les Filles de la Lune ( Partie 10)

 

 

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Lorsqu’elle reprend le chemin du village, le soir commence à tomber, le soleil couchant teinte les nuages d’orage de paillettes d’or. L’air s’est adouci, et elle s’arrête un instant en bas de la colline pour admirer ce pays, dont elle connait le moindre sentier, et dont elle se sent désormais responsable.

Encore quelques minutes, et elle franchira la porte d’enceinte du village, où les choses ne seront plus jamais les mêmes pour elle. En recevant le «Sang de la Lune », elle a scellé son destin. Elle a accepté la responsabilité de la communauté humaine de cette vallée, et de cette Terre qui les nourrira tous. La magie ne l’aidera que si elle garde un cœur pur, et la sagesse qui a pénétré son esprit la guidera pour le temps qui sera le sien. Elle fait secrètement le vœu d’être digne de sa mission, tout en se demandant comment elle y parviendra, du haut de ses vingt ans, avec ce corps si frêle qui est le sien. Elle touche alors la statuette qui est contre son cœur, et la sent battre à l’unisson avec le sien. L’espace d’une seconde, la chaleur qui l’envahit, lui donne un sentiment de toute-puissance. Elle sait qu’elle sera à la hauteur, jusqu’à ce qu’elle décide de passer la main. Alors, elle redresse la tête, remplit ses poumons de l’air du soir, et pénètre dans son village.

Les femmes sont là, leur récolte de plantes à leurs pieds, qui attendent son retour. Lorsqu’elle apparaît une rumeur enfle entre les murs, et il ne faut que quelques minutes pour que la place du village se remplisse. Les femmes forment deux colonnes, et baissent les yeux sur son passage. Le silence se fait autour d’elle, teinté de respect et de crainte. Seule son amie d’enfance, Marie, la regarde en souriant, les yeux pleins d’une fierté fraternelle. Luna puise dans ce regard, le courage de traverser le village de part en part, sans trébucher. Parvenue au seuil de sa maison, Luna se retourne, fait face aux villageois réunis, et dit :

–         Le temps est venu, pour moi de répondre aux vœux de la Déesse-Mère, et d’accomplir ses desseins. Je vous remercie d’avoir récolté les plantes qui porteront ses bienfaits et je serai digne de sa confiance et de la vôtre.

Sa mère qui était restée en retrait, la regarde intensément, oscillant entre la fierté et l’angoisse, puis baisse la tête et entre dans la maison.

Une à une, les femmes du village apportent leurs couffins d’osier remplis de leurs récoltes, et le posent aux pieds de Luna. Puis, chacune rejoint sa propre maison. Luna regarde toutes les essences présentes et imagine déjà les potions qu’elle confectionnera avec. Elle les énumère mentalement : la lavande, la sauge, la verveine, le millepertuis, la mélisse, le plantain, la camomille, la digitale, le calendula… Dans sa tête tournent les décoctions et onguents dont elle a reçu les recettes en partage, au pied du grand chêne.

Elle saisit un des couffins et le porte à l’intérieur, pliant légèrement sous la charge. Lorsqu’elle ressort, Pierre est là, qui a saisi trois couffins et les porte sur son dos. Surprise, Luna reste pétrifiée sur le seuil, Pierre lui jette un coup d’œil et souffle entre ses dents :

–         Si tu me laissais passer, ce travail serait bientôt achevé, et tu pourrais vraiment te rendre utile.

Un peu étonnée de ce ton autoritaire, elle s’efface pour le laisser franchir le seuil, et le suit des yeux tandis qu’il dépose son précieux fardeau dans le coin de la pièce. Sans attendre, il ressort et charge de nouveau trois autres couffins sur son dos. Luna sourit, et lui emboîte le pas, en silence. Après tout, sa force est la bienvenue et elle se sent en sécurité quand il est là. Elle se surprend à rêver à une vie où ils accompliraient leurs taches l’un près de l’autre dans cette douce et paisible harmonie. Lorsqu’ils posent les derniers paniers l’un près de l’autre sur le plancher, un rayon de soleil sort des nuages et vient éclairer leurs mains toutes proches. Luna reste pensive devant l’image de cette main si forte à côté de la sienne, n’osant plus bouger. Pierre sentant son trouble, retire sa main le premier, alors que sa mère entre dans la pièce. Il se relève en la regardant au fond des yeux, d’un air grave qu’elle ne lui connaissait pas. Saluant la mère de Luna d’un signe de tête, il se recule un peu et lui dit :

–         Si vous avez d’autres corvées à me donner, je serai là, n’hésitez pas. Deux femmes ne peuvent pas accomplir autant de tâches difficiles seules, et ce que les gens en penseront ne m’importe pas. Je vous laisse y réfléchir ensemble. Vous savez où me trouver.

–         Je te remercie, Pierre, répond sa mère, tu as toujours été un bon garçon, et tes parents ont été bénis le jour de ta naissance.

–         Merci pour ton aide ce soir, répond Luna. Cette journée fut riche en émotions, et j’étais contente de te voir là ce soir.

Cette dernière phrase fait naître un sourire dans les yeux du garçon, et une légère rougeur sur les joues de Luna. Il soulève son chapeau en signe de respect et sort brusquement de la pièce, les yeux rivés vers le sol.

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