Les Filles de la Lune (partie 21)

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Les années passèrent, la peste qui avait ravagé la province, avait miraculeusement épargné le village. Le curé en attribuait le mérite aux messes quotidiennes qu’il avait dites. Les villageois n’osaient penser que c’était les brassées de plantes que Luna leur avait fait brûler chaque semaine, dans chaque maison, qui les avait protégés. Curieusement depuis, il n’y avait plus de rat dans le village, l’odeur de la menthe sèche brûlée les avait fait fuir dans la forêt et les chasseurs avait raconté que des hordes de Loups errants s’étaient chargés d’eux.

Lisa était devenue une belle jeune femme, elle avait uni sa vie à Lancelin, fils de Thiébaud et Mathilde. Cette union souhaitée par les deux familles, était dans l’ordre naturel des choses. Luna et Mathilde étaient amies depuis l’enfance, et les particularités de Luna et de Lisa paraissaient naturelles à Mathilde. Tout le village avait participé à la noce, qui coïncida cette année-là avec la fête des moissons. Les occasions de se réjouir n’étaient pas si nombreuses, et la récolte qui s’annonçait abondante alors qu’on sortait d’une période de famine, était une autre raison de laisser éclater sa joie.

L’année suivante, l’arrivée d’un petit Jean couronna leur union, et un an plus tard, Luna eut la joie d’accueillir sa première petite fille, prénommée Hermine. Elle avait poursuivi ses activités de sage-femme, et aida sa fille pour sa délivrance tout naturellement. Mais, les premiers mois de l’enfant furent difficiles, l’hiver étant rigoureux, l’enfant frôla la mort à plusieurs reprises. Luna fit appel à toute l’énergie vitale qui lui restait pour la transmettre à Hermine. Elle se rendit plusieurs fois dans la forêt pour récolter des baies confites par le gel, en faire des emplâtres dont elle enduisait les jambes de l’enfant, pour la réchauffer et activer ses forces vitales. Elle s’épuisait en vain, l’enfant ne reprenait pas de force, elle mangeait très peu et ne grossissait pas. A chaque tétée, le bébé se tordait de douleur et s’endormait épuisée. Lisa ne savait plus quoi faire, se désespérant de n’être pas assez forte pour nourrir son enfant. Luna savait que le problème ne venait pas du lait de sa fille, mais du bébé lui-même. Les onguents dont elle massait le ventre du bébé, et les décoctions qu’elle lui faisait avaler à petites gorgées n’avaient aucune efficacité.

Les choses empirant, le curé se déplaça jusqu’à leur maison, appelé par quelques commères pour bénir l’enfant mourante. Luna se laissa entrer à contrecœur en le fustigeant du regard. Pierre qui connaissait le contentieux entre eux s’interposa avant que les choses ne s’enveniment.

  • Père, que nous vaut votre présence aujourd’hui ?
  • Mon enfant, si Dieu m’envoie, c’est qu’il estime que le malheur est proche. Je vous apporte sa parole pour vous soutenir. Il accueillera votre enfant dans son amour, si vous m’accompagnez de vos prières.
  • Père, l’interrompit Luna exaspérée, ce sont plutôt les commères du village qui vous envoient. Je crois que vos prières sont prématurées. Comment pouvez-vous penser que cela nous soutiendra de vous voir surgir, ainsi drapé dans ces voiles mortuaires ?
  • Dieu utilise toutes les voix pour guider ses enfants vers son chemin, répliqua le curé en fixant Luna. Rien ne sert de s’opposer à son pouvoir.
  • Je ne compte pas m’opposer à son pouvoir, Père répondit Luna en ne baissant pas les yeux. Je compte bien lui demander son aide, aussi. Mais je ne compte pas rester là, les bras croisés à vous regarder prier.

Sur ces dernières paroles, elle prit sa pelisse et sortit dans le froid.

Pierre la regarda s’éloigner, en hochant tristement la tête. Il se retourna vers le prêtre, et ajouta d’un air las.

  • Vous la connaissez, depuis toujours ! Je ne crois pas qu’elle lâche jamais prise, encore moins dans ces circonstances. Elle a aidé tant de gens à vivre ou à mourir. Elle connait si bien les chemins de la souffrance humaine, et les moyens de l’atténuer. Elle ne laissera pas la fille de sa fille souffrir ainsi, ni mourir sans essayer de la soulager.
  • Je crains que cette fois-ci, elle ne doive affronter les limites de sa magie, répondit le prêtre d’un ton sec.
  • Je pense que pour elle la mort n’a jamais été une limite, répliqua Pierre qui sentait la colère monter. Pour vous, non plus, mon père, la mort n’en n’est pas une, puisqu’elle conduit à la vie éternelle. N’est-ce pas ?
  • Sans aucun doute, dit le curé en se demandant ce que voulait insinuer Pierre. Sans aucun doute. Jésus, notre Christ, a sauvé tous les hommes de la mort et nous attend dans la vie éternelle.
  • Nous sommes d’accord, asséna Pierre d’un ton tranchant. Mais le plus tard serait le mieux, dans le cas d’un bébé de deux mois.

Le curé administra l’extrême-onction au bébé qui dormait tranquillement dans les bras de sa mère en larme, sans oser croiser le regard de Lisa. Il salua Pierre et Lancelin qui se tenaient près de la porte, les bras croisés, puis sortit sans prononcer un mot de plus.

Au même instant, Luna, effondrée à genoux, au creux de la forêt demandait à sa Déesse, à sa mère, à Dieu et à tous les saints du paradis d’épargner la vie de sa petite fille. Jamais encore elle n’avait ressenti une telle détresse. L’impression que sa magie et que ses forces lui échappaient, la submergeait. Elle était prête à offrir sa vie pour que la providence épargne celle de l’enfant. Elle détacha la statuette de son cou et la posa à terre, sur un lit de fougères. La nuit ne tarderait pas à tomber, mais les nuages étaient nombreux et cacheraient la lune. Elle ne savait plus si elle attendait l’aide du ciel ou de la terre. Elle ne savait plus rien, tant son chagrin était fort.

Elle posa la tête sur le sol encore gelé, et s’endormit, épuisée par ces mois d’inquiétude.

A suivre …

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