Les Filles de la Lune (Partie 14)

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Puis la vie reprit son cours, rythmée par les saisons et les récoltes.

Les rumeurs enflaient au loin, de guerres et de famines dans les villes, mais au village, on se sentait loin de tout cela. Les quelques étrangers qui traversaient la région ne s’y attardaient pas, le climat étant rude, et les richesses absentes.

Luna récoltait ses plantes à la lune montante, et préparait ses décoctions à la lune descendante, selon ce qu’elle avait appris de sa mère. On venait la voir dès qu’un problème survenait, plaies, fièvres, souffrances morales ou physiques. Ses onguents soulageaient toujours, ses potions guérissaient souvent, ses emplâtres supprimaient la douleur et tarissaient les humeurs. Elle avait un sourire pour chacun et des trésors de patience pour tous, et avec ou sans potion, chacun repartait en se sentant mieux qu’à son arrivée.

Très vite, la nouvelle se répandit dans la province, que la tradition ancienne avait trouvé une nouvelle servante, et avant les premières gelées, Luna avait déjà vu venir à elle la moitié de la population du village voisin.

L’hiver fut rude, cette année-là, et la neige surprit un groupe de voyageurs qui restèrent plusieurs heures bloqués sur le chemin dans le froid, avant que les hommes du village ne parviennent à les dégager. Après une nuit passée dans la neige, ils furent retrouvés et conduits dans la salle commune, où l’on tenta de les réchauffer. L’un d’eux était presque mort, respirant à peine, ses mains gelées recroquevillées sous sa pelisse, les doigts noircis et tremblants. Luna le fit installer près du feu, et recouvrit ses pauvres doigts d’un emplâtre de sa composition aux effluves de lavande et de sauge. Lorsqu’il sortit de sa torpeur, la douleur se réveilla et il commença à gémir, poussant des soupirs à fendre l’âme. Luna lui fit boire une décoction mystérieuse de couleur émeraude, ce qui le calma aussitôt.

Le curé du village qui s’était approché, pour lui apporter les derniers sacrements, observait Luna, vaguement désapprobateur. Elle sourit, et lui fit signe de venir près d’elle. Elle savait qu’il n’approuvait pas ses pratiques mais qu’il la respectait. Aussi s’inclina-t-elle et fit mine de lui laisser la place. Il l’interrompit d’un geste de la main et lui dit :

–         Je t’en prie mon enfant, ne t’interrompt pas pour moi. Dieu a tout le temps. Les âmes finissent toujours par trouver le chemin de son cœur.

–         Père, répondit Luna, d’une voix sereine, j’espère que cette âme-là, ne trouvera pas son chemin trop vite. Regardez cet homme, il est encore jeune et semble vigoureux. Il a souffert du froid et est arrivé aux portes de la mort, mais je crois que la force vitale peut vaincre si on l’aide un peu.

–         Tu te crois plus forte que la mort, ma fille. Tu t’égares. Ne sois pas aussi présomptueuse, ou la colère du divin s’abattra sur ton orgueil ! répondit le curé, en la regardant sévèrement.

–         Non, je ne suis pas plus forte que la mort, mon père, répondit Luna, d’une voix aussi douce qu’elle put. Je serais folle de croire cela, je ne peux que soulager la souffrance du mieux que je peux. Je prie ce Dieu que vous pensez coléreux de m’aider à soulager ses créatures, et surtout je crois que c’est par la force de l’Amour que l’on réussit et pas par celle de la colère et de la peur.

Pierre qui était entré depuis quelques minutes s’approcha, effrayé de cet échange de paroles aigres et des conséquences possibles, pour son épouse, de la colère de l’église à son égard. Il tenta de calmer le prêtre, en disant :

–         Père, Vous savez que Luna ne souhaite pas défier la puissance de Dieu, mais seulement qu’elle ne peut supporter la souffrance des hommes. Laissez-lui quelques minutes pour finir son office, et vous pourrez faire le vôtre. Tout le monde sait bien que celui-ci est le plus important.

Il ajouta en baissant la voix, pour que les villageois réunis ne l’entendent pas.

–         Vous savez que Luna est tenace quand elle a une idée en tête, et encore plus depuis qu’elle porte notre enfant. Je vous en prie, ne la contrariez pas, je voudrais qu’elle en finisse vite et qu’elle puisse venir se reposer, rapidement. Regardez la fatigue qui se lit sur son visage !

–         Vous avez raison Pierre, répondit l’abbé, en regardant le visage marqué de Luna. Je reviendrai plus tard, lorsque vous estimerez que mon temps sera venu de soulager ce pauvre hère de ses péchés.

–         Merci mon père, répondit Luna en relevant le menton.

Le prêtre sortit de la salle, et Luna se pencha de nouveau sur le blessé pour envelopper son crâne de linges imprégnés d’un liquide vert de sa composition. L’odeur qui s’en échappait aurait réveillé un mort.

Pierre s’approcha pour l’aider, soulevant les épaules du malheureux. Luna le remercia d’un regard, puis se tournant vers les autres personnes présentes, dit :

–         Je vous demande de vous relayer pour le veiller toute la nuit, pendant que je vais aller préparer d’autres potions pour chasser ce froid de son corps. Appelez-moi aussitôt si son état empire.

Le compagnon du moribond qui était resté près de lui, semblait très affecté par l’état de son ami, et remercia Luna d’un signe de tête en lui disant :

–         Merci de toute la peine que vous prenez pour aider mon ami. Je voudrais tant que cela ne soit pas inutile, mais voyez la couleur de sa peau, il est déjà plus gris que l’étoffe qui le couvre.

–         Ne dites pas cela, répondit Luna. Aidez-nous, en lui montrant que vous l’attendez ici, dites-lui que vous souhaitez son retour parmi les vivants. Dites-lui, jusqu’à ce qu’il vous entende, qu’il trouve la force de revenir parmi nous. Croyez-moi, il vous entend encore.

Sur ces mots, elle se redressa et quitta la pièce. L’homme la suivit des yeux, pensif, se demandant un instant dans quel village de fous il était tombé. Puis, sans conviction, il regarda le visage de son ami. Il lui sembla qu’il reprenait un peu de couleurs sous son couvre-chef nauséabond. En s’approchant de plus près, il lui sembla qu’il souriait légèrement. Alors, plein d’espoir, il se mit à lui parler à l’oreille :

–         Tristan, si tu m’entends, il faut te réveiller. On est arrivés dans un village et nous sommes au chaud. Tu vas aller mieux. Demain matin, si tu vas mieux, on pourra rentrer à la maison. Ecoute-moi, mon ami. J’attends que tu te réveilles. J’attends ici. Prends ton temps, mon ami.

Il lui sembla que les sourcils de son ami avaient frémi, lorsqu’il avait prononcé ces paroles. Ou peut-être était-ce une illusion, engendrée par les idées saugrenues que cette sorcière lui avait mises dans la tête.

Épuisé par les émotions de sa journée et par la lutte contre le froid, l’homme s’endormit bientôt, la tête contre l’épaule de son ami, et le nez dans l’odeur bizarre de la potion qui dégoulinait de son turban improvisé. La dernière pensée qui fut la sienne était :

On verra bien demain …

A suivre..

 

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