Carnet de route (Reprise du Prologue)

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L’après-midi était lourde.

Je ne savais plus quoi faire. Ces vacances qui m’avaient conduite sur un rivage de rêve, ne tenaient pas leurs promesses. Sans soute, parce que les images de mer turquoise et de pins parasol géants, distillées par les catalogues d’agence de voyage, était trop retouchées pour être vraies.

J’avais eu la naïveté de les croire authentiques. C’était bien là un de mes plus grands défauts : la naïveté. J’étais naïve devant la vie en général et devant les gens en particulier. Je croyais ce qu’ils me racontaient. Je croyais aux paysages que je voyais, je croyais aux promesses et aux serments. Pourtant, cela m’avait valu bien des déboires jusqu’ici, bien des déceptions. Voici que ce lieu de vacance soit disant paradisiaque, mentait lui aussi.

Tout ici était artificiel, les palmiers, le sable rapporté, les sourires commerciaux, l’ambiance « vacances » et « rires forcés », les plats surgelés « faits maison », le rivage lifté et bétonné, l’arrière-pays authentiquement faussement-artistique. Seul le soleil écrasant était authentiquement chaud.

Et j’avais tant besoin d’authenticité.

J’avais tant besoin de vérité.

Depuis quelques temps, de nombreuses situations, de nombreuses personnes m’avaient fait perdre confiance dans la beauté du monde. Pourtant, en toutes circonstances je tentais de garder mon optimisme naturel, j’en avais fait un sacerdoce. Contre la fourberie et le mensonge, je n’avais que ma sincérité à offrir. A la violence et l’injure, j’opposais la compassion, la douceur ou le silence. C’est ce qui déconcertait le plus, et bloquait toute velléité d’escalade de la violence. Souvent, rester là à sourire, les yeux dans les yeux, en réponse aux paroles délibérément blessantes, décourageait mieux que l’accumulation d’injures.

Ainsi, j’étais partie à l’aventure, seule, dans un monde où la solitude est une maladie. Je pensais que c’était le meilleur moyen de rencontrer d’autres solitudes et de générer des échanges véritables. Mais je devais reconnaître que jusqu’ici je m’étais heurtée à des murs d’indifférence. Je me demandais s’il restait une once d’authenticité quelque part dans ce monde.

Ce jour-là, sur la place du village, une fête musicale battait son plein. Des jeunes musiciens amateurs se produisaient avec plus ou moins de bonheur. Je m’arrêtais, interpellée par le talent d’une jeune chanteuse anglaise qui s’accompagnait au piano, et de celui de son compagnon violoniste. Cette voix avait des accents célestes et le silence se fit autour d’eux, la foule étant subjuguée par l’harmonie de ce moment de grâce.

«We’re living in the gold …

Our life was not cold …

Look at me, you know what I do…

Look at me, you know there is true …”

Les applaudissements furent nourris, puis la foule commença à se disperser vers le rivage ensoleillé. Je restais là, dans le silence qui suivit, à savourer le souvenir de la musique. Un homme était assis sous un vieux platane, la tête entre les mains. Voilà plusieurs minutes qu’il était immobile, et cela commençait à m‘inquiéter. Je m’approchais de lui en hésitant sans faire de bruit, mais il sentit ma présence et releva brusquement la tête.

Son beau visage, marqué par le temps, semblait ravagé par le chagrin. Surmontant ma timidité, je lui demandais :

  • Que vous arrive-t-il ? Vous ne vous sentez pas bien ?
  • A votre avis ? Répondit-il, d’un ton agressif.

Refroidie par le ton cassant, je restais là bêtement à le regarder fixement, sans bouger, attendant la suite. Après plusieurs secondes d’un silence gêné, il se décida à poursuivre plus calmement :

  • C’est cette foutue musique qui m’a rappelé des souvenirs pénibles ! Vous n’y êtes pour rien. Pardonnez-moi, je ne voulais pas vous répondre sur ce ton.
  • Je ne voulais pas vous importuner, seulement savoir si vous aviez besoin de quelque chose…poursuivis-je.
  • Si j’avais besoin de quelque chose ! S’esclaffa-t-il. J’aurais besoin de tant de choses, en effet ! Et avec toute la meilleure volonté du monde, vous ne pourriez pas me les offrir.
  • Qui vous dit que je le souhaiterais… répondis-je un peu amère devant son ton désabusé.

Il me détailla en silence quelques secondes puis reprit avec une nuance de moquerie dans le regard.

  • Tout en vous me le dit ! Votre regard dégoulinant de compassion, votre sourire trop sucré, votre ton trop mielleux, votre naïveté tellement évidente !

Encore un ! Je n’allais pas me laisser traiter de cette manière, une nouvelle fois.

  • Désolée, si ma présence vous insupporte, bonne fin de journée à vous ! répondis-je en m’éloignant.
  • Excusez-moi, dit-il précipitamment. Ne partez pas ! Voilà bien longtemps que personne n’est venu me parler comme vous venez de le faire, et je gâche tout avec mon foutu caractère !
  • En effet ! Heureuse de vous l’entendre dire !
  • Je suis un vieil imbécile, je le sais. Et n’en rajoutez pas !

Je le détaillais un peu plus, en l’écoutant bougonner. Il avait probablement été très beau, autrefois. La limpidité de son regard et les petites rides qui habillaient le contour de ses yeux, avaient dû être marquées par bien des rires. Mais son air taciturne du jour n’appelait pas l’hilarité. J’insistais, sadique :

  • Vous avez l’air d’un vrai boute-en-train, effectivement.
  • Je le fus, en effet, j’ai même tenu un bar, au fin fond du Mexique, où tout le village venait retrouver sa bonne humeur avec ma téquila. J’ai roulé ma bosse, ma petite, jusqu’à des coins que vous n’imaginez même pas ! J’avais autant d’amis que de jours dans l’année, et maintenant je me retrouve tout seul sur ce banc. La vie a de ces raccourcis !
  • Vous vivez sur ce banc ?
  • Non, je vis ou plutôt je m’ennuie dans un petit appartement près des quais. Et vous, d’où sortez-vous avec ce sourire d’ange, ma jolie ?
  • De nulle part, je voyage un peu par ci et par là, répondis-je, en éludant le compliment.
  • Oui, c’est ce qu’on dit quand on s’ennuie et qu’on cherche de la compagnie, répliqua-t-il.
  • Je ne m’ennuie pas, mais vous avez raison, je cherche un peu de compagnie, reconnaissais-je avec regret. Et je n’en trouve pas beaucoup …
  • Tout dépend de ce que vous cherchez. Il faudrait déjà le savoir ! dit-il en éclatant de rire.

J’aimais bien son rire, éclatant et tonitruant. J’imaginais bien ce rire remplissant son bar et entrainant celui de tous ses clients. Je souris à mon tour.

  • J’aime bien votre sourire, dit-il. Au moins, j’aurais servi à quelque chose aujourd’hui si je vous ai fait sourire.
  • En fait, je crois que je cherche des vrais humains, et que j’ai du mal à en trouver. Jusqu’ici du moins ! Vous, vous avez l’air, d’un vrai humain …
  • Oui …Première leçon : ne jamais se fier aux apparences, mon petit ! dit-il en se rencognant dans son coin.
  • J’ai dit quelque chose de travers ?
  • Oui ..Enfin, non … J’étais un vrai humain, en effet. Mais maintenant je ne suis plus que l’ombre d’un humain.

Sur cette dernière phrase, une ombre passa dans son regard. Il ajouta :

  • Vous croyez que les humains n’existent plus, mais moi j’en ai toute une collection là dans ma poche, dit-il en frappant la poche de sa chemise. Je veux bien vous les montrer, mais il faudra me les rendre … Vous me semblez digne de confiance, dit-il sur le ton de la confidence.
  • Je ne comprends pas très bien ce que vous voulez dire.
  • Vous restez là quelques jours ? demanda-t-il
  • Oui, une semaine je pense, j’habite cet hôtel là-bas sur le quai à l’ouest, répondis-je, soudain un peu inquiète de lui avoir tout naturellement indiqué mon adresse.
  • Alors, très bien ! Je vous le prête, et vous promettez de me le rendre. Ceci est Mon trésor !

En disant ces mots, il sortit de sa poche un carnet de moleskine, rouge, au cuir buriné, qu’il m’agita sous le nez jusqu’à ce que je le prenne.

  • Qu’est-ce que c’est que ce carnet ? demandais-je intriguée.
  • C’est ma collection d’humains.
  • Ah oui ? Comment ça ?
  • J’ai déposé ce carnet sur ce banc, voici cinq ans, avec une consigne sur la première page, que vous lirez. Et jusqu’à présent, il m’est toujours revenu, un peu plus beau et un peu plus riche à chaque fois. Chaque personne qui l’a trouvé, a joué le jeu. J’aimerais que vous le fassiez aussi. Lisez-le et rapportez le moi, ici, avant de repartir vers votre vie. Voulez-vous ?

Il me regardait avec son sourire éclatant, déjà sûr de ma réponse. Ainsi, il collectionnait les humains et voulait me mettre dans sa collection …

J’ouvris le carnet et lu la première page …

En relevant les yeux, je croisais son regard d’eau, et lui dis :

  • Oui, dans une semaine à la même heure, je vous le rapporterai…

Il me suivit des yeux jusqu’à ce que je tourne le coin de la rue. Il me restait une semaine pour tenir ma promesse.

A suivre …

luillet 2014 177

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2 réflexions sur “Carnet de route (Reprise du Prologue)

  1. Il y a parfois des spirales d’inspiration dans les carnets…

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