Une image… une histoire : Un souvenir.

Photo Elena Skumilova

Chaque fois qu’il sent l’odeur du foin coupé, il se retrouve là-bas.

Il a de nouveau cinq ans, et Lapinette est revenue de son paradis de Luzerne pour dormir de nouveau avec lui.

Il regarde les paysagistes qui tondent les abords du bâtiment sévère où il travaille depuis bientôt dix ans. Ils ont bien de la chance de respirer cette odeur-là toute la journée, pense-t-il. Mais il voit son bus qui arrive à son arrêt habituel, il oublie les tondeuses et part en courant pour ne pas le rater. Le fait d’attendre le suivant une heure durant l’ennuierait beaucoup. Il ne sait pas pourquoi d’ailleurs, personne ne l’attend désormais alors rentrer à n’importe quelle heure n’a plus aucune importance.

Par habitude sans doute, il fait signe au chauffeur, qui le reconnait et qui l’attend. Il le remercie en montant et s’effondre sur la première banquette libre, tout essoufflé. Ce n’est plus de son âge de courir comme ça derrière un bus. Son cardiologue lui avait bien dit qu’il ne devait plus faire de course de vitesse à cause de sa tension. Il n’arrive plus à reprendre son souffle, est plus rouge que sa cravate, et sent de nouveau ce pincement pénible au creux de l’estomac.

Il a besoin de se calmer. Voilà tout !

Alors, il ferme les yeux. Le ronronnement du moteur le berce et les bruits de foule s’éloignent. Il flotte entre deux eaux. Il lâche prise. Il est entre chien en loup. Il s’envole.

 

« Lapinette! Lapinette où es-tu ? » . Il a beau crier, elle ne se montre pas. Il la cherche des yeux, et soudain, il voit ses oreilles qui dépassent, juste là, devant lui. Elle est au beau milieu d’un champ de Luzerne, bleu comme l’horizon, odorant comme le parfum de Mamie, un mélange poivre et sucre. Elle l’entend, mais elle ne bouge pas. Elle se dépêche de finir son festin avant qu’il ne la rattrape. C’est une coquine. Alors il avance à pas de loup, en se baissant pour qu’elle ne le voit pas arriver et qu’elle bondisse  plus loin. Quand il est à deux pas d’elle, elle le regarde de son œil latéral, et bondit de côté au moment où il plonge pour l’attraper. Puis impassible, elle continue de déguster sa brindille de luzerne bleutée, qu’il voit disparaitre entre ses incisives, comme une valise sur un tapis roulant d’aéroport.

Il faut qu’il l’arrête sinon, elle va encore avoir le ventre gonflé comme un dirigeable. Comme la fois, où elle avait régurgité dans ses chaussures une purée vert pomme, et qu’on avait dû les jeter, n’ayant plus pu supprimer l’odeur qui les avait imprégnées. Il n’avait jamais retrouvé cette odeur depuis et  se demande encore ce qu’elle avait mangé ce jour-là…

Mais on n’est pas là pour se poser des questions. Il pousse sa pointe de vitesse et plonge dans la luzerne. Il a juste le temps de saisir ses oreilles qui le narguent. Cette fois-ci, il l’a eu ! Il grommelle un peu pour qu’elle comprenne qu’il ne faudra pas recommencer ce petit jeu, et la serre contre son cœur. Elle est si douce et si chaude. Pour rien au monde, il ne voudrais que ce moment ne s’arrête.

Et quand elle le regarde en remuant son museau, il croit voir passer une lueur de complicité ironique. Juste avant qu’elle ne lui fasse un clin d’œil.

« Un clin d’œil ?  Mais les lapins ne font pas de clin d’œil !  » dit la grosse dame assise en face de lui.

« Qui a dit que les lapins ne faisaient pas de clin d’œil ? » répond-il.

« Personne …  mais moi, je le dis  » insiste la dame.

« Ma Lapinette à moi, elle sait en faire. Elle a toujours été très différente. Vous ne me croyez pas, alors demandez-lui .  » réplique-t-il, de nouveau énervé.

« Ça sera pour une autre fois, répond la dame un peu vexée. Je n’ai pas le temps de discuter avec des lapins, aujourd’hui ! » Elle s’éloigne, drapée dans sa dignité.

Alors Lapinette le regarde droit dans le yeux, et éclate de rire. Il est si beau ce rire. Il ne l’avait pas entendu depuis des lustres. Alors, il rit avec elle, de plus en plus fort. Il rit. Il rit. Il en a des larmes pleins les yeux !

 

« Monsieur ! Monsieur ! Vous m’entendez ? Monsieur, enfin ! Reveillez-vous !  »

Il regarde cet homme qui le secoue, ne le reconnaît pas tout de suite. Il rassemble ses idées. Où l’a-t-il déjà vu, cet homme ?

« Réveillez-vous, continue l’homme. Nous sommes arrivés au terminus et il faut que je rentre au dépôt ! »

Ah oui, ça y est ! C’est le chauffeur du bus, pense-t-il en se levant en titubant. Il est encore dans le brouillard mais se dirige vers la porte de sortie.

« Attendez, dit l’homme.

Un moment!

Vous oubliez votre lapin !  »

Il se retourne, interloqué, et suit des yeux le doigt que le chauffeur pointe vers le siège où il était assis un instant auparavant.

Il en reste muet.

Sur le siège, sagement assise, Lapinette le regarde,  sourit, et lui fait un clin d’oeil…

 

 

 

 

 

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6 réflexions sur “Une image… une histoire : Un souvenir.

  1. Joli conte de ma mère Lapinette….

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  2. oui; magie du conte; la chute est belle…J’adore les histoires de lapin…à commencer par » Alice au pays des merveilles … » une de mes œuvres favorites!

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  3. C`est vraiment TRES MIGNON! =)

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