La Porte (Partie 9)

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Photo M. Christine Grimard

Quelques centaines de mètres séparaient le Chaix, du parc du Château, que nous rejoignîmes à pied, dans la fraîcheur du soleil de cette fin d’automne. Quelques pigeons tentaient de réchauffer leurs ailes, tous alignés sur les toits vermoulus, du côté Sud.

Nous nous rendions dans la salle à manger voûtée, pour le déjeuner, les gens échangeant entre eux leurs impressions sur la dégustation du matin. Même les œnologues amateurs avaient appris quelque chose de nouveau au contact de notre guide, et chacun se réjouissait de la matinée qu’il avait passée, loin de la routine du bureau. Le groupe reprit, le long corridor souterrain qui conduisait à l’ancien cellier devenu salle de restaurant.

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Photo M. Christine Grimard

A l’entrée, je remarquai un trophée impressionnant, une tête de cerf, qui rappelait les chasses d’autrefois. Voyant que je m’arrêtais pour l’admirer, la gouvernante s’approcha de moi en souriant et dit :

–          Vous semblez intéressée par le décor historique du château, je pourrais vous indiquer quelques ouvrages où ce lieu est cité, notamment dans l’histoire des moines cisterciens, et de la construction du Clos Vougeot, mais aussi à différentes époques, et ce jusqu’à la révolution française, où il tomba dans l’oubli, pendant quelques décennies.

–          Volontiers ! Je vous remercie, effectivement, ce lieu me fascine, et j’aimerais beaucoup en savoir un peu plus; notamment, à propos du travail de sa construction qui correspond aux débuts du vignoble. Mais j’avoue que ce qui m’intéresse surtout, c’est de suivre les traces des personnes qui ont vécu à ces époques, comme on suivrait le sillage d’une étoile filante, sans jamais pouvoir la rattraper. Vous voyez ?

–          Je vois très bien, en effet ! Je trouve aussi ce lieu fascinant, et je suis ravie d’y travailler. Vous savez que la tête de cerf est l’emblème du premier Abbé, vous pouvez la retrouver dans la décoration de certaines chambres.

–          Effectivement, j’avais compris cela, dans ma chambre une fresque représentant une ribambelle des têtes de cerf avec une croix entre les cornes, souligne le plafond à la française.

–          Ah je vois que vous avez la chambre 18, c’est vrai, cette fresque est très belle. Cette chambre est marquée par la présence de l’Abbé lui-même, puisque l’on pense que c’était sa propre chambre, sans certitude cependant. Cette hypothèse vient de cette décoration, justement, que l’on a retrouvée en restaurant le bâtiment. Aucune autre chambre ne porte ses armoiries. Chaque chambre étant différente, l’ambiance n’y est jamais identique, mais celle-ci est spéciale, du fait de ses peintures remarquables. Je suis contente que vous les ayez appréciées.

–          Plus que vous ne le croyez, répondis-je, avec une moue.

Elle me regarda en coin, en s’interrogeant sur le véritable sens de mes paroles ; je m’empressais de la rassurer.

–          Ne vous méprenez pas ; j’ai vraiment apprécié ce séjour et cette chambre, d’autant plus que j’aime dessiner et que j’ai passé de longues minutes à admirer le plafond et la décoration des murs.

Elle parut soulagée soudain, et n’ajouta rien, en se plongeant dans la contemplation de ses chaussures… Sentant sa gêne, je décidai d’insister :

–          Cependant, il y a bien quelque chose qui m’a surprise…

Elle releva brusquement la tête, un peu d’inquiétude brillant dans son regard. Elle fronça les sourcils.

–          Qu’est-ce que c’était ? Un détail vous a déplu ?

–          Oh non, rien n’aurait pu me déplaire dans cet endroit si extraordinaire, et je mesure pleinement la chance que j’ai eu de dormir dans la chambre de l’Abbé. Cependant, je me suis demandée pourquoi, il y avait une porte de bois de chaque côté de la fenêtre. Vous pouvez peut-être me l’expliquer. L’une d’elles dissimule un placard avec une télévision, mais l’autre protège un miroir qui semble intégré au mur, et je me demandais s’il y avait un passage à cet endroit auparavant.

–          Je le suis posé la même question que vous, en arrivant ici. Le château est très complexe avec de nombreux niveaux, passages divers qui ont été construits au fil des siècles. Il semble que cette porte ne mène nulle part, et j’ai fini par croire qu’elle n’avait qu’un usage décoratif. Cependant, certaines parties du château semblent encore inexplorées. Précisément, derrière cette chambre il y a une tour où nous n’avons trouvé qu’un passage menant à une chambre au dernier étage. Il y a forcément d’autres pièces aux étages inférieurs mais il n’y a aucun moyen d’y accéder, pour ce que j’en sais. Nous n’avons jamais retrouvé de plans, aussi nous en sommes réduits aux hypothèses, et nous faisons rarement des travaux, compte tenu du classement de la maison en « Monument historique ».

–          La maison garde son mystère, et c’est sans doute mieux ainsi, répondis-je avec un sourire. Mais dans ce genre de bâtiments aux murs très épais, il y a forcément des passages oubliés et des chambres secrètes. Il nous reste à imaginer, et c’est encore plus palpitant !

–          Oui, vous avez raison, mais je ne veux pas vous retenir plus longtemps. Le déjeuner vous attend, tous vos amis sont déjà partis. Je vous souhaite un agréable repas, et si l’histoire du château vous intéresse, demandez-moi les références des ouvrages historiques de la région, je vous les donnerai avant votre départ.

–          Merci beaucoup, je n’y manquerai pas !

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Photo M. Christine Grimard

Je la saluai d’un sourire, et m’empressai de rejoindre mes collègues à la salle à manger, en passant par le corridor souterrain, où je ressentis de nouveau le courant d’air glacial qui m’avait effrayé le premier soir. Je pris le temps de m’arrêter au milieu du passage et eut nettement l’impression de le souffle d’air qui me traversa, s’arrêta en même temps que moi, puis fit demi-tour et m’entoura de toute part, de ces bras glacés. J’étais seule, et je sentis ses doigts froids qui se posaient sur ma bouche, comme pour tenter de m’étouffer. Curieusement, je n’avais plus peur, je repris mon souffle en inspirant à fond par le nez, puis je m’entendis prononcer distinctement mais à voix basse:

–          Je n’ai plus peur de toi. Tu es coincé ici par ta propre noirceur, et tu y resteras à jamais, puisque tu ne veux pas changer. Tu n’as aucune prise sur moi. Je suis ici et maintenant, dans une autre dimension que la tienne. Je ne crois qu’à l’Amour et la force de ta Haine ne pourra plus jamais m’atteindre.

Immédiatement, le souffle disparut, ce qui m’impressionna plus encore que sa présence elle-même. Ces paroles que j’avais prononcées sans les penser vraiment,  je me demandais si elles étaient vraiment de moi.

Je me sentais très mal dans cet endroit, il fallait que je m’en échappe ! Je courus vers la sortie et dévalais les deux marches vers la salle du restaurant presque en courant, ce qui me valut un nouveau regard amusé de tous mes collègues.

Le repas fut d’un raffinement exceptionnel, ce qui me fit oublier la désagréable rencontre du corridor.

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Photo M. Christine Grimard

Mais, au moment du café, une phrase de mon amie, me la remémora brutalement :

–          Leur cuisine est extraordinaire, mais ils pourraient revoir leur chauffage. Ces vieux murs sont impossibles à chauffer, et tout particulièrement ce couloir souterrain. Tout à l’heure, j’ai eu l’impression de traverser une grotte de glace.

–          Tu as senti ce courant d’air glacial, toi aussi ?

–          Oui, et tous les autres également ! me répondit-elle. J’ai demandé au serveur pourquoi il faisait aussi froid à cet endroit. Il m’a répondu qu’autrefois, il y avait la glaciaire du château sous ce passage, une sorte de citerne souterraine où l’on conservait la neige recueillie au cours de l’hiver, pour la conservation de certaines denrées. Et ce qu’il m’a raconté ensuite m’a fait dresser les cheveux sur la tête.

Elle s’approcha tout près de mon visage pour continuer sur le ton du secret.

–          Figure-toi que le premier Abbé a trouvé la mort dans cette glacière justement. Il ne savait pas dans quelles circonstances exactes, mais il semble qu’il soit tombé dans cette cave et qu’il y soit mort de froid. Par la suite le souterrain aurait été muré…

–          Ce lieu est plein de mystères et de surprises, et plus encore que tu ne crois. Tu te moques toujours de moi et de mes « élucubrations » mais je suis sûre que l’histoire des hommes qui y ont vécu, imprègne les murs de ce genre de demeure. Le temps est un canevas, dont la trame est complexe. Il me semble que l’on pourrait sauter facilement d’une strate à l’autre, pour un peu que l’on prête un peu attention aux traces qu’ils ont laissées.

–          – Oui, enfin, je n’ai pas envie de te suivre sur cette pente descendante. Je te connais, tu vas encore partir dans une histoire à dormir debout. Je suis une fille de mon temps, ma chère, et je te rappelle que nous devons libérer les chambres et récupérer le vin que nous avons commandé ce matin, avant de partir. Nous n’avons plus le temps de nous attarder dans les couloirs du temps. Aller, on y va ! dit-elle en se levant de table.

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Photo M. Christine Grimard

Je n’insistai pas, et me levai à mon tour. Cependant, avant de la suivre, je me tournai vers la tapisserie murale, pour l’admirer une dernière fois. Elle était décidément magnifique, encore plus belle depuis que j’avais vu les mains qui l’avaient façonnée. Je m’approchai pour en comprendre tous les détails, maintenant que son histoire m’était plus familière. A gauche, sur un siège de bois, était assis Jehan de Grigny, vêtu de noir, aussi sombre que son regard dur qui semblait me fixer. Au centre, Blanche, se tenait debout, telle une apparition lumineuse, ses longs cheveux retenus en tresse sur le côté de son visage, une main tendue en offrande devant elle, son beau regard empreint de douceur, l’autre main désignant vers la droite, quelques rangs de vigne en fleur, la scène devant représenter le printemps. Cependant, en suivant des yeux, son doigt tendu, je découvris un tout petit garçon, dissimulé derrière les rangs de vigne, que je n’avais pas remarqué la veille.

La surprise me fit sursauter, et je regardais Blanche, en hochant la tête, comme pour lui indiquer qu’elle m’avait bien eue, tout en réalisant l’incongruité de mon attitude. Voilà que je me mettais à parler à une tapisserie du quinzième siècle, maintenant ! Mais ma surprise fut plus grande encore, lorsque je vis Blanche, accentuer sensiblement son sourire en me regardant dans les yeux. Je lui rendis son sourire, et lui fis un signe de la main avant de quitter le restaurant, en évitant soigneusement de croiser le regard du serveur qui débarrassait les tables, qui avait remarqué mon manège et me regardait fixement, immobile, une assiette dans chaque main.

Décidément, il fallait que je quitte ce château au plus vite, si je tenais à éviter l’hôpital psychiatrique.

A suivre …

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Photo M. Christine Grimard

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2 réflexions sur “La Porte (Partie 9)

  1. Le vin finit par glacer… (belles photos du lieu)

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