Une image … Une histoire : Vitrail (1)

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Le cottage que Karen avait loué donnait sur le transept de l’église du village. Elle avait tout de suite remarqué ce vitrail éclatant.
Cette image la fascinait dès qu’elle ouvrait ses volets le matin. Le soleil se faisant rare sous cette latitude, elle était reconnaissante à l’artiste qui avait façonné celui-ci, et le remerciait en secret chaque matin, d’éclairer sa journée.
Cependant, quand elle était entrée dans l’église, pour le contempler de l’intérieur, elle n’avait pas ressenti le même plaisir. C’était même le contraire, une sensation d’angoisse brutale l’avait envahie, l’empêchant de respirer, et elle avait dû sortir précipitamment pour ne pas faire un malaise.

Intriguée, elle s’était renseignée, discrètement, auprès de ses nouveaux voisins, pour avoir quelques détails sur l’histoire du village et la construction de l’église. Elle ne voulait pas passer pour une folle en parlant des sensations pénibles qu’elle avait vécu dans ce transept, mais elle voulait comprendre.
Sa voisine lui expliqua que la construction de cette église catholique dans un village anglican, à deux pas du temple, était considérée comme l’œuvre du diable, par une grande partie de la population, qui n’y mettait jamais les pieds
Cet édifice était sorti de terre, financé par des fonds privés. L’architecte avait reproduit les plans de la chapelle du manoir d’un village voisin, selon la volonté de la châtelaine, qui n’avait pas d’héritier et qui avait dépensé le reste de sa fortune à édifier ce monument durant les dernières années de sa vie.
La voisine n’en savait pas plus mais expliqua à Karen que les archives du village étaient conservées à la bibliothèque publique, et qu’elle pourrait les consulter.
Les catholiques étaient désormais minoritaires dans le comté, mais leur tradition avait perduré depuis la reine Marie, et plusieurs histoires de mariages mixtes avaient défrayé la chronique au cours du siècle précédent.

Karen devant trouver un sujet pour son mémoire de fin d’étude, remercia la providence de lui en fournir un. Elle avait ainsi un bon prétexte pour fouiner un peu, discrètement.

La bibliothécaire fut très aimable, et quelques semaines plus tard, Karen avait presque fini son mémoire. Elle souhaitait développer la thèse selon laquelle les religions cohabitaient harmonieusement dans la province
malgré les choix différents des Princes de l’époque. Elle en voulait pour preuve, cette église catholique aux vitraux flamboyants, construite à quelques mètres du Temple anglican austère et sombre.

Cependant, elle ne comprenait pas pourquoi chaque fois qu’elle entrait dans cette paisible église, elle se sentait aussi mal.

Un soir, en aidant la bibliothécaire à ranger ses archives, elle s’en ouvrit à elle. La vieille dame la regarda en silence une longue minute avant de se décider à lui répondre.
« Je vais vous confier un secret, mon enfant. Il serait illusoire de penser que la beauté est synonyme de bonheur ou de bonté. Parfois, elle cache les âmes les plus noires. »

Elle s’arrêta, baissant les yeux, semblant chercher un souvenir pénible au fond de sa mémoire. Puis elle chassa cette idée d’un revers de main, et poursuivit:
 » l’histoire de la construction de cette église illustre parfaitement cela…
La femme qui l’a voulu ainsi, a relaté les événement dans un journal que nous possédons ici.
Il est tard, mon enfant, je rechercherai cette pièce demain, et vous pourrez en prendre connaissance, mais je crains que cela n’aille pas vraiment dans le sens que vous souhaitez pour illustrer votre propos. »

Karen remercia la vieille dame, et s’endormit ce soir-là en rêvant de vitraux brisés et de manoirs hantés.
À son réveil, le vitrail à l’oiseau avait pris une teinte orangée dans les premières lueurs de l’aube, et la colombe semblait vouloir s’en échapper d’un coup d’ailes.

Aujourd’hui, elle aurait le fin mot de cette histoire…

— à Suivre —

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Une image…une histoire : Message

Lucy s’éveilla ce matin là avec un goût de fiel dans la bouche. La nuit avait été courte, étouffante des premiers relans d’été, entrecoupée de rêves surréalistes qui étourdissaient son réveil.

Premier matin d’été, jour le plus long de l’année, qu’allait-elle en faire?

Ce qu’elle faisait de tous ses jours, de toutes ses saisons, de toutes ses années, en valait-il la peine ?

Allait-elle continuer cette routine écrasante?

Combien d’années encore?

Premier jour de l’été.

La ville se vidait déjà de ses habitants et les premiers touristes égarés et curieux, les remplaçaient.

Lucy resta un moment à les regarder s’interroger autour d’un plan de la ville, puis se décida à les aider. Après tout, qu’avait-elle de mieux à faire en allant acheter son pain. Personne ne l’attendait pour le petit-déjeuner…

Ils avaient un délicieux accent italien, qui la fit rêver au soleil de Toscane. Elle les renseigna sur leur destination et les regarda s’éloigner sur le boulevard, savourant la sonorité chantante de leur langue qu’elle ne comprenait pas.

C’est en les voyant s’engouffrer dans le métro, qu’elle ressentit cette absolue nécessité de les suivre. Son premier réflexe fut de se détourner et de repartir vers la boulangerie.

Mais, comme dans un rêve, elle suivit leurs traces. Elle se retrouva sur le quai, un peu surprise, et décida d’aller au bout de cette envie, pour une fois, pour un jour.

Rien de plus simple, le métro, la gare, un aller simple pour Trouville, et la voilà au bord de cette plage.

Un peu sonnée.

Étonnée d’elle-même.

Après tout, un dimanche de liberté, une escapade improvisée, elle en avait bien besoin. Pour une journée, elle allait profiter de la vie!

Demain, il serait toujours temps de reprendre ses chaînes.

Elle suivit l’estran, marchant sans penser, savourant la caresse du vent dans ses cheveux, la fraicheur des vagues qui léchaient ses orteils. Elle se laissait porter par le plaisir d’être là, s’imaginant suivre les sternes qui planaient vers l’ouest.

Que c’était bon d’avancer ainsi le nez en l’air, et de ne se préoccuper plus de rien…

Lorsqu’elle trébucha sur cet obstacle, elle crut qu’elle avait heurté un rocher. Elle se baissa pour frotter son orteil douloureux, lorsqu’elle vit que c’était le goulot d’une bouteille qui dépassait du sol. Il lui fallut plusieurs minutes pour l’arracher à sa prison de sable, en se battant avec le reflux des vagues.

Sa première réaction fut de pester sur les inconscients qui laissaient des bouteilles traîner sur une plage. Puis elle réalisa que cette bouteille vermoulue avait dû séjourner dans l’eau pendant plusieurs mois.

Elle regagna la dune pour reposer son pied douloureux, sa trouvaille à la main, avec l’idée de la déposer dans une poubelle, pour que personne ne se blesse à nouveau. En s’asseyant, elle remarqua une ombre à l’intérieur, et en la secouant, elle comprit qu’il s’agissait d’une feuille de papier.

Elle qui n’avait jamais chance au jeu, voilà que le hasard lui souriait.

Tomber sur cette bouteille enfouie au milieu des vagues, et qu’elle contienne un message, c’était un scénario incroyable.

Elle tourna et retourna la bouteille pour faire glisser le rouleau de papier vers le goulot, mais le bouchon était bien enfoncé, et sa curiosité insatisfaite devenait insupportable.

Elle essayait de ne pas laisser son imagination s’envoler, après tout il s’agissait sûrement d’une plaisanterie de gamins ou d’un nouveau moyen de publicité.

Après plusieurs minutes, n’y tenant plus, elle brisa le col de la bouteille avec un gros galet, libérant le message.

Elle le déplia, avec d’infinies précautions, craignant qu’il ne tombe en poussière, et déchiffra le message, en retenant son souffle.

Un sourire se dessina sur ses lèvres, elle leva les yeux vers le rivage, les couleurs de la mer étaient soudain devenues éclatantes. L’air plus léger, était parfumé de bruyères.

C’était le premier matin de son été.

C’était le premier matin de sa vie.

Elle regagna la gare, reprit le train pour sa réalité, mais ce sourire salé ne la quitterait plus, désormais.

Installée contre la vitre, elle sortit le rouleau de sa poche et le relut.

« Les rencontres importantes sont programmées avant que les âmes ne le sachent.
Voici la nôtre. » Fabrizio

Le numéro de téléphone qui suivait était presque effacé mais elle l’avait gravé dans sa mémoire.

Elle trouverait le courage de l’appeler.

Demain ….

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Les Filles de la Lune (Partie 11)

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Lorsque sa mère se retourne vers elle, Luna s’est détournée, lui cachant son visage. Elle sait qu’elle lit en elle comme dans un livre ouvert, et veut garder cette émotion nouvelle pour elle, comme un talisman.

Mais celle-ci insiste :

–         Il est particulièrement serviable et gentil ce jeune Pierre, ses parents étaient de belles personnes, je les aimais beaucoup, et leur mort l’a laissé bien seul. Nous pourrions accepter son aide, nous en aurions grand besoin, ne crois-tu pas, ma fille ?

–         Si tu le dis … répond Luna sans lever les yeux.

–         Oui, je le dis. La tâche qui sera la tienne, ne pourra s’accomplir pleinement sans aide de bonnes volontés. Tu sais aussi cela, et je ne serai pas là éternellement pour te donner la mienne. Il faudra bien que d’autres s’en chargent !

–         Maman, ne sois pas aussi inquiète. Tu sais que je ne me laisse pas décourager facilement.

–         Je sais, oui. Mais je ne parle pas seulement de ta mission, je parle aussi de ton bonheur. Je ne veux pas que tu oublies ta vie, en te préoccupant seulement de celle des autres.

En prononçant ces dernières paroles, sa voix se brise, et elle détourne la tête. Luna s’approche d’elle et la prend dans ses bras. Comme sa mère lui paraît fragile à cet instant-là ! Elle qui avait toujours été sa référence, son soutien, voilà qu’elle avait besoin de réconfort à son tour. Les deux femmes restent soudées l’une à l’autre un instant, le cœur de rubis du talisman palpite entre elles. La force de la magie s’insinue dans leurs veines et les apaise, comme la marée montante lisse l’Estran et le fait briller de mille diamants sous la lumière de l’été. Front contre front, elles partagent les mêmes visions, images de blés qui ondulent sous le vent, de fleurs que l’on cueille, de potions que l’on concocte, de mains qui se tendent, de cris qui s’apaisent, de pleurs qui se tarissent.

–         N’aie crainte, maman, je vivrai ma vie, tout en protégeant celle des autres, comme il est de mon devoir de le faire, mais je sais déjà que mon temps est compté. Il ne suffira pas pour accomplir la tâche que la déesse m’a confiée.

–         Le temps que tu auras, sera suffisant, si la Déesse en a décidé ainsi. Je veux que tu n’oublies pas ta vie. Tu m’entends ? Insista sa mère.

–         Oui … répondit Luna, un sourire au coin des lèvres. Il le faudra bien, si je veux que ma fille poursuive ce chemin après moi…

Elles s’étreignent en silence durant de longues minutes.

Le temps n’était qu’un gouffre sans fond, qui ne les engloutirait pas, puisque leur lignée avait été dessinée de la main de la Déesse. Ce qu’elles en feraient leur était encore inconnu, mais Luna n’avait plus peur.

Elles échangent un regard où sa mère peut lire toute la confiance que Luna ressent en cet instant, ce qui la rassure tout à fait. Avec un sourire, elle lui dit :

–         Ma fille, il faut que l’on s’occupe des plantes récoltées durant la journée par les femmes du village. Elles doivent être traitées dans la nuit du Solstice, pour garder leur pouvoir intact. Nous n’avons pas beaucoup de temps.

–         Nous aurons donc besoin de l’aide de Pierre. N’est-ce pas ? demanda Luna en baissant les yeux.

–         Oui, nous en aurons besoin, répondit sa mère, en lui soulevant le menton pour qu’elle la regarde en face. Je te laisse aller lui demander, et pendant ce temps, je prépare le feu.

–         J’y vais, on ne sera pas trop de deux pour porter tous les couffins qui restent, et l’eau nécessaire à la décoction, dit Luna en sortant de la chaumière.

Elle a retrouvé toute son énergie à la simple évocation du regard de Pierre. Même si la tâche est longue et ardue, même si elle doit en souffrir plus tard, elle sait déjà qu’elle aura la force nécessaire, si Pierre est à ses côtés.

 

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les Filles de la Lune ( Partie 10)

 

 

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Lorsqu’elle reprend le chemin du village, le soir commence à tomber, le soleil couchant teinte les nuages d’orage de paillettes d’or. L’air s’est adouci, et elle s’arrête un instant en bas de la colline pour admirer ce pays, dont elle connait le moindre sentier, et dont elle se sent désormais responsable.

Encore quelques minutes, et elle franchira la porte d’enceinte du village, où les choses ne seront plus jamais les mêmes pour elle. En recevant le «Sang de la Lune », elle a scellé son destin. Elle a accepté la responsabilité de la communauté humaine de cette vallée, et de cette Terre qui les nourrira tous. La magie ne l’aidera que si elle garde un cœur pur, et la sagesse qui a pénétré son esprit la guidera pour le temps qui sera le sien. Elle fait secrètement le vœu d’être digne de sa mission, tout en se demandant comment elle y parviendra, du haut de ses vingt ans, avec ce corps si frêle qui est le sien. Elle touche alors la statuette qui est contre son cœur, et la sent battre à l’unisson avec le sien. L’espace d’une seconde, la chaleur qui l’envahit, lui donne un sentiment de toute-puissance. Elle sait qu’elle sera à la hauteur, jusqu’à ce qu’elle décide de passer la main. Alors, elle redresse la tête, remplit ses poumons de l’air du soir, et pénètre dans son village.

Les femmes sont là, leur récolte de plantes à leurs pieds, qui attendent son retour. Lorsqu’elle apparaît une rumeur enfle entre les murs, et il ne faut que quelques minutes pour que la place du village se remplisse. Les femmes forment deux colonnes, et baissent les yeux sur son passage. Le silence se fait autour d’elle, teinté de respect et de crainte. Seule son amie d’enfance, Marie, la regarde en souriant, les yeux pleins d’une fierté fraternelle. Luna puise dans ce regard, le courage de traverser le village de part en part, sans trébucher. Parvenue au seuil de sa maison, Luna se retourne, fait face aux villageois réunis, et dit :

–         Le temps est venu, pour moi de répondre aux vœux de la Déesse-Mère, et d’accomplir ses desseins. Je vous remercie d’avoir récolté les plantes qui porteront ses bienfaits et je serai digne de sa confiance et de la vôtre.

Sa mère qui était restée en retrait, la regarde intensément, oscillant entre la fierté et l’angoisse, puis baisse la tête et entre dans la maison.

Une à une, les femmes du village apportent leurs couffins d’osier remplis de leurs récoltes, et le posent aux pieds de Luna. Puis, chacune rejoint sa propre maison. Luna regarde toutes les essences présentes et imagine déjà les potions qu’elle confectionnera avec. Elle les énumère mentalement : la lavande, la sauge, la verveine, le millepertuis, la mélisse, le plantain, la camomille, la digitale, le calendula… Dans sa tête tournent les décoctions et onguents dont elle a reçu les recettes en partage, au pied du grand chêne.

Elle saisit un des couffins et le porte à l’intérieur, pliant légèrement sous la charge. Lorsqu’elle ressort, Pierre est là, qui a saisi trois couffins et les porte sur son dos. Surprise, Luna reste pétrifiée sur le seuil, Pierre lui jette un coup d’œil et souffle entre ses dents :

–         Si tu me laissais passer, ce travail serait bientôt achevé, et tu pourrais vraiment te rendre utile.

Un peu étonnée de ce ton autoritaire, elle s’efface pour le laisser franchir le seuil, et le suit des yeux tandis qu’il dépose son précieux fardeau dans le coin de la pièce. Sans attendre, il ressort et charge de nouveau trois autres couffins sur son dos. Luna sourit, et lui emboîte le pas, en silence. Après tout, sa force est la bienvenue et elle se sent en sécurité quand il est là. Elle se surprend à rêver à une vie où ils accompliraient leurs taches l’un près de l’autre dans cette douce et paisible harmonie. Lorsqu’ils posent les derniers paniers l’un près de l’autre sur le plancher, un rayon de soleil sort des nuages et vient éclairer leurs mains toutes proches. Luna reste pensive devant l’image de cette main si forte à côté de la sienne, n’osant plus bouger. Pierre sentant son trouble, retire sa main le premier, alors que sa mère entre dans la pièce. Il se relève en la regardant au fond des yeux, d’un air grave qu’elle ne lui connaissait pas. Saluant la mère de Luna d’un signe de tête, il se recule un peu et lui dit :

–         Si vous avez d’autres corvées à me donner, je serai là, n’hésitez pas. Deux femmes ne peuvent pas accomplir autant de tâches difficiles seules, et ce que les gens en penseront ne m’importe pas. Je vous laisse y réfléchir ensemble. Vous savez où me trouver.

–         Je te remercie, Pierre, répond sa mère, tu as toujours été un bon garçon, et tes parents ont été bénis le jour de ta naissance.

–         Merci pour ton aide ce soir, répond Luna. Cette journée fut riche en émotions, et j’étais contente de te voir là ce soir.

Cette dernière phrase fait naître un sourire dans les yeux du garçon, et une légère rougeur sur les joues de Luna. Il soulève son chapeau en signe de respect et sort brusquement de la pièce, les yeux rivés vers le sol.

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Une image… Une histoire: Credo.

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Pablo ne savait pas comment il avait fini par atterrir dans ce coin perdu.
Il avait quitté son Espagne, et sa famille, parce qu’il n’y avait plus moyen de continuer comme ça. Il avait fait tous les métiers, ramassé des oranges, construit des immeubles dans des coins désertiques pour touristes étrangers en mal d’exotisme pas cher, lavé des voitures quand les gens avaient encore les moyens d’en avoir une, vendu des journaux aux terrasses des cafés.
Un matin, où le petit jour le trouva prostré sur le banc qui lui servait de lit, il regarda les hommes désabusés qui faisaient la queue sur les quais, en attendant qu’on les embauche pour la journée.
Ce fut le déclic. Il fallait qu’il tente sa chance ailleurs.
Ce matin là, serait le dernier qu’il passerait dans son pays. C’était le matin de trop.

Il grimpa dans le camion de Pedro, son ami d’enfance, qui faisait la route vers le Nord, quatre fois dans le mois.
Deux jours plus tard, son ami le laissa dans ce village du midi de la France, cher aux touristes, en lui disant qu’il y avait du travail pour les saisonniers, et qu’il n’aurait qu’à lui faire signe, quand il voudrait repartir au pays.
Finalement, Pablo était resté. Le travail des fruits payait bien, et s’il voulait, on lui avait proposé de finir la saison à l’usine de confitures, au fond de la vallée. La saison passa comme un éclair, et avant qu’il se demande ce qu’il pourrait faire de son hiver, il entendit parler de la récolte des lavandes. On avait besoin de bras courageux pour faire la cueillette manuellement dans une vallée reculée où il n’était pas possible d’utiliser des machines modernes, compte tenu de la configuration du terrain.

Et voilà comment il s’était retrouvé au fond de cette vallée. Il avait été accueilli chaleureusement, on lui fournirait le gîte et le couvert gracieusement pendant toute la période de la récolte. Que pouvait-il demander de plus?

Le premier jour, il fut écrasé par le silence et la beauté du lieu, et la fragrance des lavandes qui emplissait toute la vallée, au soir tombé.
Puis il s’habitua, au calme, au silence ponctué du chant entêtant des cigales, à la ronde silencieuse des nuages qui se perdaient dans l’immensité bleue de ce ciel Provençal. Il s’habitua même aux prières des moines, lui qui ne croyait plus en rien, lui dont le grand-père était mort dans les rangs républicains lors du siège de Tolède, lui qui n’avait plus ni illusion ni espoir.
On s’habitue à tout, quand le corps se pose enfin.

La dernière journée de la récolte fut la plus chaude de l’été, tous étaient épuisés.
Pablo se prit à regretter de devoir quitter cet endroit dans quelques jours. Il aurait bien posé ses valises ici, mais ce n’était pas sa place, à lui, le mécréant, lui qui avait pissé dans le bénitier de l’église du village après un pari idiot avec ses copains, quand il avait dix ans.
Il n’osait pas regarder les moines, comme si son athéisme était lisible sur son front. Frère Sébastien était le plus jeune, il devait avoir à peu près son âge. Avec lui, il était plus facile d’échanger même si les conversations étaient courtes et tournaient autour du travail essentiellement.
Le dernier soir, ils rentraient les dernières balles récoltées, au crépuscule, ayant attendu que la chaleur tombe pour faire ce dur travail. Frère Sébastien s’arrêta un instant, les yeux levés vers le ciel, silencieux. Ses lèvres bougeaient mais aucun son ne sortait de sa bouche. Pablo le regarda un instant, presque gêné, puis suivit son regard.
Il fut émerveillé devant le spectacle qui s’offrait à lui. La lune se levait derrière les collines couvertes de pins, et au sud le ciel était parsemé d’étoiles. Il n’en avait jamais vu autant, ou peut-être n’avait-il jamais pris le temps de regarder.
Il resta immobile, osant à peine respirer, comme si sa présence allait déranger l’ordre millénaire qui dansait devant ses yeux.
Sébastien se retourna vers lui, un paisible sourire aux lèvres. D’une voix douce, il dit simplement :
« Devant une telle beauté, même si on a été déçu par toutes les religions du monde, et leurs errances continuelles, on ne peut qu’être subjugué par la magnificence de cette création, et en remercier son auteur. »
Pablo, le visage caché par l’obscurité, trouva le courage de lui répondre:
« Tout ceci n’est sans doute que le fruit du hasard. »
Le sourire de Sébastien s’élargit encore:
« Quand vous dites, sans doute, moi j’entends votre doute, justement. Je sais que vous ne partagez pas mes convictions, et que la religion vous indiffère. Je respecte vos choix et vos idées. Je les accepte.
Simplement, cette nuit, j’admire comme vous, cet univers qui se dévoile devant nous. Et même si c’est le travail du hasard, je le remercie de m’avoir inclu dans son tableau pour que je puisse avoir la joie de le savourer, ce soir. »
Ils restèrent encore quelques instants puis Sébastien dit:
« Rentrons, la fraîcheur commence à tomber. »
Il reprit le sentier qui serpentait au milieu des plans de lavande, en direction de l’abbaye,

Pablo resta un peu en arrière avant de se décider à rentrer. Malgré lui, il pensa: « Si Tu existais, de toute manière, Tu ne prendrais pas la peine de me le dire, à moi qui ne suis qu’une larve dans Ton merveilleux Univers! »

Il vit frère Sébastien qui arrivait dans la cour de l’Abbaye et il se décida à rentrer. Il jeta un dernier coup d’œil à la voie lactée. Il resta figé et en oublia de respirer.
Une pluie d’étoiles filantes traversait le ciel de part en part. Elles semblaient être des milliers, un feu d’artifice naturel qui barrait le paysage, et dura plusieurs minutes . Puis tout se calma et le silence retomba sur les collines alentour.
Pablo encore émotionné, regagna le cloitre où Sébastien l’attendait, son éternel sourire au bord des lèvres.
« Bonsoir Pablo, dit-il, merci pour votre aide précieuse. Je voulais vous dire que le Père Jacques vous propose de rester avec nous aussi longtemps que vous souhaiterez le faire. Et j’ajoute que lorsque vous déciderez de partir, pour poursuivre votre chemin, nous regretterons votre aide.
Réfléchissez et donnez-nous votre réponse demain. »
Pablo était très heureux de cette proposition, ne sachant pas où poursuive sa route pour le moment. Il remercia frère Sébastien en lui souhaitant une bonne nuit.
Il ajouta:
« Avez-vous vu la pluie d’étoiles en rentrant tout à l’heure? »
Sébastien s’éloignait déjà vers sa cellule, mais il se retourna et dit:
« Oui c’était magnifique, n’est ce pas ?
Comme un réponse aux questions que l’on se pose, murmurée à notre âme, comme une évidence éclatante. Encore faut-il accepter de la regarder avec les yeux du cœur. Les signes sont là, qui nous indiquent le chemin, mais on a toujours le choix de les voir ou de les ignorer.
Bonsoir, Dormez bien mon ami. »

Pablo regagna sa couchette, et resta très longtemps éveillé dans l’obscurité. Combien de temps resterait-il ici ?
Peu importait, cette étape sur sa route, était nécessaire. Il le savait maintenant, c’etait une étape parmi d’autres, une partie du chemin.
La vie était là devant lui, et désormais, il serait attentif aux signes qui jalonneraient son chemin.
Il s’endormit dans le silence ouaté de cette fin d’été, un paisible sourire sur les lèvres.