Une image… Une histoire: Credo.

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Pablo ne savait pas comment il avait fini par atterrir dans ce coin perdu.
Il avait quitté son Espagne, et sa famille, parce qu’il n’y avait plus moyen de continuer comme ça. Il avait fait tous les métiers, ramassé des oranges, construit des immeubles dans des coins désertiques pour touristes étrangers en mal d’exotisme pas cher, lavé des voitures quand les gens avaient encore les moyens d’en avoir une, vendu des journaux aux terrasses des cafés.
Un matin, où le petit jour le trouva prostré sur le banc qui lui servait de lit, il regarda les hommes désabusés qui faisaient la queue sur les quais, en attendant qu’on les embauche pour la journée.
Ce fut le déclic. Il fallait qu’il tente sa chance ailleurs.
Ce matin là, serait le dernier qu’il passerait dans son pays. C’était le matin de trop.

Il grimpa dans le camion de Pedro, son ami d’enfance, qui faisait la route vers le Nord, quatre fois dans le mois.
Deux jours plus tard, son ami le laissa dans ce village du midi de la France, cher aux touristes, en lui disant qu’il y avait du travail pour les saisonniers, et qu’il n’aurait qu’à lui faire signe, quand il voudrait repartir au pays.
Finalement, Pablo était resté. Le travail des fruits payait bien, et s’il voulait, on lui avait proposé de finir la saison à l’usine de confitures, au fond de la vallée. La saison passa comme un éclair, et avant qu’il se demande ce qu’il pourrait faire de son hiver, il entendit parler de la récolte des lavandes. On avait besoin de bras courageux pour faire la cueillette manuellement dans une vallée reculée où il n’était pas possible d’utiliser des machines modernes, compte tenu de la configuration du terrain.

Et voilà comment il s’était retrouvé au fond de cette vallée. Il avait été accueilli chaleureusement, on lui fournirait le gîte et le couvert gracieusement pendant toute la période de la récolte. Que pouvait-il demander de plus?

Le premier jour, il fut écrasé par le silence et la beauté du lieu, et la fragrance des lavandes qui emplissait toute la vallée, au soir tombé.
Puis il s’habitua, au calme, au silence ponctué du chant entêtant des cigales, à la ronde silencieuse des nuages qui se perdaient dans l’immensité bleue de ce ciel Provençal. Il s’habitua même aux prières des moines, lui qui ne croyait plus en rien, lui dont le grand-père était mort dans les rangs républicains lors du siège de Tolède, lui qui n’avait plus ni illusion ni espoir.
On s’habitue à tout, quand le corps se pose enfin.

La dernière journée de la récolte fut la plus chaude de l’été, tous étaient épuisés.
Pablo se prit à regretter de devoir quitter cet endroit dans quelques jours. Il aurait bien posé ses valises ici, mais ce n’était pas sa place, à lui, le mécréant, lui qui avait pissé dans le bénitier de l’église du village après un pari idiot avec ses copains, quand il avait dix ans.
Il n’osait pas regarder les moines, comme si son athéisme était lisible sur son front. Frère Sébastien était le plus jeune, il devait avoir à peu près son âge. Avec lui, il était plus facile d’échanger même si les conversations étaient courtes et tournaient autour du travail essentiellement.
Le dernier soir, ils rentraient les dernières balles récoltées, au crépuscule, ayant attendu que la chaleur tombe pour faire ce dur travail. Frère Sébastien s’arrêta un instant, les yeux levés vers le ciel, silencieux. Ses lèvres bougeaient mais aucun son ne sortait de sa bouche. Pablo le regarda un instant, presque gêné, puis suivit son regard.
Il fut émerveillé devant le spectacle qui s’offrait à lui. La lune se levait derrière les collines couvertes de pins, et au sud le ciel était parsemé d’étoiles. Il n’en avait jamais vu autant, ou peut-être n’avait-il jamais pris le temps de regarder.
Il resta immobile, osant à peine respirer, comme si sa présence allait déranger l’ordre millénaire qui dansait devant ses yeux.
Sébastien se retourna vers lui, un paisible sourire aux lèvres. D’une voix douce, il dit simplement :
« Devant une telle beauté, même si on a été déçu par toutes les religions du monde, et leurs errances continuelles, on ne peut qu’être subjugué par la magnificence de cette création, et en remercier son auteur. »
Pablo, le visage caché par l’obscurité, trouva le courage de lui répondre:
« Tout ceci n’est sans doute que le fruit du hasard. »
Le sourire de Sébastien s’élargit encore:
« Quand vous dites, sans doute, moi j’entends votre doute, justement. Je sais que vous ne partagez pas mes convictions, et que la religion vous indiffère. Je respecte vos choix et vos idées. Je les accepte.
Simplement, cette nuit, j’admire comme vous, cet univers qui se dévoile devant nous. Et même si c’est le travail du hasard, je le remercie de m’avoir inclu dans son tableau pour que je puisse avoir la joie de le savourer, ce soir. »
Ils restèrent encore quelques instants puis Sébastien dit:
« Rentrons, la fraîcheur commence à tomber. »
Il reprit le sentier qui serpentait au milieu des plans de lavande, en direction de l’abbaye,

Pablo resta un peu en arrière avant de se décider à rentrer. Malgré lui, il pensa: « Si Tu existais, de toute manière, Tu ne prendrais pas la peine de me le dire, à moi qui ne suis qu’une larve dans Ton merveilleux Univers! »

Il vit frère Sébastien qui arrivait dans la cour de l’Abbaye et il se décida à rentrer. Il jeta un dernier coup d’œil à la voie lactée. Il resta figé et en oublia de respirer.
Une pluie d’étoiles filantes traversait le ciel de part en part. Elles semblaient être des milliers, un feu d’artifice naturel qui barrait le paysage, et dura plusieurs minutes . Puis tout se calma et le silence retomba sur les collines alentour.
Pablo encore émotionné, regagna le cloitre où Sébastien l’attendait, son éternel sourire au bord des lèvres.
« Bonsoir Pablo, dit-il, merci pour votre aide précieuse. Je voulais vous dire que le Père Jacques vous propose de rester avec nous aussi longtemps que vous souhaiterez le faire. Et j’ajoute que lorsque vous déciderez de partir, pour poursuivre votre chemin, nous regretterons votre aide.
Réfléchissez et donnez-nous votre réponse demain. »
Pablo était très heureux de cette proposition, ne sachant pas où poursuive sa route pour le moment. Il remercia frère Sébastien en lui souhaitant une bonne nuit.
Il ajouta:
« Avez-vous vu la pluie d’étoiles en rentrant tout à l’heure? »
Sébastien s’éloignait déjà vers sa cellule, mais il se retourna et dit:
« Oui c’était magnifique, n’est ce pas ?
Comme un réponse aux questions que l’on se pose, murmurée à notre âme, comme une évidence éclatante. Encore faut-il accepter de la regarder avec les yeux du cœur. Les signes sont là, qui nous indiquent le chemin, mais on a toujours le choix de les voir ou de les ignorer.
Bonsoir, Dormez bien mon ami. »

Pablo regagna sa couchette, et resta très longtemps éveillé dans l’obscurité. Combien de temps resterait-il ici ?
Peu importait, cette étape sur sa route, était nécessaire. Il le savait maintenant, c’etait une étape parmi d’autres, une partie du chemin.
La vie était là devant lui, et désormais, il serait attentif aux signes qui jalonneraient son chemin.
Il s’endormit dans le silence ouaté de cette fin d’été, un paisible sourire sur les lèvres.

4 réflexions sur “Une image… Une histoire: Credo.

  1. Les moines ont toujours aimé le vin (la messe ne serait qu’un prétexte ?)…

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  2. Ici dans l’abbaye de Senanque, les champs de lavande remplacent la vigne.

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  3. J’avais bien vu… mais parfois, ailleurs…

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