La Porte (Epilogue)

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Vignes de la côte bourguignone Automne 2013

Le retour au bureau fut difficile et laborieux.

Ma collègue ne me posa aucune question, et le fil des jours reprit sa course lente, sans qu’on n’évoque notre séjour bourguignon. A la fin de la semaine, chacun rentra chez lui, en se souhaitant un bon week-end, sans que personne ne fasse allusion au précédent. L’épisode bourguignon prendrait rapidement sa place au rang des simples souvenirs.

Je passais le dimanche à éplucher les documents que l’on m’avait donné en Bourgogne, et je complétais ma recherche en quelques clics sur le Net, m’étonnant de tout ce que l’on pouvait trouver avec quelques mots clés bien choisis. Le nombre de spécialistes du moyen-âge qui échangeaient leurs données sur la toile était incroyable, et des manifestations organisées pour reconstituer des évènements de cette époque étaient fréquemment organisées.

Au fur et à mesure de mes recherches, les morceaux de cette histoire s’imbriquèrent peu à peu, mêlant mes souvenirs aux détails historiques trouvés sur la toile, formant une trame qui me semblait tout à fait plausible. C’était un cadeau du passé et je ressentais le besoin impérieux de finir cette esquisse et de la partager. Après quelques semaines de travail, j’avais écrit une histoire d’une cinquantaine de pages, et je l’adressais au vigneron, complétée de quelques dessins au fusain des vignes de cette côte. Il me remercia par retour du courrier, en m’expliquant qu’il avait demandé à un historien de faire quelques recherches sur l’histoire de son vignoble et que mon histoire recoupait en grande partie la sienne. Il promit de m’envoyer un exemplaire de sa plaquette dès qu’elle serait prête. J’étais curieuse d’en découvrir le résultat.

Ma patience fut mise à rude épreuve, puisque je n’entendis plus parler de cette histoire pendant plusieurs mois. La seule trace que j’en gardais, était les deux tableaux que j’avais accrochés au-dessus de mon bureau, représentant mon dessin au fusain du visage de Blanche, et celui où elle se tenait aux côtés de son fils Bertrand, que m’avait donné le Vigneron. Sans ces portraits, j’aurais pu croire, à la longue, que tout ceci n’avait jamais existé.

Près d’une année plus tard, je regardais un reportage à la télévision sur la région bourguignonne, à l’occasion de la candidature « Des Climats de Bourgogne » au patrimoine mondial de l’Unesco. Le vigneron faisait partie des invités et expliqua l’histoire de sa parcelle, comme illustration du fait que ce patrimoine prenait pied dans mille ans d’histoire de la région. En quelques minutes, il expliqua l’histoire du Clos Vougeot et la raison pour laquelle sa parcelle en fut exclue, et donnée en héritage à un bâtard du premier Abbé. Il expliqua que sa mère, prénommée Blanche, fille d’un tailleur de pierre, était restée au secret dans le Clos, jusqu’à la disparition tragique de l’Abbé, à la suite d’un différend avec son successeur. Pour illustrer son propos, il avait apporté sa plaquette où l’on pouvait admirer le portrait de Blanche sur la couverture. Il ajouta que le patrimoine de sa région était étroitement lié à l’histoire des hommes qui y avaient vécu avec leurs sentiments, leurs joies, leurs chagrins et leur labeur, et que l’histoire de sa propre parcelle en était un exemple parlant. Il conclut par ces quelques mots :

« L’ironie de l’histoire est qu’aujourd’hui, le vin produit sur cette parcelle, a une valeur marchande bien plus élevée que celle du Clos lui-même, peut-être une vengeance posthume de cette femme, ou une revanche que Dieu a accordé à son fils, mille ans plus tard.

Cette note d’ésotérisme, plut beaucoup aux journalistes présents, et le reportage s’acheva sur quelques vues aériennes de la Côte Bourguignonne brillant sous le soleil.

 

Je restais silencieuse plusieurs minutes devant mon écran éteint, un sourire aux lèvres, cette dernière phrase prenant un éclat particulier dans ma mémoire. Et quand je levai les yeux vers le portrait de Blanche, je vis son sourire s’élargir doucement, jusqu’à découvrir ses jolies dents. Et quand son regard croisa le mien, je sus qu’elle avait enfin trouvé la paix.

~~ FIN ~~

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Clos de Vougeot Automne 2013 M Christine Grimard

 

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