Une Image…une histoire: Amours clandestines

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Pyrus était un beau chien, vigoureux, un géant au caractère enjoué, et toujours de bonne humeur.

La première fois qu’ils l’avaient vu, il était encore dans la fourrure de sa mère. Il tétait avec application, aspirant goulument, avec des petits soupirs de contentement entre chaque gorgée. Ils connaissaient sa mère depuis longtemps. C’était la chienne de leur voisin. Une montagne de muscles assortie d’une gentillesse à toute épreuve. Son fils aurait probablement un caractère similaire. Ils venaient de perdre leur vieux chien et ne s’en remettaient pas. Tout naturellement, ils étaient curieux de découvrir qui était ce jeune chiot, né le jour où leur compagnon était mort.

Léa surtout était impatiente de découvrir cette petite boule de poils. Elle avait toujours vécu en compagnie d’un chien, et ne pouvait se résoudre à s’en passer désormais. L’amitié sans faille de celui qui les avait accompagnés durant quinze ans, ne pourrait s’oublier. On ne remplace pas un chien par un autre chien. On découvre simplement un autre ami, une autre âme qui croise votre route et décide de la suivre avec vous.

Ce jeune chiot avait le regard doux et intelligent, il était vif et curieux. Lui faire découvrir la vie serait intéressant. Ils s’accordèrent avec leur voisin, pour en prendre soin dès qu’il serait sevré. Ce qui fut fait, et ni Léa et Alec, ni Pyrus ne le regrettèrent jamais. Son enfance fut sportive, et son âge de raison était parfois encore un peu « brouillon », mais il était si attachant, jusque dans ses égarements, que personne ne pouvait lui en vouloir. Ce sur quoi il était infaillible, était la sécurité de ses maîtres, et le hameau se souvient encore de la nuit où une troupe de renards s’était approchée des habitations, ce qui avait valu une nuit blanche à tous les villageois. La volée d’aboiements continus de Pyrus avait fait fuir les importuns, et le Père Jacques était venu récompenser le chien, en ayant trouvé au matin ses poules terrorisées, tremblant sur leur perchoir, mais encore vivantes.

On était ici à flanc de montagne, et les animaux sauvages étaient chez eux. Au cours des siècles il avait fallu apprendre à vivre avec ou malgré eux. Le monde avait beau avoir changé, la nature reprenait ses droits dès qu’on ne la surveillait plus. Alec et Léa avait choisi de vivre ici et en acceptaient les augures. C’était leur côté « baba cool », une réminiscence de leurs années soixante-huitardes.

Pyrus s’était vite mis au diapason de ses maîtres. Il était gentiment rebelle comme eux, n’aimant pas les sentiers battus, et préférant l’aventure, à la tranquillité d’une chaîne. Alec avait bien essayé de lui inculquer quelques règles, notamment pour éviter qu’il se mette en danger. Mais, le résultat était souvent surprenant et les réactions du chien assez imprévisibles. Il était capable de rester devant la porte pendant des heures en attendant ses maîtres en ne laissant entrer personne, y compris la famille proche. Il était accueillant pour certains inconnus et agressifs pour d’autres, sans que l’on sache pourquoi. Cependant à la longue, Léa finit par comprendre que son chien avait toujours raison, et que les personnes qu’il n’aimait pas à priori, se révélaient souvent fourbes et hypocrites. Maintenant, quand elle faisait une nouvelle connaissance, elle ne pouvait s’empêcher de regarder du coin de l’œil, l’effet qu’elle faisait à son chien…

Ce matin-là Pyrus avait encore disparu. Depuis quelques temps, il était souvent absent. Alec essayait de rassurer Léa, en lui rappelant qu’un chien aussi sportif avait besoin de courir ; il revenait souvent en sueurs, la langue pendante, avec dans les yeux, une lueur de contentement suprême. Et ils ne pouvaient lui en vouloir, tant il avait l’air heureux. Après tout, c’est pour cela qu’ils l’avaient accueilli chez eux, pour qu’il soit heureux…

A midi, il n’était toujours pas rentré. La campagne alentour était recouverte d’un manteau neigeux, glacé et persistant depuis plusieurs jours. Léa était inquiète, rivée à la fenêtre de la cuisine, surveillant la colline derrière la maison, Pyrus revenant souvent par ce chemin-là. Alec ne savait plus quoi lui dire.

En milieu d’après-midi, n’y tenant plus, elle s’équipa pour sortir sans un mot. Alec soupira, mais sachant que rien ne la ferait changer d’avis, il s’habilla également et décida de l’accompagner. Ils sortirent dans le vent glacial, que le soleil blanchâtre de l’hiver ne faisait que rendre plus froid encore. Léa montra à Alec les traces qui partaient de la maison, et se dirigeaient vers la colline du Nord. Les grosses pattes de Pyrus étaient faciles à reconnaître et à suivre. Elles s’arrêtaient dans un bosquet de résineux. Ils avaient beau appeler leur chien, ils n’obtenaient aucune réponse et Léa et Alec échangeaient des regards de plus en plus inquiets. Le bosquet n’était pas très étendu, mais sous les branches, il faisait très sombre, et ils craignaient de passer à côté du corps de leur chien sans l’apercevoir. Qu’avait-il pu lui arriver ?

Après de longues minutes de vaines recherches, ils allaient renoncer, quand Léa siffla l’air d’une berceuse que Pyrus aimait entendre, en désespoir de cause.

Est-ce cet air de musique qui le décida à se montrer ? Etait-ce autre chose ?

Ils entendirent un gémissement en guise de réponse, et se précipitèrent dans la direction du bruit. Ils restèrent pétrifiés par la scène qu’ils découvrirent.

Pyrus était allongé à côté d’une Louve grise, magnifique bête aux yeux jaunes, qui était en train de mettre bas, avec difficulté. Elle était couchée sur le Flanc, avait perdu beaucoup de sang, souffrait, et gémissait à chaque contraction. Les choses semblaient mal se dérouler. Elle n’avait plus la force de se défendre et de protéger ses louveteaux de ces intrus. Pyrus se leva à l’arrivée de ses maîtres, implorant leur aide des yeux et de la voix. Alec et Léa, effrayés par la présence de la Louve ne bougeaient plus. Pyrus passa derrière Léa, et la poussa doucement du museau pour qu’elle s’approche de la bête en souffrance. Leur complicité était évidente, Léa décida de lui faire confiance, et tout en prononçant des paroles apaisantes, entrecoupées de l’air de la berceuse, elle fit quelques pas vers elle. La Louve leva la tête brusquement, et Léa s’immobilisa. Mais Pyrus gémit de plus belle et la poussa de nouveau. La louve lâcha prise, laissant retomber sa tête, épuisée. Elle semblait avoir perdu connaissance. Léa s’agenouilla près d’elle. Le Louveteau était bloqué dans sa matrice, se présentant par le siège, les deux pattes en avant. Elle avait fait une hémorragie importante, et Léa pensa qu’elle était arrivée trop tard. Mais devant le regard confiant et impatient de Pyrus, elle se décida à tenter le tout pour le tout. Attrapant le bébé, elle le tira doucement à l’extérieur, et à force de patience, finit par délivrer la bête. Elle frotta le louveteau avec les feuilles mortes qu’elle trouva autour de la tanière de la Louve, pour le réchauffer, et la vie étant souvent la plus forte, le bébé se mit à vagir, puis se dressa brusquement sur ses pattes, en vacillant, comme un château de cartes.

La Louve gémit de nouveau, rassembla ses dernières forces et poussa de nouveau, et un second louveteau fut expulsé d’un seul coup. Celui-ci était le portrait exact de Pyrus. Alec regarda son chien, qui se redressait pour lécher sa progéniture, et semblait très fier de lui.

La louve se redressa un peu, retrouvant la force de regarder ses enfants, et commença à gronder en direction des humains. Léa et Alec se levèrent rapidement et se reculèrent. Pyrus s’interposa en un instant entre la Louve et ses maîtres, et aboya en guise d’avertissement. Aussitôt la Louve se calma, tout en surveillant les humains, pour qu’ils ne s’approchent pas de ses louveteaux.

Léa et Alec quittèrent le bosquet avec regrets, n’osant pas appeler Pyrus pour qu’ils les suivent. Ils regagnèrent leur maison, un peu déroutés, tristes comme s’ils avaient perdu leur chien. La soirée fut sombre et froide. Après quelques heures, ils parvinrent à en parler, et échangèrent leurs impressions sur la scène extraordinaire qu’ils venaient de vivre. La beauté de cette Louve, et de ses louveteaux, la fugue de leur chien et son avenir avec eux, tout ceci tournoyait dans leurs têtes comme un vent de tempête. Epuisés, ils finirent pas aller se coucher, l’absence de leur chien commençant déjà à leur peser.

Le lendemain matin, le soleil se levait faisant resplendir les cristaux de neige, où les empreintes de Pyrus formaient une succession d’étoiles jusqu’au bosquet. Lorsque le soleil arriva au sommet des pins, Léa qui était derrière la fenêtre de la cuisine depuis le petit matin, vit un groupe d’animaux sortir du bosquet en direction de l’ouest. Elle distingua les quatre silhouettes, magnifiques, fièrement dressées à contre-jour, celles de la Louve gigantesque et de ses deux louveteaux en file indienne, suivie de celle de Pyrus. Les animaux suivirent la colline jusqu’à l’orée du bois. Les yeux de Léa se remplirent de larmes, elle essaya de graver dans son esprit l’image de cette procession, qui serait aussi la dernière image qu’elle garderait de son chien.

Elle ne le quitterait pas des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse dans la forêt. Après tout, c’était là son destin. S’il était plus heureux loin d’eux, elle l’accepterait. On ne peut aimer les gens et vouloir les garder pour soi. Le plus beau cadeau qu’elle pouvait lui faire, était de lui rendre sa liberté.

Les larmes lui brouillaient la vue. Elle s’assit dans la cuisine en sanglotant bruyamment. Elle n’avait plus la force de regarder. Dans sa tête passaient en boucle toutes les images de l’enfance de son chien, toutes les bêtises auquel elle avait ri, toutes les caresses échangées…

Comme la vie était dure…

Alec entra dans le cuisine, l’entoura de ses bras, lui dit qu’ils étaient ensemble pour affronter ce chagrin. Mais elle ne l’entendait pas, ou très loin, dans une sorte de brouillard.

Soudain, un cri. Dehors.

Non, pas un cri, un aboiement. Celui de Pyrus !

Ils se précipitent vers la fenêtre, tous les deux dans un même élan.

Il est ici, aboyant joyeusement devant la porte, battant l’air de sa queue. Il est heureux d’être revenu. Il les a choisi.

Ils ouvrent la porte, et Pyrus se précipite à l’intérieur, aboyant joyeusement autour d’eux. Ils leur fait la fête. Puis il se dirige vers sa gamelle, la boit d’un seul trait, et vide son écuelle en quelques secondes. Il revient vers eux, semblant rire d’être ici, pose sa tête sur les genoux de Léa qui s’est assise, sentant ses forces l’abandonner. Et il la regarde, au fond des yeux, fixement et dans ce regard, elle peut lire tout l’amour du monde. Il pousse un profond soupir, elle caresse ses oreilles, et il se couche à côté de sa chaise, le nez sur ses pieds, et il s’endort.

Léa n’ose plus bouger, elle échange un sourire avec Alec, qui hoche la tête et sourit à son tour. C’est sûr, cette première journée de neige, cette année, ils ne l’oublieraient jamais.

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