Une image… une histoire: Campanules

Ipod 372

Quand j’étais enfant, j’avais la grande responsabilité d’aller chercher le lait à la ferme le soir après la traite.

Il fallait suivre le chemin qui serpentait au milieu des champs et en juillet les blés sont si hauts et j’étais si petite, que je ne voyais que le ciel au-dessus des épis et ce long serpent de graviers devant moi. D’aventure il arrivait qu’un oiseau énorme plane au-dessus de ma tête et je baissais la tête de peur qu’il ne m’emporte. Avec le recul je pense que c’était un épervier, mais à cette époque-là, je croyais que c’était un aigle royal, comme ceux qui enlevaient des agneaux dans les montagnes d’estive. Quand il était parti, je me relevais pour le voir planer jusqu’en haut du ciel, si majestueusement, que je regrettais qu’il ne m’ait pas emportée avec lui, finalement.

J’avais lu toutes les histoires de Mark Twain, et certains soirs, le chemin de graviers était le Mississipi que je descendais en pilotant mon bateau à roue. En fermant un peu les yeux, je voyais Tom Sawyer qui me faisait signe sur la berge. Mais il fallait courir quand on entendait les pirates arriver en pétaradant…

En fait, ils me rattrapaient souvent avant que j’arrive à la ferme. C’était le tracteur du fermier qui rentrait des moissons, avec son fils Philippe, juché sur le garde-boue d’une des roues. Mais les roues étaient si grandes, que pour moi, il était en haut de la vigie. Ce qui m’impressionnait était la fourche aux dents griffues qu’il portait sur l’épaule. Elle paraissait cent fois plus dangereuse que tous les mousquets des pirates des Caraïbes et d’ailleurs.

Une fois, il m’avait laissé la manipuler, mais elle était plus grosse que moi et je pouvais à peine la soulever. L’année suivante, sans rien me dire, il m’en avait fabriqué une, miniature, juste à ma taille et j’avais eu la permission d’aller aider à ramasser le foin. Je sens encore l’odeur de ce foin coupé et je l’entends crisser sous mes pieds et grincer sous les dents de la fourche, quand on le mettait en meule.

Pour grimper jusqu’à la ferme, on empruntait un escalier de pierres dorées. Le soir les pierres prenaient une teinte de lingots d’or quand les derniers rayons de soleil illuminaient les marches. Parfois j’évitais de marcher à certains endroits, où brillaient des petits bouquets d’étincelles que je prenais pour des pépites véritables. A la troisième marche, on passait devant le soupirail de la cave où une odeur âcre de terre moisie prenait à la gorge. Il fallait passer vite et ne pas regarder, sinon le croquemitaine des caves vous happait pour que vous lui serviez de repas du soir. Je ne croyais pas à cette histoire, mais enfin, je préférais tourner la tête de l’autre côté en passant devant cette ouverture obscure.

Marie, la fermière m’aimait beaucoup parce qu’elle n’avait eu que des garçons, et que j’étais la seule fille dans les environs. Elle me racontait des histoires de fées des bois et de princesses oubliées. Souvent au moment où j’arrivais, elle finissait de traire ses vaches tachetées de roux et de blanc. Elles avaient un regard doux et de longs cils qu’elles agitaient comme des éventails quand les mouches venaient les agacer. Le plumeau qui ornait le bout de leur queue venait souvent en renfort contre cette armée de volatiles impossible à décourager, et plus d’une fois j’ai pris un coup de ce plumeau caudal derrière les oreilles parce que j’avais omis de me baisser à temps.

Une fois, la fermière avait insisté pour que je goûte ce lait crémeux tout frais produit, et elle avait pressé le pis de « La Brunette » en orientant le jet pile sur ma langue. Encore aujourd’hui, je me souviens de ce goût de crème chaude et épaisse, à la fois douce et écœurante, à mi-chemin entre la pâte à crêpe crue et le lait de poule…

Elle remplissait ma « Berthe à lait » jusqu’au bord, fermait le couvercle dans un bruit de casserole en fer blanc, et ajoutait aux œufs que je devais rapporter dans mon panier, un petit fromage blanc frais du jour pour mon dessert, en précisant chaque soir :

« Voilà pour que tes os soient solides ! »

Un jour, elle avait glissé en plus un petit pot de gelée de mûres sauvages, aux reflets de violette, en clignant de l’œil avec un :

« Tu m’en dira des nouvelles … » et un sourire aussi doux que sa confiture.

C’est sans doute pour cela que chaque année, je continue à récolter des mûres sauvages sur tous les ronciers environnants, sans me préoccuper des griffures, pour retrouver ce goût de miel mauve en suçant les petits fruits confits de sucre sur ma langue comme autant de bonbons enrobés de caramel. Les fromages blancs n’ont plus le même goût mais celui de la confiture « maison » reste le même.

Un soir, en arrivant à la ferme en avance, je trouvais la fermière en pleine plantation, avant l’heure de la traite. Elle avait décidé d’installer des campanules murales en haut de ses marches, de chaque côté de l’escalier, parce qu’elle aimait beaucoup leur couleur pervenche, et qu’elle voulait avoir des fleurs pour la Pentecôte. Elle faisait chaque année un banquet ce dimanche-là où elle réunissait toute sa famille: « ce qui faisait une occasion de se voir, en dehors des mariages et des enterrements » disait-elle.

Je la revois encore planter ces deux petits godets minuscules, le sourire aux lèvres, en imaginant le résultat dans quelques années. Ce sourire édenté était si beau…

____

Ce soir, en reprenant le chemin de la ferme avec mon chien sur les talons, je n’ai pas eu peur de l’épervier. Je l’ai vu arriver de très loin et quand il a vu le chien, il est parti se percher sur le grand chêne. Il n’y avait pas de blé pour me masquer l’horizon. Les champs sont devenus des prés abandonnés où les fleurs sauvages se disputent le terrain avec les quelques plants de luzernes qui ont échappé à la sécheresse de cette année. Et puis, il faut dire que maintenant j’aurais été plus grande que le blé et j’aurais pu le regarder de haut !

En arrivant à la ferme, ni Tom Sawyer, ni Philippe le pirate fourchu ne sont venu me saluer. Les persiennes sont restées obstinément fermées. Leur bois se gonfle doucement, effaçant peu à peu les derniers résidus de leur peinture couleur pervenche qui plaisait tant à Marie. Philippe est parti vivre en ville et ses parents font leurs moissons dans les nuages depuis longtemps maintenant.

J’appelle le chien qui se dirige vers l’escalier, suivant une piste imaginaire. Au coin de la maison, je m’arrête, interdite.

Masquant l’odeur âcre du soupirail au croquemitaine, une cascade de fleurs violettes dégringole les marches, en un tapis de lapis-lazuli odorant. Je suis sûre que Marie est fière de ce résultat magnifique. Je souris à son souvenir et je lève les yeux vers le sommet des marches.

Un court instant j’ai cru qu’elle allait arriver sur la première marche avec un petit fromage blanc pour mon dessert. Mais il n’y a plus que le silence. J’appelle le chien, resté en arrêt au milieu des marches, qui gronde en regardant le soupirail.

« Viens mon chien, on rentre ! Il n’y a plus personne ici. »

Il descend les marches et arrivé dans la cour, se retourne vers la ferme et aboye joyeusement, faisant la fête à un ami imaginaire. Je me retourne à mon tour, et vois les campanules ployer sous la brise du soir, comme si quelqu’un descendait les marches en les caressant au passage. Le chien saute sur place en aboyant de plus belle. Puis le vent, après avoir tournoyé dans la cour, s’échappe vers le sommet du chêne, et le chien cesse son manège.

Je sors de la cour en fermant la barrière grinçante derrière moi et ne peux m’empêcher d’ajouter :

« Oui, Marie, tu peux être fière de toi, elles sont magnifiques tes campanules! »

En remontant le chemin dans le couchant, je crois entendre son rire tinter du côté de l’étable.

Mais j’ai toujours eu une imagination débordante…

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10 réflexions sur “Une image… une histoire: Campanules

  1. Belles sensations retrouvées… L’enfance est sans doute un bouquet de fleurs.

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  2. si belles couleurs, campanules bleues, violettes…

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  3. J’aime particulièrement.
    Et la chute surtout 😉 !

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  4. que de souvenirs presque semblables ces visites à la ferme à l’heure de la traite, et l’énorme tracteur et l’immense fourche (me manquent les campanules)

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  5. Quand les mots sont le prélude à l’évasion,c’est excellent. Quand ils sont l’évasion, c’est pur talent. Merci 🙂

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