Les Filles de la lune (Partie 8)

LOUVE

 

Luna reste encore immobile un instant, le regard rivé sur l’endroit où la louve a disparu. Les fourrés se referment sur elle, et le silence retombe.

Alors, elle rassemble ses forces, et décide de la suivre, ne sachant pas très bien où cela va la mener. Elle s’engouffre dans les fourrés, à la suite de l’animal, en tentant de ne pas réfléchir à ce qui pourrait arriver si celui-ci décidait brusquement de faire demi-tour. Elle marche de longues minutes, sans but précis, en suivant un sentier étroit dessiné au milieu des arbres par le passage répété des animaux de la forêt. Elle n’est jamais venue par ici auparavant. Il y règne une atmosphère irréelle, les rayons du soleil ne parvenant pas à traverser l’épaisseur des feuilles. La faible luminosité crée une succession d’ombres et de lumière qui semblent danser devant elle. Mais elle n’hésite pas, elle continue, elle n’a plus froid à l’abri des frondaisons. Elle ne s’arrêtera que quand elle aura trouvé un signe. Elle ne sait pas lequel, mais elle sait qu’elle le reconnaîtra.

Elle avance, au milieu de nulle part, comme dans un rêve. Et enfin, devant elle, se détache une clairière. Le soleil éclaire le sol herbeux d’un reflet doré. Au milieu, exactement, se dresse un arbre immense. Elle croit que c’est un chêne, mais elle n’en n’a jamais vu d’aussi imposant. Pour être si grand, il doit avoir dix mille ans, se dit-elle. Elle n’ose pas sortir du couvert des arbres pour s’avancer dans la lumière.

A cet instant, le soleil disparaît, remplacé en quelques secondes par de sombres nuages d’orage. Le tonnerre gronde au loin, puis de plus en plus près. Luna frissonne. Elle a toujours eu peur de l’orage, une peur panique, que sa mère n’a jamais réussi à lui faire passer. Et voilà qu’elle est seule, au milieu de cette forêt, sous l’orage. Elle recule insensiblement pour retrouver l’abri des feuilles.

Mais les évènements se précipitent et la prennent de court.

Les éclairs se déchainent, dans un bruit d’enfer, elle est éblouie et se protège le visage. Une pluie s’abat soudain sur la clairière, couchant l’herbe, et tourbillonnant autour du chêne, comme pour tenter de le déraciner. Luna sait que cet orage n’a rien de naturel, dans sa soudaineté et sa violence. Quelles sont ces forces qui s’affrontent devant ses yeux ?

Elle n’a pas le temps de se poser plus de questions, que la fin du monde semble s’abattre sur elle. Un éclair immense s’abat sur le sommet du chêne et le coupe en deux. Il éclate dans un craquement lugubre et se fend par le milieu. Le bois prend feu en un instant, rougeoyant l’intérieur du tronc, mais la pluie est si forte que le feu s’éteint aussitôt. Luna s’est accroupie contre le sol et s’est caché le visage dans un instant de panique pure, et elle ne reprend ses esprits que quand la pluie s’arrête aussi brusquement qu’elle est venue. Le silence s’installe de nouveau dans la clairière, la lumière est plus vive, mais le soleil est encore dissimulé derrière des nuages gris, que le vent n’arrive pas à disperser totalement.

Elle se relève, et s’avance vers le chêne, sur la pointe des pieds, pour ne pas se faire remarquer. En réalisant cela, elle sourit d’elle-même. Par qui pourrait-elle se faire remarquer, puisqu’elle est seule ici ?

Elle s’approche de la plaie ouverte du chêne, encore fumante, et remarque une lueur rouge qui semble provenir du cœur de l’arbre. Le feu couve encore là probablement. Elle étend les mains devant elle, pour tester la chaleur de l’air, mais ne ressent pas de sensation de brûlure. Elle fait le tour de la dépouille du chêne, et rapproche tout doucement de la plaie fumante, mais lorsqu’elle étend la main pour toucher le bois, un sifflement aigu sort des entrailles de l’arbre et un serpent en jaillit devant elle, les crochets en avant, en la fixant de son regard fascinant de cruauté. Elle recule d’un bond, sans pouvoir crier. Elle n’a jamais été agile, et elle sait que si le serpent décidait de la poursuivre, elle n’aurait aucune chance de lui échapper. Alors, elle se redresse et recule pas à pas, insensiblement, tout en fixant l’animal maléfique.

–         Surtout ne pas baisser les yeux, ne pas cesser de le regarder, ne pas lui monter ma panique, se dit-elle en reculant. Même si ma dernière heure vient de sonner, surtout ne pas lui montrer ma peur …

Elle n’a même pas le temps de demander de l’aide à tous les saints qui protègent son village, que les évènements tournent à son avantage.

Un grondement sourd, grave et menaçant, s’élève de la clairière, derrière le chêne, et le serpent se détourne brusquement de sa proie humaine, pour faire face à ce nouvel ennemi. Luna, soulagée de cette diversion, se glisse vers l’orée de la clairière, pour observer la scène plus en retrait.

La surprise est de taille. La louve est venue à son secours, mais elle paraît encore plus imposante qu’avant, la fourrure dressée sur le dos, les crocs découverts, et les yeux phosphorescents. Le grognement se fait assourdissant, auquel répond le sifflement perfide du serpent qui se dresse brusquement devant elle, en prenant appui sur les restes calcinés des racines du chêne. La seconde suivante est dantesque, la louve s’élance sur le serpent, la gueule ouverte, alors que le reptile tente de lui sauter à la gorge. Ils s’enroulent l’un autour de l’autre, dans un bruit d’enfer, tournant et tournant encore, les crocs et les crochets claquant. Luna se tient la tête à deux mains, n’osant pas s’enfuir, ni préjuger de l’issue du combat.

Puis un hurlement, que Luna prit pour un cri de douleur, s’élève vers le ciel.

Un cri d’agonie douloureuse.

Une longue plainte aiguë et lancinante, qui lui tire les larmes des yeux et la prend à la gorge.

Puis c’est le silence. Absolu.

Plus un cri, plus une plainte, plus un sifflement, plus un bruit.

Luna ne voit plus rien, les deux animaux étant tombés derrière le chêne éclaté. Ce silence de mort est pire que sa peur.

Peu importe ce qu’il lui arrivera, il faut qu’elle s’approche.

 

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Photo du jour: heure dorée

Dernière heure annoncée

Pluie de Paillettes dorées

Valse d’Or chaloupée

Reflets de silence étoilé

Étincelles en fine Ondée

Soirée de paix affichée

Sourire secret de fée

Ambiance marine Feutrée

Soir de Douceur ouatée

Scintillante soirée

Friandise dégustée

Au caramel sucré-salé

Lumière satinée ocrée

Éternelle beauté préservée

Étendue marine lustrée

Berçante mélopée

Première heure rêvée

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Photo M. christine Grimard

Photo du jour: Eblouissement

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Parce que j’avais envie  d’un instant de lumière,

Parce qu’il est si bon de se laisser éblouir,

Parce qu’il est si bon de se laisser séduire,

Parce que la vie montre parfois des merveilles,

Parce que je ne suis qu’une idée éphémère,

Parce que la joie est juste une étincelle,

Parce que le plaisir est meilleur partagé,

Parce qu’il n’y a parfois nul besoin de mot,

Parce qu’il suffit de regarder vers le haut,

Parce qu’il est dessiné juste du bout du doigts,

Parce qu’il est partagé juste du bout du coeur.

Les Filles de la Lune (Partie 7)

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La douzième heure est venue.

Elle sort de l’enclos qui entoure sa chaumière, en baissant la tête, soudain intimidée par l’assemblée qui se trouve devant elle. Toutes les femmes du village sont là, formant un demi-cercle, qui l’attendent. En la voyant, elles font soudain silence et tombent à genoux. Derrière elles, les hommes forment un second cercle, tout aussi silencieux. Ils semblent inquiets et restent en retrait, comme s’ils n’étaient pas invités à la fête. Un à un, ils se découvrent, en signe de respect, en baissant les yeux, à mesure que Luna parcourt leur rang du regard. Même Pierre, n’ose plus la regarder dans les yeux, et pourtant, jusqu’à la veille, il ne s’en privait pas.

Ce matin, les choses sont différentes, ce n’est plus Luna qui se tient là devant eux, mais la fille de la Déesse, celle qui détiendrait bientôt le Savoir, l’élue et la prêtresse, qui était venue au monde pour les sauver de tous leurs maux.

 

Lentement, elle fend la foule, pour se diriger vers la colline qui surplombe le village, sur son passage, chacun se prosterne. Mais quand elle passe à côté de Pierre, il lève les yeux et croise son regard. Elle peut y lire tout l’Amour du monde, la confiance et l’attente, et elle puise dans ce regard la force qui lui faisait défaut.

Ses mains s’arrêtent de trembler et elle poursuit son chemin, la tête haute, le dos bien droit, et le pas assuré.

Elle suit le chemin montant, en respirant calmement, lorsqu’elle approche de la forêt, le ciel se couvre brusquement. De gros nuages gris recouvrent le soleil, et leur ombre colorient de noir le sommet des arbres. Soudain, elle a froid, mais ne ralentit pas son pas, même lorsqu’un hurlement lugubre s’élève du côté Nord. Tout en avançant, elle tourne la tête et regarde d’où vient ce cri. Ce qu’elle voit la cloue sur place. Une louve gigantesque la regarde en silence, puis renverse la tête en arrière et lance un nouveau cri lancinant vers le ciel. Son pelage est blanc, et les oreilles dressées, lui paraissent immenses. Elle la regarde hurler, fascinée par la beauté de son pelage et de son chant, sans peur, et se sent protégée et accueillie. Un instant, la louve se tait, croise son regard, immobile, ne respirant plus. Et dans ce silence, une voix douce à l’intérieur de sa tête, lui parle. Luna l’entend lui dire :

–         Viens, il est temps …

Puis la bête se retourne, et en un seul saut, disparaît dans la forêt.

 

LOUVE

 

Les Filles de la Lune (Partie 6)

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Les Filles de la Lune

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Premier Carnet : Luna (1455)

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En se réveillant, ce matin-là, Luna sut que ce jour serait difficile et décisif.

La tradition était en marche et elle devrait suivre la voie qu’on lui avait fixée depuis la nuit des temps. Suivre le chemin de la lumière, affronter le feu et l’eau et en sortir plus forte.

La main de sa mère tremblait, lorsqu’elle la posa sur son épaule, pour la réveiller. En ouvrant les yeux, elle croisa son regard, où elle lut un mélange de fierté et de terreur. Elle se sentit obligée de la rassurer, en faisant un signe de tête, alors qu’elle sentait la peur lui nouer le ventre.

–         Tout ira bien, maman, La Déesse-mère me protègera. Ne suis-je pas la septième fille de sa septième fille ?

En prononçant ces paroles, elle remonta sa manche, découvrant la tache de naissance en forme de lune, qui lui barrait le poignet.

–   Sans doute, tu es la septième génération, celle qui réveillera la Déesse, et je l’ai su dès le jour de ta naissance, quand j’ai vu ce signe à ton poignet. Mais, pour le moment, ta mère, c’est moi. Je m’inquiète et ne veux pas te perdre.

–   Alors aide-moi.

–   Je voudrais t’aider, mon enfant, je voudrais tant d’aider ! Mais je ne sais rien de ce que tu vas affronter. Je ne suis que ta mère, rien de plus. Je ne peux que m’inquiéter pour toi et te faire confiance…

–   Maman ! Arrête ! Ces deux possibilités sont incompatibles …

–   Bien sûr que non, j’ai le droit de m’inquiéter pour toi, et je sais que tu es courageuse, alors je te fais confiance. Allez, viens, je vais t’aider à te préparer, au lieu de continuer à dire des bêtises.

Les deux femmes s’étreignirent en silence, puis Luna passa la longue tunique blanche traditionnelle. Sa mère rassembla la longue masse de ses cheveux en une tresse, retenue pas un lien de lin. Elle passa à son cou la croix celtique d’or que sa propre mère lui avait confiée à sa mort, et qu’elle n’avait jamais quittée jusqu’à ce jour. Luna noua sa ceinture de chanvre sur ses hanches et franchit le seuil de la maison. Le soleil inondait la cour, jouant dans les branches du grand chêne. Elle leva le visage vers le ciel pour se réchauffer, mais elle ne pouvait empêcher ses mains de trembler.

C’était le jour du Solstice d’été, et les moissons avaient été interrompues, pour honorer la Déesse Terre. Les femmes récolteraient les plantes guérisseuses durant cette journée où le soleil serait au zénith, et où elles avaient atteint leur pleine maturité. Puis la mère de Luna, qui tenait les recettes de sa grand-mère fabriquerait les potions et onguents pour répondre aux petits maux de toute la communauté. Pourtant, depuis plusieurs générations, le véritable savoir avait été perdu, et la mort frappait de plus en plus jeune. La Déesse semblait en colère, parce que les hommes ne savaient plus protéger la Terre nourricière. Ils tuaient les animaux sauvages pour se nourrir et ne savaient plus cultiver leurs champs, ni nourrir leurs propres animaux. La famine avait décimé plusieurs villages, quelques années auparavant, et les colporteurs avaient répandu la rumeur que la peste était aux portes de la province.

Luna savait depuis toujours qu’elle serait la servante de la Déesse. Dès sa naissance, elle avait été considérée comme celle qui recevrait le Savoir sacré, marquée du croissant prophétique. Elle ne pouvait se dérober, maintenant que le temps était venu. Le jour du solstice de sa vingtième année se levait, et quand le soleil se coucherait, elle ne serait plus jamais la même.

Elle avait déjà fait ce rêve une bonne centaine de fois.
….Elle se voit, avancer dans une clairière, dans l’herbe haute ondulant sous le vent comme une rivière en furie. Au-dessus d’elle, des nuages noirs s’amoncèlent, devant elle se dresse le grand chêne où les druides viennent cueillir le gui sacré. Soudain, un bruit formidable déchire le silence, et le chêne se scinde en deux. Elle reste pétrifiée par le bruit et la vision de cet arbre majestueux soudain détruit, et immanquablement, elle se réveille…

Aujourd’hui, elle aura la réponse à ses questions.

Aujourd’hui, elle saura pourquoi elle est là.

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