’un long hurlement lugubre déchira le crépuscule, bientôt repris par de nombreux autres aux quatre coins de la ville.

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Lina referma le Carnet et parcourut du doigt l’inscription de la couverture « Luna 1455 ». Un instant, un visage doux encadré de cheveux clairs lui apparut pour s’effacer aussitôt.

Plus rien ne l’étonnait désormais.

Cette femme extraordinaire de dévouement et de courage, était probablement son ancêtre. Elle le sentait comme une évidence. Elle se demandait si elle aurait eu autant de courage qu’elle dans le même contexte. Probablement pas.

Elle ne serait jamais à la hauteur d’une telle femme. La simple vue d’une goutte de sang la rendait malade …

Elle regarda les autres carnets, rangés dans l’ordre chronologique en se demandant quels lourds secrets ils pouvaient renfermer aussi. Elle n’avait pas la force de poursuivre sa lecture pour le moment.

Il fallait laisser décanter les mots, et surtout laisser s’envoler les images de mort et de souffrance de ces dernières pages.

Elle se sentait révoltée devant cette souffrance injuste, cet obscurantisme, la lâcheté et la bêtise humaine n’avait aucune limite. A cette époque, c’était évident. Elle aurait voulu empêcher cela, sauver ce que l’on pouvait sauver !

Voilà qu’elle montait sur ses grands chevaux, comme toujours …

Elle se leva et alla à la fenêtre pour se calmer. Dehors, la vie s’écoulait. Les gens marchaient dans la rue, se pressant sans lever les yeux vers ceux qu’ils croisaient. Le ciel commençait à s’obscurcir. Il y aurait bientôt de l’orage…

La vie continuait, la vie d’ici.

Rien que de très normal.

Elle se détourna de la fenêtre, décida de ranger les carnets pour le moment, et de poursuivre sa vie normale. Quand tout cela pèserait moins lourd, elle reprendrait la suite de sa lecture. Un jour, si elle en avait le courage.

Peut-être …

 

Fin du livre 1 .  A suivre

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Les filles de la lune ( Partie 26)

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Lorsque la servante vit que Luna approchait la lame chauffée à blanc du ventre du cadavre, elle eut un malaise et tomba dans la ruelle du lit. Luna ne fit pas un geste pour la secourir, le temps était compté, et il était préférable qu’elle ne se rende compte de rien. Quelques minutes plus tard, elle avait délivré les deux enfants de leur prison mortuaire, mais ils semblaient inertes. Elle recouvrit le cadavre pour cacher la plaie béante à la servante, et s’occupa des enfants. Tout en les massant tour à tour pour les réchauffer, elle leur parlait doucement, les appelant vers la vie. La servante reprit connaissance et se releva en se tenant la tête. Luna lui demanda de l’aider mais elle n’osait s’approcher et regardait tour à tour la silhouette cadavérique de la maman, et les petits corps gris et inertes des enfants, d’un air terrifié. Il fallut plusieurs minutes avant que le premier bébé ne crie, emplissant ses poumons d’air, et ce fut le signal qui décida la servante à bouger. Elle prit l’enfant que lui tendait Luna et l’emmaillota, puis le garda contre elle pour le réchauffer, pendant que Luna se battait avec la mort, pour son frère. Après de longues minutes, Luna commençait à désespérer, quand il poussa un faible cri suivit d’un énorme soupir. Luna continua de le masser pour l’aider à respirer, puis le prit contre elle en l’encourageant :

  • Oui, oui, mon enfant, respire, la vie arrive, la vie vient… respire, respire !

Le petit homme hurla si fort que les deux femmes se regardèrent en souriant, des larmes plein les yeux. La servante s’approcha de Luna, lui posa la main sur l’épaule et lui dit :

  • Ta magie a sauvé la vie de ces enfants, mais ne pouvait sauver celle de leur mère. Je l’avais élevée quand sa mère est morte dans les mêmes circonstances qu’elle, il y a quinze ans. Je savais que cette naissance signerait sa fin. Même ta magie noire ne pouvait aller contre cette malédiction. Aucun mage n’est plus fort que la mort. Mais ses enfants seront robustes et la vie reviendra dans cette maison avec eux.

Luna tentant de dissuader la vieille femme, répondit :

  • Tu te trompes, je ne pratique pas la magie, et je ne me bats pas contre la mort, mais seulement pour la vie, et contre la souffrance. Je n’aurais pas pu sauver la vie de cette jeune femme, trop frêle pour porter ces enfants. Je n’ai pu que réduire la souffrance de sa fin. J’ai aidé ses enfants à vivre, mais sans ton aide, je n’aurais pas pu y arriver.
  • Je n’ai rien fait pour t’aider, je ne veux pas savoir ce que tu as fait, ni à quel démon tu as demandé de l’aide. J’élèverai ces enfants, comme je l’ai fait avec leur mère. Je ne veux rien savoir de plus. Je tiens au salut de mon âme.
  • Tu sais que ce qui s’est passé ici est simplement l’œuvre de la nature.
  • Je ne crois pas non. La nature emporte les femmes qui n’ont pas la force de mettre leur enfant au monde, et leurs enfants avec elle. La nature ne donne pas la vie aux enfants d’une morte. Alors ne me dis pas que la nature a mis au monde ces enfants.

Luna finit d’emmailloter le second bébé et le plaça dans le berceau où était déjà endormi son frère. Ils se lovèrent l’un contre l’autre, apaisés par la chaleur de leurs langes serrés.

  • La vie prend parfois des chemins détournés. Mais rien n’est plus beau que la vie, dit-elle.

La servante s’approcha du berceau, attendrie malgré elle.

A cet instant, Tristan entra dans la chambre suivi des deux curés de la paroisse en grande tenue mortuaire, du diacre et de ses quatre enfants de chœur, venus pour donner l’extrême onction à la jeune mère et à son enfant.

Son regard alla des deux femmes penchées vers le berceau, au corps de sa fille recouvert de son drap sanglant sur le lit. Il se raidit et pâlit encore plus, et se précipita vers le berceau où il resta figé et muet devant ses petits-enfants, les yeux écarquillés. Le prêtre le suivit et se signa en voyant les nouveau-nés.

  • Dieu a-t-il permis pareil miracle ? Ne m’as-tu pas dit que ta fille avait rendu son âme à Dieu quand tu es venu me chercher ? demanda-t-il à Tristan.
  • C’est ce que j’ai dit, en effet, parvint à articuler faiblement Tristan.
  • Comment a-t-elle pu mettre au monde ces enfants, alors ? Qui a changé le dessein de Dieu, ici ? poursuivit le prêtre en pointant un doigt accusateur vers les femmes.
  • J’ai aidé la vie à trouver son chemin, répondit Luna en fixant le prêtre. J’ai fait ce pourquoi j’étais venue.
  • Tu as détourné la volonté de Dieu, insista le prêtre. De qui tiens-tu ton pouvoir, sinon du maître de l’enfer lui-même, qui se croit plus fort que Dieu ?
  • Je n’ai aucun pouvoir, répondit Luna. Qui serait assez fou pour se croire plus fort que Dieu ? Pas moi, bien sûr ! Mais il est possible que Dieu ait utilisé mes mains pour accomplir son dessein.
  • Tu blasphèmes ! cria le curé. Cette femme blasphème, dit-il en regardant ses compagnons. Elle doit être conduite devant le tribunal de Dieu !

Le diacre attrapa le bras de Luna et la força à s’agenouiller.

Tristan, prostré, ne sachant plus vers qui trouver son salut, ne protesta pas. Il se contenta de s’assoir dans le coin de la pièce, pendant que le prêtre allait bénir le corps de sa fille.

Quand la cérémonie macabre fut achevée, les hommes quittèrent la pièce, sans un mot de plus, entraînant Luna à leur suite, sans que Tristan ni la servante ne prononcent un seul mot.

A suivre …

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Photo du jour: Chemin avec vue.

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Partir le nez au vent, loin des sentiers battus.

Prendre les chemins perdus, de ceux que l’on voit serpenter sur la carte IGN (1227 OT) déguisés en mince filet noir pointillé.

Ne pas s’inquiéter devant les pancartes indiquant « Voie sans issue », se persuader que rien n’arrêtera une bicyclette courageuse. Continuer en suivant son instinct.

L’ouest, c’est par là.

Avoir quelques instants de doute, lorsque le sentier se transforme en chemin de terre et que la pente devient vertigineuse en s’enfonçant dans la forêt de chênes vendéens, nommés ici Yeuses ( ces chênes féminins habillés de feuilles de houx, camouflage des fées des bois probablement…).  S’arrêter  brutalement en réalisant que ce que l’on prenait pour une route forestière, disparaît brutalement dans le lit d’une rivière, heureusement bien amoindrie par l’été. Ne pas s’avouer vaincue par si peu de chose, et s’approcher. Bénir les anciens qui ont disposé quelques grosses pierres plates, et se rappeler que l’on avait vu inscrit sur la carte, en tout petit, Gué du Ruisseleau de la Combe.

Passer le Gué, enchantée de l’aventure qui fait plonger dans les explorations de l’enfance ou un roseau prenait figure de baobab.

Remonter la pente encore plus vertigineuse que la descente était raide, et avouer être descendue du vélo, un peu …

Sortir de la forêt, serpenter entre les roseaux indigènes. Poursuivre sa route en suivant la lumière.

Et s’arrêter, émerveillée, devant le spectacle grandiose. Respirer les embruns iodés. Regarder les courants tisser leurs rayures dans toutes les teintes de bleu. Écouter les mouettes qui plaisantent avec le vent.

S’asseoir au bord de la piste qui plonge dans l’océan. Ne plus bouger. Rester là simplement, à laisser ce bleu s’insinuer dans ses veines jusqu’à oublier qu’on n’a plus d’écailles depuis longtemps. Suivre le vol léger du premier goéland qui passe, comme on prendrait le train jusqu’au bout de l’horizon.

Oublier qu’il faudra rentrer, et attendre que la nuit habille de soie blonde la surface des choses.

Le temps aura bien le temps de rattraper la rêveuse égarée.

Bien le temps…

 

 

 

Photo du jour: à bicyclette

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Il ne s’agit pas de plagier une chanson très célèbre d’Yves Montand, il s’agit seulement de vous présenter cette bicyclette bleue (et oui aussi …) qui m’a portée sur tous les chemins de traverse de l’ouest de la France, depuis une bonne quinzaine d’années, du nord Finistère jusqu’au pays basque, en passant par les pistes cyclables de toute la côte atlantique.

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Actuellement, elle a choisi de poser ses roues en Vendée, où elle rouille tranquillement bercée par les embruns, lorsque je suis absente. Elle en grince de plaisir quand je la sors de nouveau, le temps que les plumetis de rouille disparaissent des plaquettes de freins. Je la comprends, je vivrais volontiers dans cette région toute l'année. L'air y est si léger et la lumière y est si belle !

Elle et moi parcourons les nombreuses pistes cyclables qui serpentent agréablement au milieu des marais, pour rendre visite aux oiseaux, jusqu'aux tréfonds du bocage.
Le panier est juste à la taille de mon appareil photo, et il n'y a plus qu'à ouvrir les yeux et attraper les surprises qui nous saluent au passage.

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Alors vous me pardonnerez bien si ce vent salé m’obsède pendant quelques jours encore et si je m’égare encore dans ces marais…

Photo du jour: Remparts

Photo M. Christine Grimard

Photo M. Christine Grimard

 

Remparts dérisoires contre l’océan.

Remparts sans espoirs contre le temps.

Remparts passoires contre le vent.

 

La dune s’en va inexorablement, marée après marée.

Le flux emporte à grand flots des millions de grains de sable, minuscules .

Saison après saison, la colline fond, la dune recule.

Rien ne sert de pleurer, vains sont les regrets.

 

La vie change.

La vie court.

Le monde est étrange.

Le monde est sourd.

 

L’océan monte inexorablement, année après année.

Il noie les efforts et les illusions de ceux qui voudraient l’arrêter.

Les fragiles barrières ne pourront pas le retarder.

Mais abriteront du vent les chardons bleus argentés.

 

La vie restera

La vie gagnera

La vie sourira

La vie survivra

 

Photo M.Christine Grimard

Photo M.Christine Grimard

 

 

Pour ceux qui le souhaitent d’autres photos se trouvent là
http://marie-christinegrimard.overblog.com/2014/08/photos-du-jour-remparts.html

Photo du jour: glisser sur la lumière

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J’attends qu’ils arrivent.

C’est l’heure où ils reviennent, les cales chargées de friandises et de surprises.

Il en reste toujours un peu pour moi.

Quelques anchois.

Quelques solettes.

Quelques ablettes.

En attendant, je me laisse glisser dans cette lumière.

Ça scintille et ça chatouille.

J’en ai les ailes frémissantes.

J’en ai les pattes frissonnantes.

Ils ne savent pas.

Ils n’ont jamais essayé.

Ils n’ont jamais laissé leur ventre glisser tout doucement dans ces vaguelettes d’étincelles, aussi caressantes qu’un nuage de vent.

Ils n’ont jamais goûté aux délices des goélands.

Ils ne sont que des Corps sans ailes ces pauvres humains…