Une image…une histoire: Histoire Anglaise

wisteria

 

Ce voyage, Laure l’attendait depuis une année entière.

Elle avait choisi d’aller à contre-courant, comme à son habitude, mais lorsqu’elle vit le groupe de voyageurs qui l’accompagnerait dans cette visite de la campagne profonde anglaise, elle eut soudain quelques doutes, et commença à regretter son choix.

Elle était passionnée de botanique depuis toujours. Elle souhaitait explorer les trésors de la campagne anglaise et ses jardins centenaires entretenus avec amour par des générations successives de passionnés. Elle avait fait un voyage « linguistique » l’année de ses quinze ans, et avait gardé un souvenir ébloui du dégradé de vert de la région où elle avait séjourné. Quand elle découvrit la moyenne d’âge de ses collègues participants à l’excursion, elle faillit renoncer. Mais après quelques minutes de conversation avec sa voisine de car, elle eut honte de ses préjugés, tant l’érudition de la vieille dame était grande. Elle l’aurait écoutée pendant des heures, lui raconter l’histoire des manoirs qu’ils allaient visiter. Ce qu’elle fit d’ailleurs.

A chaque escale, sa compagne lui ayant expliqué l’histoire familiale du lieu, elle avait l’impression d’y être déjà venue. Ils enchaînèrent les visites pendant cinq jours, les jardins à l’anglaise rivalisant de beauté et d’originalité. Laure prenait des notes, et faisait quelques ébauches de couleurs pour ses futures aquarelles.

Le dernier jour, ils arrivèrent près de Leeds, dans un manoir où vivaient deux sœurs très âgées, d’après la plaquette de l’agence de voyage. Elle avait l’impression d’être revenue au siècle dernier, ou sur le théâtre de la pièce « Arsenic et vieilles dentelles ». Après avoir visité le jardin, réputé pour ses wistérias, le groupe écoutait les propriétaires sur le perron d’entrée, leur expliquer leur arbre généalogique. Laure était restée en arrière, admirant les brassées de fleurs de wistérias qui encadraient une fenêtre aux carreaux losangiques typiques de la région. Elle n’avait pas remarqué le jeune homme qui la regardait à travers les carreaux, jusqu’à ce qu’il l’interpelle effrontément :

–          Et, ma jolie ! dit-il en entrouvrant un carreau.

–          Je vous en prie, répondit Laure, un peu vexée, nous ne nous connaissons pas !

–          Cela peut s’arranger, répliqua le jeune insolent. Venez un peu par ici, dit-il en désignant une porte de bois ouvragé située sur sa gauche. Je vais vous faire visiter, et je me présenterai dans les règles de l’art, si cela peut vous faire plaisir…

Son sourire était désarmant, et Laure se dit que cela lui ferait du bien d’échanger quelques minutes avec quelqu’un de son âge, pour changer. Voilà une semaine qu’elle voyageait avec des personnes qui auraient pu être ses grands-parents, et elle avait besoin de rire un peu. Elle accepta, et s’engouffra par la porte qu’il lui désignait.

Il semblait ravi de sa plaisanterie, lui expliquant qu’il n’avait pas vu de jeune et jolie demoiselle dans son manoir depuis des lustres. Il s’exprimait dans un anglais littéraire châtié, avait l’allure d’un gentleman, et portait au revers de son veston, une boutonnière de wistérias blancs identiques à ceux qui l’avaient attirée près de cette fenêtre. Laure se laissait séduire progressivement, par son humour et son sourire. Il lui fit faire le tour du propriétaire, lui expliqua l’architecture du sol au plafond, sans sortir de cette pièce immense, où on aurait pu faire entrer l’appartement de Laure. Il lui détailla la décoration et les perspectives sur le jardin. Laure admit volontiers que ce manoir était le plus remarquable qu’elle ait visité jusque-là. Il en fut visiblement très flatté. Ils achevèrent la visite en examinant tous les portraits de famille qui étaient exposés tout autour de la pièce. Laure remarqua tout de suite la ressemblance frappante de son hôte avec les portraits de ses ancêtres. Il ressemblait particulièrement à un jeune marquis du dix-huitième siècle, romantique à souhait, dont il avait le regard doux et les cheveux blonds. Laure allait lui faire remarquer cette ressemblance incroyable, quand les autres personnes de son groupe pénétrèrent dans la pièce.

–          Dommage, lui susurra son hôte à l’oreille, juste comme on commençait à se connaître mieux !

Laure ne répondit pas, se contentant d’un petit sourire complice. Le jeune homme, se retira au fond de la pièce, laissant la place aux deux vieilles ladies qui pilotaient le groupe de touristes. Elles n’avaient pas remarqué que Laure était déjà dans la pièce avant leur venue. Elles expliquèrent à leurs visiteurs l’histoire du manoir, dans des termes très proches de ce que venait de faire leur jeune parent pour Laure. Celle-ci, le regardait du coin de l’œil, alors qu’il hochait la tête régulièrement à la fin des phrases de ses parentes. Il fixait Laure et lui souriait en retour, et elle se sentait très flattée de cette attention particulière.

Les vieilles dames firent de nouveau le tour de la pièce, en détaillant chacun des portraits de famille, et l’histoire du manoir défilait avec les prénoms de chaque propriétaire successif. Lorsqu’elles arrivèrent au portrait du jeune marquis, Laure s’approcha pour mieux entendre, et elle remarqua que son compagnon se plaçait dans l’encoignure de la fenêtre, le visage dans l’ombre du rideau. Elle pensa qu’il ne voulait pas que les visiteurs remarquent sa ressemblance avec son ancêtre, sans bien comprendre pourquoi.

L’histoire du jeune homme avait été tragique. Il était si beau et fringant, que cela l’avait mené à sa perte et qu’il avait perdu la vie en se battant en duel pour les beaux yeux d’une dame qu’il convoitait alors qu’elle était promise au châtelain voisin. Leur hôte ajouta que ce défaut l’avait poursuivi toute sa vie, et qu’il ne pouvait pas résister aux beaux yeux des dames, et cela même après sa mort.

Elle jeta un coup d’œil circulaire à son auditoire et ajouta d’un air narquois :

–          Je vois que vous être sceptiques. Mais, c’est un fait avéré que mon jeune ancêtre continue ses frasques dans l’au-delà. Plusieurs témoins ont affirmé l’avoir vu, dans cette pièce même, et racontent qu’il sort de sa cachette quand il voit une demoiselle qui lui plaît entrer dans son château. Ainsi est née la légende selon laquelle il hanterait encore parfois ce salon à la recherche de sa belle amie, bien qu’il ait perdu sa vie pour elle.

Laure tourna la tête vers son jeune compagnon.

Il la regardait, un doux sourire sur les lèvres, une flamme passionnée éclairant son regard. Il porta sa main à ses lèvres, lui envoya un baiser, et disparut brusquement.

Sa compagne de voyage remarqua sa pâleur et lui demanda si elle voulait s’asseoir. Mais Laure ne l’écouta pas, elle se dirigea vers l’embrasure de la fenêtre où se tenait le jeune homme quelques secondes auparavant. Elle souleva le rideau, mais il n’y avait personne. Elle baissa les yeux, et remarqua un objet sur le sol.

C’était une grappe de wistérias blanc, montée en boutonnière à la mode du dix-neuvième siècle. Celle qui ornait le revers du veston de son compagnon. Elle en respira le parfum envoûtant en fermant les yeux, et entendit alors distinctement son oreille, la voix du jeune homme lui murmurer :

–          Dommage, juste comme on commençait à se connaître mieux !

 

 

 

 

 

4 réflexions sur “Une image…une histoire: Histoire Anglaise

  1. quelque chose d’edgar poe… 🙂

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