La Porte (Partie 7)

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Photo M. Christine Grimard

Quelques heures plus tard, je m’éveillais avec la sensation que l’on tambourinait dans mon cerveau. Il me fallut quelques secondes pour réaliser où je me trouvais, et que les coups en question provenaient de la porte d’entrée de la chambre, et dix secondes de plus pour retrouver les esprits et me lever pour aller ouvrir à la femme de chambre qui m’apportait le petit déjeuner.

Elle me souriait au-dessus de son plateau chargé de viennoiseries « maison » et d’un assortiment de confitures à l’ancienne, et me demanda si j’avais bien dormi. Sa question me remémora brusquement les évènements de la nuit et son sourire s’éteignit devant ma pâleur subite. Elle s’enquit un peu inquiète :

– Vous semblez épuisée ce matin, le lit n’était pas à votre goût, auriez-vous mal dormi ? Voulez-vous que j’appelle un médecin ?

J’hésitais entre deux attitudes, en apprendre un peu plus en lui parlant de mes aventures nocturnes, ou me taire et rester sur mes interrogations. Après tout, ceci n’était probablement qu’un rêve. On m’avait toujours dit que j’avais trop d’imagination, et le vin blanc du soir avait dû faire le reste. J’optais pour le silence, et lui répondis :

– Non, je vous remercie, le lit était parfait, et le magnifique plateau que vous m’apportez finira de me réveiller. Je serais très difficile si je me plaignais de quoi que ce soit, dans un lieu aussi merveilleux, où les fresques du plafond n’ont d’égal que cette aube qui flamboie derrière les carreaux.

J’accompagnai ma réponse d’un sourire, en lui montrant la croisée illuminée, mais elle ne fut pas dupe, et remarqua mes mains qui tremblaient.

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Photo M. Christine Grimard

– Vous avez raison, ce lieu est vraiment somptueux, et j’ai beau travailler ici depuis deux saisons, je ne m’habitue pas à autant de beauté, les aubes et les crépuscules sont remarquables ici. J’ai rarement l’occasion d’échanger ainsi avec les clients de l’hôtel, mais je suis heureuse que vous soyez sensible comme moi, à ce lieu.

– Oui, je crois que nous ressentons la même chose, en effet, poursuivis-je, encouragée par ses paroles. Il me semble que ce lieu soit chargé des souvenirs des gens qui ont vécu dans ces murs depuis plusieurs siècles. Cette chambre aussi, me semble avoir une aura particulière, auriez-vous des détails sur l’histoire de cet endroit ?

– Je ne sais pas grand-chose, il y a quelques ouvrages dans la bibliothèque du salon de réception, mais je n’ai jamais eu l’occasion de les lire depuis mon arrivée. Vous devriez poser des questions à la gouvernante, je crois qu’elle est passionnée d’histoire. Mais vous avez raison, cette chambre semble un peu particulière, j’ai remarqué une ou deux anomalies dans cette pièce, dont je n’ai jamais parlé à personne, et que je n’arrive pas à expliquer.

Elle sembla soulagée de pouvoir m’en parler, aussi je l’encourageai à poursuivre.

– De quelles anomalies parlez-vous ?

– Je ne sais pas trop si j’ai bien vu, ou si mon imagination m’a joué des tours…

Elle s’interrompit, et regarda le sol, dubitative. Pour l’encourager, je me lançai :

– Vous savez, je crois que j’ai vu aussi certaines choses cette nuit, mais je ne sais pas si j’étais éveillée ou si je rêvais, alors j’aimerais que vous me racontiez vos « anomalies » pour comprendre si elles ont un lien avec les miennes ! Mais si vous ne le souhaitez pas, je n’insisterais pas. J’ai l’habitude que l’on me prenne pour une illuminée, parce que je sens souvent certaines choses qui passent inaperçues pour la plupart des individus. Simplement, j’aime bien aller au bout du chemin et essayer de les comprendre. Ce lieu est tellement riche que j’avoue que je m’y perds totalement.

– Je ne comprends pas vraiment de quoi vous me parlez, mais je vais vous expliquer ce que j’ai vu ici. Je ne sais pas si cela aura un rapport avec ce que vous avez ressenti. Je suis chargée de m’occuper des cinq chambres de cette aile de bâtiment. Plusieurs fois, j’ai entendu du bruit dans cette chambre, alors qu’il n’y avait personne, notamment le bruit d’un volet qui claque alors qu’il n’y a pas de volet extérieur, comme vous pouvez le voir. Des objets ont changé de place, alors qu’aucun de mes collègues n’était entré dans la chambre après moi, et cette porte en bois est continuellement ouverte, alors que je passe mon temps à la refermer, que je bloque le loquet ou non n’y change rien.

En disant ces mots, elle désignait du doigt la porte que j’avais empruntée dans la nuit. Je sautais sur l’occasion pour l’ouvrir et lui montrer le miroir, en lui demandant :

– Ce miroir cache-t-il quelque chose ? J’ai cru entendre du bruit derrière.

– Oh non, je ne crois pas, dit-elle. Il n’y a rien derrière, seulement un mur très épais. En fait, se reprit-elle, je n’ai jamais regardé derrière jusqu’ici.

Joignant le geste à la parole, elle s’approcha du miroir et tenta de le décrocher. Mais elle n’y parvint pas, comme s’il était soudé au mur. Elle me demanda de l’aider, mais malgré cela, rien n’y fit, il ne bougea pas d’un pouce.

– Il semble faire partie intégrante du mur, il doit être très ancien. Cette porte de bois est là pour le protéger probablement. Ce que je ne comprends pas, c’est comment, elle s’ouvre sans arrêt alors que j’accroche toujours le loquet.

Je préférais ne pas lui raconter comment cette porte s’était ouverte brusquement cette nuit, et ce que j’avais découvert derrière ce mystérieux miroir. Le fait que nous ne soyons pas parvenues à le déplacer, me faisait douter de ce que j’avais vu, et je commençais à croire que j’avais peut-être rêvé toute cette histoire.

Je refermai la porte de bois et accrochait le loquet de fonte. Il était un peu rouillé et il fallait forcer pour faire coulisser la pièce métallique jusqu’au bout. Je me tournai vers la jeune femme qui hochait la tête :

– Là il semble bien accroché, on verra s’il bouge de nouveau. J’ai eu du mal à le fermer tant il paraît rouillé.

– Oui, c’est ce que je me suis dit aussi, plusieurs fois déjà, répondit-elle en me regardant en coin.

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Photo M. Christine Grimard

Nous fixions toutes les deux le loquet en fonte, lorsque nous le vîmes glisser imperceptiblement, très doucement vers la droite. Un instant plus tard, il était entièrement libéré et la porte commença à s’ouvrir en silence, comme si un souffle de vent la poussait de l’intérieur. J’avalai ma salive péniblement, et jetai un coup d’œil à ma compagne qui était blanche comme un linge. Je posai la main sur son épaule et la sentant trembler, je lui dis en me forçant à sourire:

– Vous avez raison, il se passe ici des choses difficiles à expliquer. Il me semble que le passé souhaite sortir de l’ombre, et qu’il nous le montre avec insistance. Il faudrait peut-être qu’on finisse par le laisser parler. Pour ma part, j’ai bien l’intention d’essayer de l’entendre, et j’avoue que tout ceci m’intrigue de plus en plus. Je vous remercie d’avoir partagé vos doutes avec moi. J’ai l’impression d’être moins seule sur mon nuage, et d’être moins folle surtout.

– Tout ceci ne vous effraye pas ? me demanda-t-elle en me regardant dans les yeux.

– Non, plus maintenant. Effectivement, cela m’a d’abord inquiétée lorsqu’il m’a semblé que mon quotidien dérapait vers un monde parallèle, mais plus cette histoire avance, et plus j’ai envie d’y entrer. C’est sans doute mon esprit aventurier qui ressort, celui qui fait que je n’en reste jamais à l’explication convenue par le plus grand nombre. Il y a tant de mystères derrière le quotidien, tant de choses dissimulées, la vie des gens n’est pas toujours ce qu’ils veulent bien nous faire croire. Si on apprend à bien regarder, les ombres derrière la lumière finissent par se montrer, et parfois elles se révèlent plus éblouissantes encore.

– Je crois que vous avez raison, mais il vaut mieux ne pas en parler. Si vous racontez ce genre de chose, on vous prendra rapidement pour une illuminée. Au pire, on vous enfermera ; au mieux, on vous laissera de côté.

La jeune femme de chambre, semblait perdue dans ses propres pensées. Semblant s’adresser à ses propres souvenirs, elle poursuivit :

– Enfant, je suivais souvent les papillons qui louvoyaient dans les rayons de soleil, pour essayer de découvrir leur palais enchanté. J’imaginais qu’il s’agissait de fées des bois, et qu’un jour elles me montreraient leur magie. Un jour, l’un d’eux s’est posé sur en haut d’un mur de pierre, et j’ai grimpé pour le suivre. Il est rentré dans une petite cavité entre deux pierres et n’est jamais ressorti. Je me suis approchée pour regarder à l’intérieur, et j’ai vu quelque chose qui brillait. Le papillon n’était plus là, et à sa place il y avait un fin anneau d’or. En lisant ce qui était gravé sur l’anneau, je sus que la magie existait.

Elle baissa la tête, interrompant son récit, me regarda brièvement, hésitante, puis reprit son souffle et poursuivit :

– Quelques mois plus tôt, ma grand-mère, Marie, nous avait quittés, et elle me manquait beaucoup. Depuis sa mort, j’allais souvent m’assoir au pied de ce mur, où elle me racontait des histoires quand j’étais plus jeune, pour me souvenir de sa voix. Parfois, je lui parlais, lui demandant de revenir me raconter des histoires, comme avant. Ce jour-là, j’avais beaucoup pleuré, tant son absence était lourde, quand ce papillon vint voleter autour de mon visage, comme pour attirer mon attention. Je n’ai jamais parlé de cela à personne, mais je suis convaincue aujourd’hui encore que ce papillon était « magique », et qu’il m’a indiqué volontairement l’emplacement de l’anneau. Je l’ai encore aujourd’hui, et le porte en permanence, il m’a aidé à continuer sans elle.

Tout en achevant son récit, elle me montra son annulaire droit où brillait un anneau finement ciselé à l’ancienne. Elle le retira et me le tendit pour que je puisse lire l’inscription qui était à l’intérieur. C’était un simple prénom : Marie.

Le silence retomba entre nous. Je lui rendis son anneau qu’elle passa de nouveau à son doigt. Elle regarda sa main, qui ne tremblait plus, puis me gratifia d’un sourire.

– Je suis heureuse d’avoir partagé ce moment avec vous, mais je dois poursuivre mon service. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, appelez-moi.

– Je vous remercie de la confiance que vous m’avez témoignée, en me racontant cette histoire si importante dans votre vie. Je crois, comme vous, que le temps n’est qu’un leurre. Parfois, certains objets où certains lieux sont imprégnés des sentiments des humains qui les ont portés ou habités. Si l’on sait les regarder, ces témoignages du passé, peuvent nous faire traverser les méandres du temps, retrouver les empreintes du passé. C’est un peu le travail des historiens, mais ils ne s’attachent qu’aux écrits. Quand il s’agit d’impressions, ou de coïncidences, ou de sentiments, il est plus difficile d’en convaincre les esprits rationnels.

– Vous et moi, savons que tout ceci n’était pas un rêve, et c’est tout ce qui importe, dit-elle, en ayant retrouvé son sourire éclatant.

– Oui, vous et moi, le savons ! Vous avez raison, merci beaucoup.

Elle me gratifia d’un clin d’œil, en sortant de la chambre. Il ne me restait que quelques minutes pour me préparer et avaler ce somptueux petit déjeuner, avant de rejoindre le reste de mes collègues dans le hall d’entrée, où notre guide nous attendait pour nous emmener visiter une cave bourguignonne. Me plonger dans la réalité du terroir, me ferait probablement beaucoup de bien, et je me dépêchais de me préparer.

Avant de sortir de la pièce, je refermais la porte de bois, poussant de nouveau le loquet sur la gauche jusqu’à le bloquer.

J’attrapai mon sac, enfilai mon manteau et me dirigeai vers la porte de la chambre, jetant un dernier coup d’œil vers la fenêtre avant de sortir.

La porte de bois était de nouveau ouverte.

Le miroir était à découvert, où je vis mon propre reflet me fixer, une expression de profond étonnement sur le visage. A l’évidence, le passé ne voulait pas qu’on l’oublie et la suite des évènements allait me le prouver.

A suivre …

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Les vignes du Clos Vougeot un matin de Novembre Photo M. Christine Grimard

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2 réflexions sur “La Porte (Partie 7)

  1. Il va falloir le traverser sans se couper… (le miroir).

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  2. Il suffit d’être patient, et d’attendre qu’il s’ouvre de nouveau …

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